L’unité arabe dans la pratique révolutionnaire

Google+ Pinterest LinkedIn Tumblr +

Après la défaite de juin 1967, certains analystes avaient pronostiqué la mort du nationalisme arabe pulvérisé sous les bombes de l’aviation sioniste. En effet, cette défaite humiliante a marqué un sérieux coup d’arrêt pour le mouvement de libération arabe et une remise en cause de l’idée même d’unité arabe et de nation arabe. Différents courants régionalistes s’exprimèrent dans ce sens au nom d’identités locales singulières. Le nationalisme arabe semblait apparaître comme une réalité évanescente et une idée morte devant disparaître après son échec à mettre en œuvre son projet politique.

Bien qu’elles ne se soient pas développées au nom d’un idéal nationaliste, ou au nom d’une autre idéologie déterminée, les actuelles révolutions arabes démentent dans la pratique les Cassandre qui annonçaient la mort de toute idée d’unité arabe. Évidemment, cette unité ne se manifeste plus par des pétitions de principes, des manifestes idéologiques programmant l’État unitaire futur ou des réunions au sommet entre chefs d’État appelant à l’union. L’unité arabe s’exprime concrètement dans l’action révolutionnaire quotidienne réelle qui s’étend du Golfe à l’Atlantique. 

La révolution tunisienne s’est directement répercutée dans un espace géopolitique déterminé qui partage une culture et une langue, l’espace arabe. Au fil des semaines cette unité pratique immédiate s’est exprimée dans les révolutions égyptienne et libyenne mais aussi dans les multiples mouvements de contestation qui se sont mis en branle dans différents pays arabes du Bahreïn au Maroc en passant par le Yémen, la Jordanie ou Oman. L’unité arabe n’est plus une option idéologique d’un courant politique déterminé mais l’expression de l’action concrète des masses populaires qui expriment leur communauté de destin en actes. L’idée unitaire a pris une forme tangible au travers des révolutions à l’œuvre.

L’idée de l’unité arabe repose sur un socle identitaire ancien, le partage d’une même langue, et un héritage historique commun qui sont de puissants vecteurs de l’idée unitaire. Ce socle identitaire et cet héritage culturel n’empêchent pas des expressions culturelles différenciées selon les pays et les régions de la communauté arabe tout comme les spécificités locales ne sont pas incompatibles avec l’expression du sentiment d’une unité de destin. Récemment, l’idée unitaire a indubitablement été renforcée par les médias et les moyens de communication arabes transnationaux dont l’action participe à renforcer et à ancrer l’idée d’une unité de destin entre les peuples des différents pays arabes.

Cette unité, qui s’exprime dans le soulèvement, aura une importance encore accrue dans la phase à venir car elle sera indispensable pour mettre en œuvre les idéaux révolutionnaires des peuples en lutte. Les peuples arabes ne pourront faire face aux manœuvres de l’Occident impérialiste que dans le cadre d’une politique unitaire coordonnée. Après sa sortie de prison, prenant acte des revers subis par les mouvements de libération nationale alors que les peuples arabes se trouvaient devant une situation politique bloquée, Ahmed Ben Bella affirmait déjà la nécessitée de cette perspective unitaire pour faire face aux défis de l’Occident impérialiste : « La grande leçon que nous tirons de nos échecs, c’est la certitude que l’unité arabe est affaire de survie pour les Arabes. Ou bien ils s’unissent, ou bien ils sont réduits à vivre une condition d’êtres diminués » (1).

En déclenchant de manière quasi simultanée leur révolution, les peuples arabes ont signifié implicitement qu’ils connaissaient parfaitement l’impérieuse nécessité de cette action révolutionnaire unitaire et unificatrice pour faire face à la réaction de l’Occident impérialiste et de ses alliés. L’unité est l’une des conditions nécessaires pour emporter la victoire sur le champ de bataille des luttes au niveau international : « Et ne vous disputez pas, sinon vous fléchirez et perdrez votre force » (2).

A l’heure où les principales puissances « émergentes » sont des « États-continents » (Chine, Inde, Brésil ou Russie) et où les regroupements régionaux interétatiques prennent de plus en plus d’importance au niveau international, la constitution d’un bloc d’États permettra aux peuples arabes de préserver leurs intérêts, de défendre leur projet révolutionnaire et d’assurer une véritable indépendance à leurs pays. Associée à une coordination islamique et Afro-asiatique, cette unité arabe pourrait devenir dans l’avenir un des piliers essentiels de la remise en cause de l’hégémonie occidentale dans le monde. Pour cette raison, les actuelles révolutions arabes sont potentiellement porteuses d’un bouleversement global des rapports de force au niveau international. « Chaque peuple qui entreprend sa lutte commence à creuser la tombe de l’impérialisme » (3), affirmait Guevara.

Youssef Girard
5 mars 2011

Références :

(1) Ben Bella Ahmed, Itinéraire, Ed. Alternatives, 1988, page 154.
(2) Coran 8:46.
(3) Guevara Ernesto Che, « Solidarité avec le Vietnam », La Havane, 23/12/1963, in. Textes politiques, Paris, Ed. La Découverte, 2001, page 204.

Share.

About Author

Comments are closed.