Que cache l’intérêt soudain des médias mainstream pour la situation en Algérie ?

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Abbas Aroua

18 novembre 2019

Tout d’un coup des médias mainstream découvrent la situation algérienne. Après avoir ignoré pendant neuf mois le soulèvement pacifique en Algérie, les voici intéressés par des présidentielles que l’armée veut imposer à une population qui les refuse dans un contexte où les conditions d’un scrutin libre ne sont pas réunies. Hélas, ces médias ne font que propager le discours du régime algérien.

Pendant de longs mois, les médias traditionnels européens ont observé un silence remarquable et suspect sur le soulèvement pacifique massif du peuple algérien qui dure depuis le 22 février dernier. Ils rapportent quotidiennement sur tous les foyers de contestation populaire dans le monde, du Chili à Hongkong, en passant par la Catalogne et le Liban, sans dire un mot ou presque de l’Algérie. Et pourtant, par son ampleur, sa durée et son caractère pacifique, le harak algérien vient en tête de liste dans le classement des expériences de la non-violence stratégique de ces dernières années, voire décennies.

Et voilà qu’à quelques semaines des élections présidentielles du 12 décembre que le régime militaire tente d’imposer, certaines langues commencent à se délier en donnant cependant exclusivement la parole aux partisans ultra-minoritaires des élections ordonnées par l’état-major de l’armée. Ce faisant, ces médias mainstream se font les alter égos des médias algériens muselés, aux ordres du pouvoir en place, et dont la seule marge de liberté reste de véhiculer la vérité officielle.

Ainsi, nous apprend-t-on qu’« il n’y a plus aucun espace pour la fraude en Algérie » et que la « légalité constitutionnelle » est la meilleure option pour les Algériens. On nous parle d’« Algériens résignés » qui sont « moins nombreux » à défiler dans les rues et on nous explique que les centaines de jeunes du harak, arrêtés et détenus pour leur engagement dans le soulèvement pacifique, ne sont rien d’autres que de vulgaires « trafiquants de drogue ».

Ce sont exactement les mêmes messages que propage le pouvoir à longueur de semaine: L’armée serait la gardienne de la légalité constitutionnelle et elle aurait mis fin à la fraude comme aime à le répéter régulièrement à partir des casernes le chef de l’état-major Gaïd Salah ; il ne resterait que des« individus insignifiants» qui protestent encore dans la rue, comme l’a déclaré le « président » Abdelkader Bensalah il y a quelques semaines lorsqu’il a été reçu par Vladimir Putin (1). Ainsi, les Algériennes et les Algériens que nous sommes et qui manifestent pacifiquement depuis près de quarante semaines ne pourraient qu’être « manipulés » (2) par des « gangs », sous-entendu le clan adverse déchu.

Non ! Les Algériens ont depuis neuf mois rompu avec la résignation et ont décidé de prendre leur destin en main. Cette expérience collective a contribué à élever la conscience politique de la population à un niveau insoupçonné. Ce fut la période de gestation d’une épopée collective, d’un nouveau récit national unificateur. Avec la symbolique du mois de novembre, et sa place dans la mémoire du peuple, les Algériens se sont montrés plus nombreux qu’auparavant dans les places publiques, pour indiquer le lien fort entre l’indépendance de l’Algérie grâce à la révolution armée de Novembre 1954 et la libération de l’Algérienne et l’Algérien grâce à la révolution non-violente de Février 2019. Contrairement à ce qu’insinuent certains, le hara kalgérien est loin de faiblir, et ce pour cinq raisons objectives fondamentales : l’unité dans la diversité, la vision commune, la non-violence, l’indépendance, et l’endurance et la patience (3).

Malgré les promesses de l’armée algérienne de ne pas utiliser la force pour réprimer le harak, de nombreux procédés visant à entraver les manifestations ont été et sont toujours mis en œuvre, comme le blocage des routes et l’arrestation de centaines d’Algériens, dont des femmes, jeunes et moins jeunes, aux dévouement et courage remarquables, suspectés d’être des meneurs du harak. Souvent, la justice aux ordres du pouvoir militaire, saisie généralement par instruction téléphonique venant d’« en-haut », traite ces cas non pas de façon judiciaire mais politique et les présente à l’opinion, qui n’est pas dupe, comme des délinquants relevant du droit commun.

Les principaux slogans du harak algérien aujourd’hui sont : « Pour un Etat civil et non militaire ! », « Pour une Algérie libre et démocratique ! » et « Pas d’élections avec les gangs ! ». Si l’immense majorité des Algériens ne veut pas d’élections présidentielles dans les conditions actuelles, ce n’est pas par rejet de l’instrument démocratique qu’est le suffrage universel. Bien au contraire, c’est justement parce qu’ils aspirent à de véritables élections libres et régulières et œuvrent à travers le harak à garantir les conditions objectives nécessaires, notamment en se débarrassant de l’emprise militaire sur la politique qui a nourri pendant près de soixante ans toutes les formes de corruption, y compris la fraude électorale massive. Le même système pervers est toujours à l’œuvre, les mêmes agents militaires et civils corrompus et corrupteurs sont toujours en poste pour encadrer les élections du 12 décembre prochain qui n’ont pour unique but que de mettre en place une nouvelle « vitrine civile » à un régime foncièrement militaire et désigner parmi cinq candidats « commis de l’Etat-caserne », une « feuille de vigne » pour cacher la nature hideuse du régime. Hélas, contrairement à ce qui est propagé par certains médias, l’Algérie reste un immense espace de fraude institutionnalisée.

Rejeter les élections présidentielles dans les conditions actuelles n’est pas se positionner contre la « légalité constitutionnelle ». C’est souligner le caractère politique de la crise algérienne qui nécessite, par conséquent, une solution politique qui passe impérativement par un dialogue national large et inclusif. Court-circuiter ce dialogue revendiqué par le peuple, sous prétexte du respect d’une constitution qui a toujours été faite sur-mesure de l’homme fort du moment, ensuite piétinée par lui-même, alors que depuis des mois toute l’action des pouvoirs exécutif et législatif se déroule hors cadre constitutionnel, c’est condamner l’Algérie à sombrer dans un conflit politique sans fin. Comme l’a formulé un communiqué du Mouvement Rachad datant du 4 avril 2019 : « La constitution de Bouteflika ne doit pas être un piège contre la transition démocratique. La constitution véritable du peuple algérien doit être l’aboutissement de sa révolution démocratique. » (4)

Références

(1) La vidéo de Bensalah parlant à Poutine des affaires algériennes fait de grosses vagues sur les réseaux. HuffPost Algérie. 25 octobre 2019. Disponible en ligne sur : https://bit.ly/2prM7RX

(2) Gaïd Salah : Des appels suspects semblant faire l’éloge de la démocratie et qui en réalité entraînent des manipulés dans des chemins dangereux.  El Bilad. 26 février 2019. Disponible en ligne sur : https://bit.ly/32SNNBD

(3) Après plus de sept mois, le harak en Algérie reste infléchissable. Abbas Aroua. Mediapart. 1er octobre 2019. Disponible en ligne sur : https://bit.ly/2Ooz7F8

(4) De la Constitution contre la Transition. Mouvement Rachad. 4 avril 2019. Disponible en ligne sur : https://rachad.org/fr/?p=220

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