Sous la reconnaissance des crimes coloniaux le maintien des hiérarchies raciales

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Jeudi 13 septembre 2018, Emmanuel Macron a fait une déclaration à l’attention de la veuve de Maurice Audin à propos de la disparition de son mari durant la Bataille d’Alger (1957). Par cette déclaration, le Président de la République reconnaît « la responsabilité de l’État » français concernant l’emploi de la torture et les disparitions durant la Révolution algérienne (1954-1962). Certains se sont empressés de qualifier cette déclaration « d’historique » en raison de sa rupture avec le discours officiel qui prévalait jusqu’à présent[1].

Certainement inspiré par Benjamin Stora[2], Emmanuel Macron a évoqué un « système appelé « arrestation-détention » […] qui » autorisait « les forces de l’ordre à arrêter, détenir et interroger tout « suspect »[3] ». Il a reconnu le « fondement légal » de ce système permis par le vote par le Parlement français en mars 1956 des « pouvoirs spéciaux » ayant notamment entraîné la délégation des pouvoirs de police à l’armée. Selon le Président français, « ce système a été le terreau malheureux d’actes parfois terribles, dont la torture » qui fut « une arme contre le FLN, qui avait lancé l’insurrection en 1954 », « une arme considérée comme légitime dans cette guerre-là ».

L’historien qui murmurait à l’oreille des Présidents a certainement omis d’expliquer à son nouveau « Prince » que la torture ne fut nullement une réponse à l’insurrection du 1ier novembre 1954 mais une pratique des autorités coloniales qui lui est bien antérieure. Elle fut déjà pratiquée au printemps 1943 contre ceux qui menaient campagne contre l’enrôlement des Algériens sous les drapeaux français pour servir de chair à canon dans la guerre des Alliés contre les forces de l’Axe. Le futur ministre des affaires extérieures du GPRA, Mohamed Lamine Debaghine, et le futur Président du GPRA, Benyoucef Ben Khedda, en furent victimes[4].

Mais comme il est tellement plus accommodant de présenter la torture comme une réponse à la « violence » du FLN, certains s’autorisent quelques arrangements avec l’histoire. Toutefois, n’est-ce pas déjà une première forme de justification de la torture que de falsifier l’histoire pour la présenter comme une réponse à l’insurrection « violente » du FLN ?

Dans la plus pure tradition de la gauche coloniale française, Emmanuel Macron n’a d’ailleurs pas hésité à renvoyer dos-à-dos les forces d’occupation et les résistants anti-colonialistes : « La République ne saurait, par conséquent, minimiser ni excuser les crimes et atrocités commis de part et d’autre durant ce conflit ». Emmanuel Macron fait comme si la République n’était pas la première responsable de ces crimes et de ces atrocités commis durant la Révolution algérienne ? Au-delà de la responsabilité de la République, comment, sinon pour masquer les crimes coloniaux, mettre sur un pied d’égalité la violence génocidaire de la colonisation[5] et les résistants qui ont entretenu la flamme de la résistance durant la longue nuit coloniale ?

Par ce type de formulation, contrairement aux affirmations de certains, Emmanuel Macron ne rompt en rien avec la politique coloniale française. Il la perpétue en adaptant son discours aux réalités historiques parce que maintenir les mythes sur les « événements d’Algérie » ou sur une armée ayant les mains propres n’est tout simplement plus tenable. Alors, par ses déclarations, le Président de la République ne fait qu’entériner des faits unanimement reconnus. Car qui croyait encore la version officielle de la disparition de Maurice Audin ? Personne, puisque même le général Paul Aussaresse avait affirmé avoir tué Maurice Audin[6].

Parallèlement à la reconnaissance des crimes coloniaux, ce qui est salué par certains dans le discours d’Emmanuel Macron c’est l’annonce de l’ouverture des archives afin de faciliter les recherches sur Maurice Audin et au-delà sur l’ensemble des disparus. Car aux yeux de Malika Rahal, Maurice Audin est un symbole qui « représente tous les disparus » algériens alors que pour Rosa Moussaoui le militant communiste est « le visage » des « milliers de disparus algériens »[7].

Pourtant Maurice Audin est un « visage » bien particulier qui ne représente pas la grande masse des torturés et des disparus. Un Européen, professeur de mathématiques à la faculté d’Alger et militant communiste n’incarne évidemment pas « l’idéal type » du disparu de la Révolution algérienne. Et pour un Maurice Audin, Européen et communiste, disparu, combien y a-t-il eu de milliers d’Algériens, musulmans et nationalistes ?

Ceux-ci resteront encore longtemps anonymes et sans visage parce que la gauche française dégoulinante d’humanisme ne les a jamais vraiment regardés. Ils n’étaient certainement pas assez communistes, pas assez professeurs de faculté, pas assez européens ou trop nationalistes, trop musulmans et trop algériens pour être réellement dignes d’intérêt. Pareillement, Emmanuel Macron n’a pas évoqué un seul disparu algérien dans sa déclaration qui s’adresse uniquement à la veuve de Maurice Audin car elle est la seule à mériter réellement que le Président se penche sur le cas de son défunt mari. Les femmes et les enfants de chouhada attendront certainement encore longtemps avant de pouvoir rentrer dans le cercle encore restreint des êtres humains dignes d’intérêt pour le Président de la République française.

Comme dans La Peste ou dans L’Étranger d’Albert Camus[8], dans le discours d’Emmanuel Macron, les disparus et les torturés algériens n’ont ni nom ni visage. Ils errent tels des fantômes dans une Algérie faite par l’homme blanc même lorsqu’il s’agit de lutter contre la domination coloniale. Par une ruse du discours, les Algériens se retrouvent ainsi dépossédés de leur propre histoire au profit d’une poignée de militants européens ayant soutenu l’indépendance. En refusant de nommer les disparus algériens, Emmanuel Macron refuse aux Algériens toute capacité d’initiative historique. Et en leur refusant cette capacité d’initiative historique, c’est leur humanité même qu’il remet en cause car les Algériens sont, par un processus de réification, assimilés à des objets d’une histoire dont ils ne sont qu’un élément du décor.

Pourtant, un Mohamed Larbi Ben M’hidi, qui a été exécuté durant la Bataille d’Alger après avoir été arrêté et torturé par les parachutistes français comme Maurice Audin, a eu une importance historique incomparablement supérieure, tant au niveau politique qu’au niveau de la résistance armée, à celle du militant communiste. Malgré son rôle et les circonstances de sa disparition, même lui est resté dans l’ombre d’une histoire écrite sous le signe de l’idéologie coloniale. Que dire également du cheikh Larbi Tebessi, cadre historique de l’Association des oulémas, qui a été enlevé durant la Bataille d’Alger et dont le corps n’a jamais été retrouvé ?

Par son discours, Emmanuel Macron  réduit finalement la guerre de libération nationale algérienne à un affrontement entre colonialistes et anti-colonialistes français. La reconnaissance des crimes coloniaux est ainsi une affaire de politique intérieure destinée à satisfaire cette partie de la gauche française qui garde un regard critique sur le passé colonial de la France.

La persistance des pratiques coloniales se situe avant tout ici, dans l’occultation des Algériens, ni nommés ni représentés, qui n’est qu’une autre façon de restreindre les attributs de l’humanité aux frontières de la race blanche. Car le nom est un attribut de l’humanité et l’absence de nomination est de fait une forme de négation de l’humanité d’un être. Ainsi, le monde colonial binaire reste à l’œuvre avec d’un côté des être humains à part entière, les Blancs, qui sont nommés et qui possèdent un visage, et de l’autre des êtres humains entièrement à part, les non-blancs, sans nom et sans visage. Finalement même dans sa reconnaissance des crimes coloniaux, la France maintient les hiérarchies raciales de l’époque coloniale.

Youssef Girard

[1]    Benjamin Stora, « Mort de Maurice Audin : « Cette déclaration laissera une trace ineffaçable », Le Monde, 13/09/2018. Cf. également les déclarations de la journaliste de L’Humanité, Rosa Moussaoui, et de l’historienne Malika Rahal au site Middle East Eye. Mélanie Matarese et Saâd Benkhelif, « Guerre d’Algérie : ce que l’affaire Audin va changer pour le dossier des disparus »,  Middle East Eye, 13/09/2018.

[2]    Ariane Bonzon, « Ce qu’a murmuré Benjamin Stora à l’oreille de Macron (et des autres présidents français) », Slate.fr, 20/10/2017.

[3]    Emmanuel Macron, « Déclaration du Président de la République sur la mort de Maurice Audin », 13/09/2018

[4]    Selon le militant nationaliste Sid Ali Abdelhamid, il s’agit de la première fois que la torture « scientifique » fut employée contre des militants nationalistes algériens. Avant cette date, les militants étaient passés à tabac. Par la suite, entre 1945 et 1954, la torture fut régulièrement employée contre les militants nationalistes.

[5]    Cf. Youssef Girard, « Le passé génocidaire de la France en Algérie », ISM, 26/12/2011

[6]    « Les aveux posthumes du général Aussaresses : “On a tué Audin” », FranceTvInfo, 09/01/2014

[7]    Cf. Mélanie Matarese et Saâd Benkhelif, « Guerre d’Algérie : ce que l’affaire Audin va changer pour le dossier des disparus »,  Middle East Eye, 13/09/2018.

[8]    Cf. Edward W. Saïd, « Camus et l’expérience impériale française », in. Culture et impérialisme, Paris. Ed. Fayard, 2000, pages 248-268.

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