Hoggar Institute

De la rose du Caire à l’épine d’Alger

Tribune Libre - Guerroua Kamal

Dans la chronique d’aujourd’hui, j’ai décidé d’écrire sur le désastre de ces pays qui voient, insouciants, leur vocation de grandeur écrasée ; ces pays qui, bien que disposant de toutes les potentialités pour se moderniser, ne savent plus se relever de leur chute, ces pays somme toute en grave dérive autocratique. Je parle bien évidemment de l’Egypte et de l’Algérie, deux spécimens bien particuliers  de ces contrées prometteuses par là où le vent du progrès est passé un jour de plus près, la première il y a quatre ans et la seconde plus d’une vingtaine d’années sans que cela soit un signal fort de démocratisation des pensées, des pratiques, des prestations, des mœurs  et des institutions politiques. Prendre les pouls de ces géants dormants de l’Afrique n’est pas le fait du hasard mais un retour sur des ébats révolutionnaires qui n’ont donné lieu qu’à des déceptions.

Quatrième anniversaire du cri du Nil, un moment de retrouvailles avec le parfum de l’union fraternelle contre le despotisme et la dictature, qui dirait mieux a priori? Hélas, le tout n’est que fausse illusion, rêve avorté, et niaise imposture en bout de course.  Quoiqu’hivernale, l’atmosphère n’a pas déteint de toute sa grisaille sur les rues de la ville. Les voix encore enthousiastes entonnent dans la chaleur des hymnes et des chansons à la gloire des martyrs de la place d’Al-Tahrir. Quelques heures après, le janvier coléreux a repris du poil de la bête, écrasant du coup son jumeau festif, le froid a terni les cœurs et le Caire a été giflé par la cruauté d’un meurtre abject retransmis en direct sur les chaînes mondiales et les réseaux sociaux. Une activiste avant-gardiste du nom de Chaîma Essabagh, une rose éclose de ce printemps de chimères venait d’être cueillie à la vie et aux siens par les balles de la haine. Une impression du déjà-vu se dessine sur fond d’un décor fantôme. La couleur de la peur se mélange à l’odeur de la poudre. Les hirondelles ont fui la saison des amours, les vautours écument la citadelle de la mémoire et un nouveau pharaon se redresse de la tombe de ses prédécesseurs pour envahir les prunelles de tous les yeux braqués sur cette scène ridicule.  Et puis en agonie, la manifestante plongée dans un état second,  gémit en douleur dans les bras d’un homme, le corps meurtri et le sang coulant à flot de ses veines sur le trottoir.  Un pas, deux pas, trois, quatre, cinq, puis, plus de force, la chair criblée est exsangue, la tête est dans l’ailleurs et pas âme qui vive à l’horizon.

Aux alentours, beaucoup de spectateurs mais pas d’ambulance ni de sauveurs, moins encore d’indignation sur le sort de cette mère-courage dont l’unique tort est de sortir dans la rue et de réclamer comme ses compatriotes la dignité usurpée à tout un peuple. Seul le caméraman, certainement pris d’effroi, s’est mis à filmer les traces sanguinolentes qu’a laissées la victime derrière elle comme preuve de passage de son être fragilisé dans la vie. Cette femme est, à elle seule, le symbole de la persévérance, du combat et de la patience de la sensibilité contre l’horreur, l’engagement contre le dégagement, le civisme contre le je m’en-foutisme. Pauvre Egypte du 2015 dont les aspirations à la démocratie sont brisées par le chaos, le désordre, la compromission, la lâcheté et la contre-révolution. A des milliers de kilomètres de là, une autre anecdote sur les airs d’une sordide mascarade vaut la peine d’être racontée. Le scénario est un tantinet différent quoique le fond soit similaire: la bêtise humaine est immonde car elle s’acharne avec frénésie à étrangler l’espoir.  L’espoir mais lequel?  Celui de l’internationale des perdants : les peuples. La métaphore est, dit-on, une élégance du langage mais sans doute une vue d’esprit, en rapport  étroit avec la réalité des choses. Des marées humaines affluent sur Alger la capitale. Elles venaient d’où figurez-vous? Du grand sud, « ce sud tranquille » comme dirait le Dr Tlemçani, ce sud  gentil, affable, sans voix, sans destin et privé des décennies durant du droit de regard sur son sous-sol, réservoir de cette «Algérie de la mamelle», cette Algérie de rentiers ensorcelée par les gouttes du pétrole, fainéante, les bras croisés et peu préoccupée de ses malaises.

Mais pourquoi ce sud-là se réveille-il aujourd’hui comme un seul homme? Y-a-t-il  une raison  valable à cela ? Oui, effectivement.  Il se réveille non pour rien mais  pour repousser très loin cette pulsion du suicide et d’indifférence qui nous étreint tous « nous les algériens », en nous donnant une belle leçon de citoyenneté. Ce sud ne veut pas que l’on se néglige, ne veut pas également que l’on fracture du gaz de schiste sans son consentement ni nuire à sa nature ou brader ses nappes phréatiques à bas prix. Bref, ce sud est plus que jamais déterminé à ne pas vendre son âme au diable, en hypothéquant l’avenir des générations à venir. In-Salah, c’est désormais cette conscience éplorée qui palpite au cœur de chaque algérien, de l’est à l’ouest, comme du sud au nord. In-Salah est le lieu de convergence des dysfonctionnements étatiques provoqués par nos élites, un lieu qui étonne, détonne, résonne, raisonne et se révolte pour se réapproprier sa part d’algérianité « usurpée ». Tel cette rebelle cairote morte les graines d’amour au cœur, le splendide Sahara refuse de donner sa langue au chat et s’obstine à se défendre et à se sauver des griffes des rentiers et des multinationales, quitte à sacrifier tout son sang.  Au bord de la panique, Alger le nombril des décisions jacobines est mis au pied du mur. Noyé dans des bruits  assourdissants qui essaimaient de toutes parts et surtout de ses membres marginalisés, il étouffe sous les clameurs des chasseurs du désert. Cette fois-ci, ce n’est pas d’un match de foot dont il se retourne. Un foot par quoi on peut facilement camoufler les dessous « sales » des affaires juteuses et récupérer la colère des déshérités mais d’une question de vie, de dignité, et d’honneur. A ses portes, l’encombrement dans les autoroutes suite au rendez-vous des révoltés de In-Salah casse les pieds à l’arsenal de la nomenclature et  l’épidémie de la rage a fait, partout, tache d’huile. Exemplaire,  la mobilisation de ces gens du silence fut à son paroxysme et le balancier de l’histoire penche pour la première fois dans l’Algérie contemporaine du nord vers le sud. Une grande victoire à la sagesse et le bon sens. Une revendication réussie du débat, de discussion et du dialogue sur les questions sociétales. Finis les temps d’omerta et du tabou, tout devrait être déballé sur la table, dans la transparence, le respect et la compréhension. L’épicentre du mouvement et du bruit  se situe dorénavant en ce désert, pourtant longtemps décrit comme casanier et « tranquille » ! Ce désert qui vient de libérer le nord de sa peur. Les mots creux ne suffisent pas, à vrai dire, pour démonter l’architecture du mensonge. Seuls les actes de bravoure paient, voilà  le message que l’on décrypte à travers le cri de la martyre cairote et le courroux légitime des manifestants de In-Salah à Alger.

Kamal Guerroua
5 février 2015