Quand les petits hommes s’en prennent aux grands hommes

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Lahouari Addi

Honneur et gloire à l’Emir Abdelkader

Une polémique aussi stérile qu’indigne a été lancée par Noreddine Ait Hamouda récemment au sujet de l’Emir Abdelkader, et aussi de leaders nationalistes originaires de l’Oranie. De nombreuses voix ont compris que la finalité de cette entreprise était de monter l’Oranie contre la Kabylie qui, courageusement, continue le hirak chaque vendredi.

L’opération a bien sûr échoué grâce à la vigilance des hirakistes qui ont vu que le principal bénéficiaire de cette opération est le régime en place (FLN) qui essaye d’isoler la Kabylie.

Mais venons à cette question de l’Emir Abdelkader que certains dénigrent, lui reprochant de ne pas avoir continué le combat jusqu’à la mort et d’avoir pactisé avec l’ennemi. L’Emir a combattu l’armée française pendant dix-sept ans à l’issue desquels il a été battu militairement. Il a cessé le combat et, malgré des offres de postes et de titres de la part des autorités coloniales, il a préféré partir en exil en Syrie, souhaitant être enterré à côté de son maître spirituel Ibn ‘Arabi.

Il a été défait parce qu’il n’était pas arrivé à unir les tribus dans la résistance contre la France. Celles-ci se soulevaient quand elles le voulaient sans coordination centrale. L’échec de l’Emir est dû en partie à l’absence d’une conscience nationale qui ne naîtra qu’au début du XXème siècle.

Il est dû aussi à l’avance économique, politique, scientifique et militaire de la France sur le Maghreb. C’est ce qu’a compris l’Emir qui a en effet déconseillé l’insurrection de 1871.

Sans porter atteinte à la mémoire d’El-Mokrani et de Cheikh Haddad, nous pouvons dire que cette insurrection a été une erreur au vu des conséquences subies par la société. Cette insurrection a été la cause du plus grand désastre humanitaire de l’histoire de l’Algérie. Des dizaines de milliers de personnes tuées, des milliers de déportés à Cayenne, des centaines de milliers d’hectares confisqués. La société algérienne a été soumise à la famine comme le montre l’historien André Nouschi dans son livre “Enquête sur le niveau de vie des populations rurales constantinoises de la conquête à 1919” (PUF, 1961).

Le rapport de force militaire entre la France et l’Algérie était tel que l’insurrection n’avait aucune chance de succès. C’est ce qu’avait perçu l’Emir Abdelkader. Les nationalistes apparus au début du XXème siècle ont aussi compris que la lutte contre le colonialisme se situait sur un autre terrain.

Une autre figure du nationalisme, elle aussi critiquée par certaines voix, avait choisi de mener la lutte sur le plan idéologique. C’est le Cheikh Ibn Badis qui avait compris que l’Europe était trop en avance sur l’Algérie pour espérer une victoire militaire à la suite d’insurrections. Ibn Badis avait même revendiqué la citoyenneté française (jansiya siyassya) pour permettre aux Algériens de revendiquer leur identité (jansiyya qawmiya) à travers l’islam et la langue arabe. Il aurait pu ajouter la langue amazigh à laquelle il n’était pas opposé.

Ni l’Emir, ni Ibn Badis n’ont été des traitres. Ce sont des personnalités de la conscience nationale naissante qu’il faut remettre dans leur contexte historique.

En tout cas, ils avaient compris une chose que des dirigeants actuels n’ont pas encore saisie : le retard de l’Algérie sur l’Europe est d’abord intellectuel, ensuite économique et militaire. Si on ne prend pas conscience de la nature de ce retard, il n’y aura aucune chance de le rattraper.

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