Grandeur et misères du syndicalisme algérien

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L’heure des convergences

A l’approche du  50ème anniversaire de la naissance de l’UGTA (24 février 1956), je comptais relater quelques épisodes significatifs du mouvement syndical algérien tel que j’ai pu l’observer comme acteur au cours des décennies écoulées.

Je voulais en particulier revenir sur la façon dont il y a cinquante ans, les organisations et les militants syndicaux, présents et luttant sur ce terrain depuis déjà une vingtaine d’années (dans les syndicats CGT  constitués plus tard en juin 1954 en centrale indépendante l’UGSA) ont vécu la création de l’UGTA à l’initiative du FLN du temps de guerre.  Je voulais notamment faire connaître l’échange que nous avions eu, Bachir Hadj Ali et moi-même en avril 1956, soit deux mois après la fondation de l’UGTA, avec Abbane Ramdane, à l’issue de notre première rencontre dans un cabinet dentaire de la place Emir Abdelkader (ex Bugeaud) à Alger.

Le contenu de cet échange n’est pas sans intérêt pour les nouvelles générations, en rapport avec les évolutions du mouvement syndical jusqu’à nos jours, avec la thématique essentielle de la double vocation, nationale et sociale, du syndicalisme algérien. J’ai dû cependant reporter à un peu plus tard cette évocation, sans m’éloigner pour autant aujourd’hui de la même thématique, Car l’actualité nationale et syndicale connaît un moment crucial, une heure de vérité, comme l’a souligné très justement un quotidien récemment, et je me sens tenu de donner mon point de vue sur des évolutions qui s’accélèrent dans le monde du travail. J’aurai l’occasion de revenir sur la rétrospective annoncée, car l’année 2006 est propice à l’évocation des multiples évènements de 1956, deuxième année de la guerre d’indépendance.

Je ne suis certainement pas seul à me poser aujourd’hui la question suivante : avec ses développements actuels, la vie syndicale algérienne  va-t-elle connaître enfin un vrai départ ? Pourquoi l’espoir est-il davantage permis alors qu’il a été plusieurs fois enterré au cours du demi-siècle écoulé, chaque fois avant que l’élan réel des travailleurs ne débouche sur des résultats durables, brisé ou entravé chaque fois par une vague nouvelle de répressions et de mystifications antisociales, antidémocratiques  et antisyndicales ?

Pourquoi un espoir plus grand aujourd’hui, alors que les couches laborieuses ressentent durement le poids d’une situation dans laquelle se conjuguent plusieurs graves nuisances : une dégradation sociale de leurs conditions d’existence jamais atteinte jusqu’ici ; les pressions multiformes d’un ultralibéralisme mondial sans scrupules et toujours plus  assoiffé de profits à réaliser à tout prix, y compris par l’usage ou la menace des armes; enfin le comportement  de gouvernants qui ne protègent pas la société, les travailleurs et les sans-emploi contre l’agressivité et les appétits des puissances d’argent. Trop souvent les gouvernants tournent plutôt leurs forces, leurs plans, leur méthodes bureaucratiques contre ceux dont ils devraient être solidaires, qu’il devraient défendre et protéger, alors qu’ils adoptent de plus en plus envers les menaces et les chantages internationaux un comportement qui varie entre passivité et alignement presque inconditionnel.

Dans cette conjoncture difficile, le réveil vigoureux et plus conscient des luttes sociales et syndicales n’était pas fatal.  Il a été longtemps entravé et retardé, malgré la colère des salariés exploités et méprisés,  par les tendances spontanées au découragement, le repli sur les solutions individuelles et la débrouille, le mirage des solidarités claniques, identitaires ou idéologiques, l’attrait de visions messianiques ou de bouleversements miraculeux venant de sauveurs placés plus haut, les querelles partisanes, qui ne faisaient pourtant qu’accroître leurs divisions et leur paralysie, le défoulement rageur et désespéré  par les voies de l’émeute ou la violence terroriste. Tout cela bien entendu ne bousculait pas outre mesure les pouvoirs ou décideurs successifs, au point parfois de se hasarder à les manipuler, sans crainte des retombées désastreuses des agissements d’apprentis sorciers.

Comment apprécier alors la vigueur des mouvements sociaux en cours ? Quelque chose a mûri longuement dans le monde du travail et dans une société précarisée, à travers les multiples canaux de l’expérience spontanée ou réfléchie. Chez ceux qui ressentent plus que tous les autres la braise qui brûle sous leurs pieds, s’est opérée longuement et progressivement la prise de conscience progressive des limites, de la stérilité ou même les dangers des anciennes façons de résister ou de faire face à la dégradation de leur sort. C’est la prise de conscience encore fragile mais prometteuse par les travailleurs manuels et intellectuels, de leur existence comme entité et identité sociale légitime, fondée sur des aspirations et des intérêts communs, une identité qui rassemble et mobilise au-delà des autres référents politiques ou identitaires respectifs, qu’ils soient nationalistes, religieux, culturels, linguistiques ou régionaux, certes respectables à leurs yeux et porteurs d’une grande charge affective, mais vulnérables de par leur nature. Car s’ils satisfont leur cœur et leur sensibilité, ils ne suffisent pas à  leur garantir le pain et la subsistance quotidienne, la base minimale et incontournable de la dignité et du respect de soi-même. Cette prise de conscience a nourri la forte conviction qu’il faut compter d’abord sur soi-même, dans une autonomie réelle qui n’exclut pas la solidarité et l’ouverture sur tous les courants nationaux et internationaux favorables à la justice sociale.

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