Les assassinats politiques en Algérie : le triste bilan de l’ère Boumediene

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Vers la fin de la guerre d’Algérie, le citoyen lambda se dit, dans son for intérieur, que son statut subalterne ne sera qu’un mauvais souvenir. Se contentant de faire face aux dangers qui le guettent journellement, il ne sait pas qu’un groupe de militaires a scellé le sort de l’Algérie avant le cessez-le-feu. Cela dit, bien qu’il accueille la fin de la colonisation avec la grande hilarité, il n’en reste pas moins que cette euphorie ne s’est pas prolongé longtemps. Désormais, il assiste impuissant à la lutte fratricide pour le pouvoir. Quoi qu’il en soit, bien qu’un mouvement révolutionnaire puisse envisager l’emploi de la violence contre un système colonial ne choque pas, mais dès lors qu’il la retourne ensuite contre son peuple, cela laisse sans voix.

En tout cas, les effets de la prise du pouvoir par la force, juste après le référendum pour l’autodétermination des Algériens, n’ont pas tardé à se manifester.  En effet, quand un pays fait des mauvais choix, les erreurs se payent cash. Dans le cas algérien, la propension de certains dirigeants à asseoir un pouvoir personnel va engendrer une crise insoluble dont les futures générations payeront le prix fort, comme le souligne Ferhat Abbas : « Ceux qui l’ont [le peuple]privé de la parole, qui l’ont empêché d’exercer ses responsabilités, avec l’arrière-pensée de vivre comme des rois et de régner sur l’Algérie, ont commis une faute grave. Une faute dont nos enfants supporteront les conséquences. »

Et le moins que l’on puisse dire c’est que les dirigeants algériens, dans leur abus perpétuel de pouvoir,  ont foulé au sol les principes pour lesquels ce peuple a supporté l’une des guerres les plus terribles. D’une façon générale, la préparation de l’armée, sous l’égide de Boumediene, à assumer le pouvoir politique sans l’aval des Algériens a abouti naturellement à la dépossession du peuple de son droit de bâtir librement les institutions de son pays. Néanmoins, bien que ce régime ait cru à l’éducation du peuple par la trique, le pouvoir algérien n’a réussi, en fin de compte, qu’à déboussoler le peuple. Ainsi, pour Boumediene et ses acolytes, le peuple est assimilé à un troupeau devant le suivre sans rechigner. Afin qu’il ne lui arrive pas un malheur, il doit obéir sans vergogne à ses chefs. Quant à ceux qui refusent d’abdiquer, le pouvoir algérien dispose des moyens colossaux en vue de les neutraliser. Ainsi, vers la fin des années 1960 et le début des années 1970, le régime algérien passe tout bonnement à la vitesse supérieure en matière de répression. Cette fois-ci, il recourt uniment à l’assassinat politique.

Cependant, bien que les exemples se multiplient à foison, on peut retenir, pour illustrer la gravité de la politique répressive, deux exemples : l’assassinat de Mohamed Khidder et celui de Krim Belkacem. De toute évidence, bien que Mohamed Khidder ne menace pas directement le pouvoir de Boumediene, le fait qu’il envisage de « constituer un gouvernement en exil » le condamne à une fin terrible. « Il avait consulté à cet effet Mohamed Lebjaoui et Krim Belkacem. Il ne s’en était pas ouvert à Mohamed Boudiaf ni à moi-même. Mais la perspective d’un regroupement même partiel de l’opposition pouvait être interprétée comme une menace sérieuse par un Boumediene qui n’était au pouvoir que depuis moins de deux ans et éprouvait impérieusement le besoin de consolider son régime », révèle Hocine Ait Ahmed ce qu’il sait de l’affaire Khidder à Hamid Barrada.

En tout état de cause, bien que certaines mauvaises langues aient lié, depuis des années, ce meurtre à une affaire d’argent, Ait Ahmed balaye cette hypothèse et considère que ce motif n’est pas convaincant. Car, à l’arrivée de Boumediene au pouvoir, Khidder, qui contrôle toujours le trésor du FLN estimé à quatre milliards de francs anciens, manifeste son intention de le remettre au nouveau pouvoir. Cette profession de foi de Khidder ne dissuade pas apparemment Boumediene. En tout cas, le pouvoir issu du coup d’État du 19 juin 1965 ne compte pas rester dans l’expectative. Bien que les opposants à son régime soient les meilleurs fils de l’Algérie ayant consenti des sacrifices pour que l’Algérie vive en liberté, Boumediene n’hésite pas à les mettre soit en résidence surveillée, soit en prison, soit à les liquider physiquement.

Ainsi, en considérant Khidder comme un élément déstabilisateur à son régime, les services algériens se sont occupés de son cas. Pour ce faire, ils ont recruté un certain Youcef Dakhmouche. Selon Ait Ahmed, ce dernier « appartient à la pègre et était téléguidé par les services secrets algériens. Cette liaison, on ne cherchait même pas à la dissimuler, puisque Dakhmouche était en rapport constant avec un certain Boukhalfa, l’honorable correspondant de la SM à Madrid et attaché culturel à l’ambassade d’Algérie. » Tout compte fait, se moquant de toutes les lois, la police politique algérienne commet son forfait en plein centre de Madrid, le 4 janvier 1967.

Cependant, ce crime politique, pour un régime politique ne tolérant aucune voix discordante, devient un recours idoine. Placé sur la liste des personnalités à éliminer, Ait Ahmed n’en échappe que grâce à sa méfiance héritée de ses années de clandestinité des années durant. En tout cas, en 1969, la SM charge Ait Mesbah, un agent rusé, de se rapprocher de Hocine Ait Ahmed en vue de le liquider. Sa mission consiste à piéger le fondateur du FFS pour qu’il marche avec son soi-disant groupe de dissidents œuvrant pour le renversement de Boumediene. « En clair, il m’offrait le pouvoir sur un plateau d’argent. J’ai décliné son offre en disant que j’étais par principe hostile aux putschs », relate Ait Ahmed.  

Quoi qu’il en soit, cet échec ne décourage pas le commandant de la SM. Un an plus tard, Ait Mesbah renouvèlera sa mission. Cette fois-ci, la cible est le lion des djebels, Krim Belkacem. Condamné à mort par contumace, en 1969, par le tribunal d’Oran, le signataire des accords d’Evian s’exile en Europe. Pour le piéger, la sécurité militaire déploie alors tous ses moyens. Selon Ait Ahmed, « La SM avait mis au point un scénario de coup d’État et lui avait proposé d’en prendre la tête. Pour les besoins de la cause, Ait Mesbah, qui connaissait bien Krim du temps de la guerre, se disait passé à l’opposition. Tout était fin prêt pour la prise du pouvoir. La proclamation annonçant la chute du régime de Boumediene était même enregistrée. Un gouvernement était constitué : Krim, président de la République ; Ait Mesbah à l’intérieur…»

Cependant, bien qu’Ait Ahmed mette au courant Krim Belkacem de l’expérience qu’il a vécue l’année précédente, ce dernier accepte de marcher dans le jeu de ses assassins. D’ailleurs, sur la question du pouvoir, les historiens s’accordent à dire que Krim Belkacem avait toujours cette ambition de devenir président de la République. Empêché par Ben Tobbal et Boussouf d’accéder à la présidence du GPRA et à l’indépendance par un Boumediene épris de cette fonction, Krim Belkacem ne désespérait pas de voir son tour arrivé.

Donc, c’est en jouant sur ce point faible que le pouvoir algérien parvient à trouver la faille. Le 20 octobre 1970, trois agents de la sécurité militaire mettent fin aux jours de l’un des plus prestigieux guerriers de l’Algérie. « Vous n’ignorez pas que c’est dans sa chambre d’hôtel de Francfort qu’il fut étranglé avec sa propre cravate… La police allemande a fait son travail, les tueurs lui avaient facilité la tâche en abandonnant des documents compromettants dans une serviette déposée à l’aéroport. On a su ainsi qu’ils étaient au nombre de trois dont le commandant H’mida Ait Mesbah », précise Ait Ahmed.

Enfin, il va de soi que le verrouillage de la vie politique, dès l’indépendance, a débouché sur des diverses dérives. Le choix du système politique, basé essentiellement sur l’exclusion du peuple, est indubitablement à l’origine de ces exactions. Tout compte fait, à partir du moment où les Algériens n’élisent pas leurs représentants politiques, le pouvoir revient du coup à celui qui dispose de la plus grande force. Ainsi, jusqu’à sa mort, en décembre 1978, Boumediene  règne en maitre absolu sur l’Algérie. Quant aux acteurs politiques refusant de se fondre dans le moule, il ne leur reste que deux choix : se taire ou s’exiler. Et tous les opposants qui n’obéissent pas à ce schéma risquent, à un moment ou à un autre,  de recevoir les foudres du régime.   

Boubekeur Ait Benali
14 septembre 2012

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