5 juillet 2026 : à quand l’Indépendance de l’Algérien !
5 juillet 1962 : L’indépendance de l’Algérie.
Une date qui structure notre être historique en tant qu’Algérien. Elle marque le moment où nous nous sommes émancipés de la tutelle coloniale, avec la volonté que l’Algérie redevienne enfin la propriété des Algériens.
Pour celles et ceux qui ont vécu cet évènement collectif, ce moment d’euphorie et de liesse reste gravé dans la mémoire. Les Algériens étaient alors pleinement heureux ; ils faisaient Peuple. J’avais cinq ans ce jour-là, et ma mémoire a retenu le cri de ma mère courant dans la cour, un drapeau dans sa main : « Tahya El Djazaïr » !
L’image de ma mère et ce cri, véritable explosion de joie, ne m’ont jamais quitté. A eux seuls, ils résumaient la libération de tout un peuple après la souffrance, l’humiliation et de l’oppression d’un système colonial qui les avait maintenus dans une catégorie de sous-humanité.
Enfin, une Algérie libre et indépendante.
Hélas, comparée à la longue nuit coloniale, cette joie fut brève. Très brève. Elle céda rapidement la place, aux calculs politiques, orchestrés par l’Armée des Frontières sous le commandement de Boukharrouba-Boumediene ; celle-ci s’imposa par la force des armes, marcha sur Alger et fit couler le sang des Moudjahidines.
Cette Armée des Frontières, armée de conquête et de pouvoir a dénaturé l’Algérie. Le militaire a remplacé le Moudjahid. Aux valeurs de sacrifice et de générosité portées par le Moudjahid, le militaire a substitué sa propre culture : spoliation des richesses, oppression, complots, corruption, opulence et jouissance.
En un mot : cette culture militaire a remplacé celle du colon. La post-colonie n’a fait que reproduire la colonie. Durant l’ère coloniale, il existait deux Algérie : l’Algérie des Colons et l’Algérie des Indigènes. Dans la post-colonie, il existe encore deux Algérie : l’Algérie des Généraux et l’Algérie du Peuple.
5 juillet 2019. En plein cœur d’Alger, une nouvelle fois dans son histoire, le peuple scande le mantra : « le peuple veut l’Indépendance ! ».
L’image de ma mère et de son cri -Tahya el Djazaïr- du 5 juillet 1962 s’est alors superposée à la voix du peuple, en pleine effervescence, dans un soulèvement populaire inédit [1] dans notre histoire par son unicité, son exemplarité et sa civilité. Près de 60 ans plus tard, le peuple algérien demande de nouveau son Indépendance.
Nous sommes, peut-être le seul peuple, dans l’histoire contemporaine, à avoir réclamé deux fois son Indépendance. Cette même revendication s’explique par l’absence de différence de nature entre les deux Systèmes : le Système colonial et le Système militaire.
Il y eut d’abord l’indépendance politique de l’Algérie face au Système colonial. Il reste à conquérir l’indépendance citoyenne de l’Algérien face au Système militaire.
Les Algériens qualifient le pouvoir de « Système », faute de pouvoir lui trouver un autre qualifiant. Ce concept, dans les faits, sème la non-vie, renvoi à la Hogra, c’est-à-dire au mépris et à l’humiliation du peuple : un Système antinational [2], liberticide, corrompu et corrupteur.
Le temps est venu de poser les vraies et grandes questions. Nous devons interroger notre histoire, principalement celle qui va de novembre 1954 à juillet 1962.
Comment une guerre de libération après toutes les révoltes et les souffrances endurées a -t-elle pu enfanter un système antinational ?
Pourquoi l’Armée des Frontières n’a-t-elle pas trouvé une force politique organisée à l’intérieur capable de lui résister en 1962 ?
Le Front de Libération nationale, né le 1novembre 1954, a-t-il vraiment unifié le mouvement national ou n’a-t-il fait qu’approfondir la scission du mouvement indépendantiste, provoquant une guerre fratricide et la naissance des clans qui structurent encore le pouvoir jusqu’à aujourd’hui ?
Dans les années 1950, l’esprit du temps était à la décolonisation. Notre indépendance fut davantage politique que militaire. Après la Bataille d’Alger et les plans Morice et Challe, la résistance à l’intérieur était largement laminée. C’est la naissance du Gouvernement provisoire de la révolution algérienne en septembre 1958, puis le mouvement populaire de décembre 1960, qui rendirent l’indépendance inéluctable.
De Gaulle était convaincu que l’Algérie française était une fiction mais les richesses de l’Algérie, elles, étaient réelles et vitales pour la France, notamment après la découverte du pétrole en 1956 au Sahara et les essais nucléaires de 1960.
L’essentiel, pour la puissance coloniale, était alors de maintenir l’Algérie dans l’orbite des intérêts français, à l‘image de la Françafrique. Pour cela, il fallait faire éclater le mouvement national, le fragiliser, l’affaiblir, afin de mieux le manipuler. L’Algérie ne devait pas engager sa guerre de libération avec un parti organisé et un leader reconnu [3].
Depuis le 1 novembre 1954, en inversant la théorie révolutionnaire -Organisation, Agitation, Insurrection- au profit d’une logique inverse- Insurrection-Agitation-Organisation-, le FLN ne s’est jamais véritablement transformé en parti politique [4]. Depuis ce jour, nous courons derrière l’Organisation, en semant sur notre route assassinats, crimes de masse, la paupérisation et Al hargua (l’exil forcé).
Nous avons un Système qui prend les apparences d’un Etat pour se vendre à l’Etranger et durer à l’intérieur. Mais nous sommes un peuple sans véritable Etat, car celui-ci demeure la propriété des clans [5], principalement constitués depuis 1954, qui se déchirent entre eux mais savent toujours s’unir pour s’opposer à la volonté populaire.
Nous devons ramener le passé au présent et cesser de regarder une époque, un évènement, des hommes, une classe (la famille révolutionnaire) comme ils se voyaient eux- mêmes. Nous devons les regarder à partir du constat de l’Algérie présente et reconnaître que nous avons failli.
Nous avons failli, car nous n’avons pas réalisé le but pour lequel nous nous sommes soulevés depuis 1830 : vivre dignement.
Cette faillite est totale : politique, économique et culturelle.
Elle est politique, car l’armée impose sa volonté contre la souveraineté populaire. Tous les Présidents depuis 1962 ont été choisis selon la logique du pouvoir militaire. Le peuple qui a libéré l’Algérie est devenu, aux yeux de cette culture militaire, un peuple-enfant qu’il faudrait éduquer ou discipliner.
Elle est économique, car la France coloniale possédait le sol algérien, notamment l’agriculture, tandis que l’Algérie des Généraux s’est approprié le sous-sol algérien, notamment la rente pétrolière. Les deux systèmes ont créé une classe de privilégiés et ont maintenu le peuple dans la paupérisation et le mépris.
Elle est culturelle, car dans la France coloniale des années 1930, il existait deux classes de lettrés algériens : arabophones et francophones. Chacune maîtrisait parfaitement une de ces langues. Dans l’Algérie des Généraux, les Algériens n’ont plus de langue, ils parlent, gesticulent, mais ne porte plus un projet civilisationnel cohérent. De la langue de veau (G’taltou normal- Je l’ai tué normal – de Boummarafi [6]) à la langue dérégulée-Normalement normal- des Beni oui-oui du pouvoir [7].
L’absence d’une langue structurée nous prive d’un projet civilisationnel capable de donner forme à notre être collectif et de nous mobiliser pour agir.
Le projet nationaliste, dans le Maghreb comme dans le Machrek a montré ses limites. Dans les faits, nous vivons le désenchantement national.
Le français n’est pas seulement une langue : c’est un imaginaire occidental, façonné par l’Humanisme, les Lumières, la modernité politique et donc par une histoire. L’histoire de la démocratie libérale.
Les arabophones, eux, n’ont souvent retenu du mouvement religieux réformiste que la langue, qu’ils ont transformé en idéologie panarabiste avant de l’habiller de la modernité politique occidentale.
A la fin, nous ressemblons à TOMBEZA de Rachid Mimouni [8] : nous sommes difformes. Ni pleinement religieux, ni véritablement modernes.
Nous devons donc être radicaux, c’est-à-dire revenir à la racine du problème. Quel est Le facteur de notre unité ? Qu’est-ce qui a fait de nous un Peuple ?
L’unité sociologique de la vie Berbère était le village, la Dachra, souvent marqué par la rivalité avec les villages voisins. C’est pourquoi nous avons longtemps baigné dans les civilisations qui se sont succédé sur notre territoire car le village ne porte pas en lui puissance d’une civilisation ; celle-ci relève de la cité.
L’unité sociologique de l’Arabe était la tribu. Elle constituait son horizon politique et les tribus vivaient souvent dans l’affrontement.
Ni les Berbères ni les Arabes, n’étaient, à l’origine, des bâtisseurs de cité. Ils le sont devenus en devenant musulmans.
L’islam a fait de nous un Peuple. Nous sommes devenus des acteurs historiques au Moyen-Âge, et c’est également dans l’Islam que nous avons puisé les armes spirituelles, morales et symboliques de notre résistance au colonialisme.
De « Tahya El DJazaïr » en 1962 à « l’Algérie défigurée » en 2026, le chemin parcouru est celui d’une défiguration profonde. Cette défiguration est la résultante d’un projet de développement qui ne répond nullement à notre réalité historico-civilisationnelle.
L’Islam forme la colonne vertébrale de l’Algérie. Refonder l’Algérie en vue de L’indépendance de l’Algérien, c’est rendre à celui-ci sa capacité d’être à nouveau bâtisseur et fondateur de cité. Cette refondation ne réside pas seulement dans l’opposition d’un Etat civil à un Etat militaire. Elle suppose surtout la restauration de l’esprit et des valeurs du Moudjahid afin de bannir définitivement cette culture militaire qui a défiguré l’Algérien et l’Algérie.
Mahmoud Senadji -Brahim Kentour ( Algérie du Peuple)
Références
[1] La résistance au pouvoir militaire n’a jamais cessé depuis 1962 mais en 2019 cette résistance était unitaire et englobait l’ensemble des forces sociales et demandait explicitement le changement du Système non un changement clanique.
[2] Mouloud Hamrouche « le système algérien est antinational … » El Watan, 04 septembre 2019
[3] L’histoire du XXème siècle atteste que les mouvements révolutionnaires organisés avec un leader ont tous réussi et fondé des pays souverains (Vietnam, la Russie, la Chine, l’Iran).
[4] Ali Kafi, « […] La fin désastreuse et regrettable de la réunion de Tripoli, la dislocation des rangs de la Révolution au seuil de l’Indépendance, nous ont confirmé clairement la « non-naissance du FLN en tant que parti politique.
Du militant politique au dirigeant militaire, Casbah Editions p.251.
[5] Ces clans aveuglés par la puissance et la richesse ont fini par prendre une posture mafieuse. Une anecdote qui en dit long sur la réalité du pouvoir algérien où un chef de la Cosa Nostra, après avoir entendu que la Mafia algérienne est la plus forte envoie un de ses lieutenants en Algérie pour vérifier, celui-ci revient avec ce constat : Oui chef, ils sont très forts : ils ont un Etat, un drapeau, une Armée, une Police et des Ambassades. Anecdote cite dans le livre de Thomas Serres, l’Algérie face à la catastrophe suspendue, Karthala 2019
[6] Le Linguiste Rabah Stambouli a qualifié les paroles de l’assassin de Boudiaf, « G’talto normal » de Boumaarafi, de Langue de Veau, le Rationalisme à postériori dans un article publié à El Watan en 1992, dans lequel il analyse à travers cette phrase « G’talto normal » l’état de déchéance de toute une société où le mot « normal », ce joyau linguistique, à la fin d’une phrase justifie l’injustifiable : le crime.
[7] La langue des détraqués à l’images des affidés du pouvoir, les Tabalines, Chiatines et les soi-disant influenceurs qui menaçaient les opposants en France.
Pour ce passage, je renvoie à mon article « De quoi l’Algérie de Tebboune est-elle le nom ? » Le Matin d’Algérie, 4/09/2024
[8] Rachid Mimouni, Tombéza, Stock 2000
