Khelil Guechoud, figure emblématique de la scène musicale algérienne, père de notre soeur Assia, a été enterré le lundi 17 août au cimetière d’El Alya. Prions pour son âme.
Ta souffrance est la nôtre. Mais je sais aussi que, pour toi, elle est plus profonde encore, parce que cette disparition intervient à un moment de ton parcours de femme et de militante qui la rend particulièrement douloureuse.
Enfant, ton père t’a transmis la musicalité de la vie. Devenue femme et militante, tu as sans doute pris toute la mesure de l’homme qu’il était, de cette musique qu’il avait mise au service de notre patrimoine culturel et par laquelle il a chanté, partout, la grandeur de notre pays.
On a tenté de salir le prénom Assia, de discréditer ton engagement et de disqualifier ton combat. Mais aujourd’hui, la disparition de ton valeureux père élève le nom de Guechoud au firmament.
Tout, dans son parcours, témoigne de ce qu’il incarnait : l’une des expressions les plus authentiques de cette personnalité profonde de l’Algérien que nous appelons l’Algérianité : la modestie, la simplicité, le courage, la bravoure et la générosité.
Nous nous sommes rencontrés à Strasbourg.
Nous étions des individus, le Hirak nous a rendu notre algérianité et, progressivement, nous sommes devenus une famille. Deux grands évènements demeurent profondément gravés dans ma mémoire et symbolisent notre mobilisation commune.
Le premier eut lieu le 2 décembre 2019, au Palais des Congrès et de la Musique de Strasbourg, lors de notre interpellation de Total et Orange.
Nous avons décidé de rappeler publiquement à ces grandes entreprises les conséquences que leurs activités pouvaient avoir sur les peuples et de leur dire que si les Algériens accusaient le Système « d’avoir mangé le pays », cela s’est fait avec la complicité de ces puissances économiques.
Tu fus l’organisatrice essentielle de cette action aussi spectaculaire que périlleuse.
Je n’oublierai jamais cet instant. J’étais assis presque au premier rang. Au moment où il fallait investir la scène, tu es passée près de moi et tu m’as simplement touché l’épaule. J’ai suivi tes pas. Tout s’est ensuite déroulé en quelques secondes. Le micro passa des mains du représentant de Total aux tiennes, puis, dans le mouvement, tu me le tendis. Je me retournai vers la salle. Nos amis nous rejoignirent, drapeaux algériens à la main, et, pendant quelques instants, nous avons pris possession de cet espace pour faire entendre la voix du peuple algérien qui veut renaître.
Pour l’histoire, je n’oublierai jamais ta détermination, ton sang-froid et cette assurance qui rendirent possible cet instant fulgurant.
Certains ont qualifié notre action contre Total et Orange de courageuse. Je leur répondrai aujourd’hui que certaines actions nécessitent un peu plus de folie que de courage. Car nul ne pouvait prévoir comment les évènements allaient se dérouler, ni quels risques nous encourions.
Cette « folie » avait pourtant un nom.
Toutes les personnes présentes ce jour-là sur cette scène étaient des mères et des pères de familles, parfaitement conscients de ce qu’ils faisaient. Cette folie s’appelait simplement : l’amour de notre pays et le désir profond de libérer l’Algérie de ce Système qui la phagocyte.
Le deuxième évènement qui demeure associé à notre combat est ce titre publié dans L’Humanité, à la suite de notre rencontre avec un journaliste, le jour même de Makach l’Vot Maa Al Isabates — Pas de Vote avec les Gangs — : « Nous sommes en train de revivre ».
Cette phrase résume, peut-être, à elle seule, ce que le Hirak a représenté pour beaucoup d’entre nous.
Il a fait vibrer en nous cette algérianité que des décennies de dépossession politique avaient étouffée. Sa philosophie — le changement du Système — nous a réunis sous le même toit : la maison Algérie. Du déni de soi en tant qu’Algérien au sentiment de revivre et de pouvoir à nouveau revendiquer et chanter fièrement cette appartenance, le Hirak a ressuscité quelque chose de fondamental au sein du peuple algérien.
Mais cette renaissance ne doit pas demeurer un souvenir. Elle doit devenir une réalité politique, citoyenne, sociale et historique.
Nous, les Algériens de la Diaspora, sommes quotidiennement confrontés aux conséquences de ce Système. Nous voyons les Algériens du peuple risquer leur vie en mer, affronter l’exil, la précarité, les difficultés administratives, parfois la prison et une profonde détresse en Europe.
Et dans le même temps, nous voyons une autre Algérie : celle des bénéficiaires du Système, cette « oligarchie de la Seine » faite de propriétaires de maisons et d’appartements à Paris, de famille et d’héritiers qui, sans la moindre gêne, continuent de profiter des richesses d’un peuple que leurs pères ont contribué à appauvrir et à humilier.
Voilà aussi le visage de notre tragédie nationale.
Nous souffrons dans notre chair.
Nous perdons nos proches.
Nous enterrons nos parents à distance.
Et nous pleurons souvent en silence.
Mais il existe une douleur qui dépasse nos douleurs individuelles : celle de l’Algérie elle-même et de son peuple.
Voir ce peuple maintenu dans l’affaissement politique, l’humiliation et l’asservissement par ce Système qui refuse de lui restituer sa souveraineté ne peut que renforcer notre détermination. Cette souffrance nous impose de poursuivre notre combat pour l’indépendance citoyenne de l’Algérien.
Non par goût de la confrontation. Non par goût de sacrifice. Mais parce que nous savons désormais qu’aucune vie individuelle ne peut-être pleinement digne dans un pays où la dignité collective est confisquée.
Nous continuerons donc à lutter quelque soient les sacrifices qu’exige cet engagement.
Car il existe quelque chose, qui, pour nous, les fidèles à l’esprit du Hirak, dépasse nos existences individuelles :
La dignité de l’Algérien.
Et cette dignité ne se négocie pas.
Mahmoud Senadji (Algérie du Peuple)
