La torture se nourrit de silence

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Abbas Aroua. Publié dans « L’Algérie en murmure : Un cahier sur la torture », par Moussa Aït-Embarek. Préface de Me Abdennour Ali-Yahia. Hoggar, Genève 1996.

La torture se nourrit de silence [1].

Elle a peur des bruits et des sons, sauf de ceux qui s’échappent des geôles, des lamentations et des cris de douleur [2].

Elle a peur de la lumière, sauf de celle des projecteurs puissants qui brûlent la peau des suppliciés et les empêchent de s’évader de l’enfer de l’éveil vers le paradis du sommeil.

Elle vit à l’instar de ces créatures étranges qui ont choisi le silence des profondeurs océaniques et l’obscurité des grottes souterraines, à l’abri du soleil et du souffle du vent.

La torture se nourrit de silence, qui la banalise, la normalise, la rend habituelle, acceptable, admise, voire inaperçue.

La torture se nourrit de silence. Elle en est en partie génératrice, par sa déshumanisation de l’individu et sa désintégration de la société.

La torture se nourrit de silence et a peur de la parole. Mais pas de n’importe quelle parole. Ce qu’elle appréhende c’est la parole qui la gêne et menace.

La parole authentique, libre et courageuse. Et non la parole lâche et mensongère.

La parole juste, mais honnête et sincère [3]. Et non la parole mal intentionnée, hors contexte.

La parole dénonciatrice et solidaire. Et non la parole complice et démissionnaire.

La parole qui tente d’exprimer la douleur et contribue à l’éliminer. Et non celle qui l’ignore et l’inflige.

La parole pertinente, efficace, percutante. Et non la parole vaseuse, répétitive, redondante.

La parole toujours rajeunie, car tout le temps remise en cause, constamment remise à jour. Et non la parole stéréotypée, stérile, vieillissante.

La parole aiguisée, tranchante. Et non la parole monotone, uniforme.

La parole ressentie et réfléchie [4]. Et non la parole improvisée, sans conviction et sans âme.

La parole qui éveille la conscience et excite l’attention. Et non celle qui inhibe la solidarité sociale et incite à la passivité.

La parole qui dérange pour réarranger, qui démolit pour rebâtir, qui défait pour recomposer. Et non celle qui lustre l’ordre établi.

La parole dont l’exercice est dangereux, parfois fatal. Et non la parole complaisante, rampante.

La parole claire et univoque. Et non la parole équivoque, inodore, incolore, insonore, confuse, diffuse jusqu’à devenir inintelligible.

La torture se nourrit de silence et elle en est comblée, car le silence ne fait pas défaut. Il est partout. Il envahit l’espace et le temps. Il couvre la victime même, ses proches, ses bourreaux et tout son entourage. Il s’étale sur un large spectre d’origines, de motifs et de formes.

La torture est cultivée par le silence.

Mais quels sont les sillons du silence en Algérie ?

Il y a d’abord, au centre, le silence des rescapés de la torture, qui ont crié et agonisé, au point de ne plus croire à l’utilité des mots.

Plus loin, très loin, il y a le silence approbateur du dit “Monde libre”, de ses institutions officielles et organisations non-gouvernementales, qui politisent et idéologisent la défense des droits de l’homme.

Le silence des chantres du devoir d’ingérence humanitaire et de la diplomatie préventive qui, à l’instar de certaines compagnies d’assurance-vie, estiment la valeur de l’être humain en termes de dollars ou de barils de pétrole.

Mais il y a surtout le silence de proximité, de vaste étendue. Le silence complice [5] de la société environnante dans tous ses segments.

Le silence de cette caste de gouvernants qui s’est dotée d’un “cogito militariste” (je tue, donc je suis) [6]. Ceux pour qui la répression est une raison d’être. Ceux qui, en pratiquant la torture, perdent le droit à l’existence [7], s’excommunient, s’excluent de la famille des humains pour pénétrer dans le royaume des vampires.

Le silence de cette génération de transmutés artificiels de la politique, produit du recyclage idéologique. Ceux qui, toujours “du côté du debout” [8], acceptent tout au nom du nouvel ordre.

Le silence de tous ceux qui acceptent les sales besognes. Les prisonniers de la logique d’ “Exécute et tais-toi” qui, pour soulager leurs consciences dérangées, prennent l’obéissance pour alibi et justification de l’immoral. Ces bourreaux qui, incapables de porter un jugement de valeur sur leurs actes, aident d’autres à conjuguer la mort à l’impératif. Ceux qui oublient, dans la foulée des horreurs, que la réflexion est le propre de l’homme.

Le silence de ces juristes qui se cherchent une âme dans la lettre des décisions administratives. Ces gestionnaires de la justice qui, comble de l’injustice, à longueur de journées, valident, en cachette, les tristes aveux des suppliciés [9].

Ceux qui en pratiquant la recherche coercitive du vrai légalisent le faux et justifient l’illégitime. Ceux qui se moquent de la légalité procédurale et de la présomption d’innocence.

Ceux qui, faute de pouvoir constituer un troisième pouvoir indépendant, se résignent à rallonger un “trois quarts” institutionnel [10] aux couleurs sombres, imposé au peuple par la force du fer et du feu.

Ceux qui se ferment les yeux, se bouchent les oreilles, se verrouillent le cœur dans l’espoir de gagner la paix de l’esprit [11].

Le silence de ces journalistes, élevés dans le mensonge, et qui se cherchent une nouvelle virginité médiatique.

Ceux qui ont perdu la passion de la vérité et sont devenus de véritables amplificateurs du faux.

Ceux qui ont assisté à tous les banquets, mangé des soupes de toutes les couleurs, pour aller les vomir, souvent sans même les digérer, sur les antennes et les colonnes des journaux, noyant le peuple dans le mensonge.

Le silence de ces intellectuels et artistes, censés représenter la conscience vigilante de leur société, qui appréhendent le débat véritable, redoutent le chômage et la pénurie des idées et se livrent à la prostitution intellectuelle sur les trottoirs du Quartier latin. Ceux qui se sont trompés d’époque et de société [12]. Ceux qui ne se reconnaissent pas en leur peuple [13].

Le silence des autres. Ceux qui, chaque fin de journée, se retrouvent autour d’un thé pour regarder une émission de TV ou commenter un article de presse. Ceux qui, pour “faire de l’ambiance”, pleurent les victimes, insultent les bourreaux et comptent les morts. Ceux qui, en fin de soirée, après s’être défoulés et avoir retrouvé bonne conscience, rentrent chez eux, sûrs qu’une nuit douce, un sommeil profond les attendent.

Le silence tactique de ceux qui ont choisi l’hibernation intellectuelle en attendant un printemps meilleur.

Le silence payant de ceux qui font du malheur du peuple un tremplin pour accéder à la gloire, pour se faire une place au soleil. Mais quel soleil. Le soleil glacial, apocalyptique, qui sème désolation et mort.

Le silence de ceux qui, du fait de leur stérilité intellectuelle, de leur médiocrité artistique, de leur incompétence technique, de leur décadence morale, n’auraient jamais dû connaître la célébrité. Et qui se retrouvent, du fait de leur silence lucratif, bien monnayé, propulsés sur le devant de la scène.

Le silence de cette classe de savants de l’Islam qui, trop occupés à débattre des menstruations [14], oublient de faire écho à la parole du Prophète (s) qui depuis plus de quatorze siècles résonne dans les cœurs de ceux qui en ont : “L’homme est l’œuvre de Dieu, maudit soit celui qui démolit l’œuvre de Dieu” [15].

Le silence de ces médecins qui rafistolent les chairs déchirées pour qu’on les redéchire, témoins tous les jours des pires atrocités humaines, jusqu’à en être insensibles.

Le silence de ceux qui souffrent de leur silence [16].

Le silence de ceux qui ont peur de leur silence [17].

Enfin le silence de ce peuple qui, morcelé [18], inhibé par tant de terreur, perd sa voix. Ce peuple qui n’a plus de larmes à verser et qui se réfugie dans la forteresse du mutisme.

Notes de référence :

[1] L’expression est empruntée à Me Abdennour Ali-Yahia qui, au cours de la conférence donnée au Royal Institute of International Affairs à Londres le 22 mars 1995, déclara que “La répression se nourrit de silence”. La torture est une des formes les plus violentes de la répression. Elle résume l’ensemble des exactions et violations des droits de l’homme.

[2] “La douleur physique ne résiste pas simplement au langage, mais le détruit activement, opérant une réversion immédiate à un état antérieur au langage, aux sons et aux cris que l’être humain émet avant d’apprendre le langage.” Extrait d’un développement sur le caractère inexprimable de la douleur physique, ce qui n’est pas le cas des autres sensations qui se prêtent à l’objectivation dans le langage, par Elaine Scary In The Body in Pain (Le Corps dans la douleur), Oxford University Press, 1985.

[3] La véracité de la parole est importante, mais sont également importants son but, son motif et son contexte. La mauvaise utilisation de la bonne parole est aussi malfaisante que la bonne utilisation de la mauvaise parole. Même si l’argument est valable, encore faut-il que l’argumentation le soit aussi. Le khalife Ali, en s’adressant aux Kharidjites, alors qu’ils utilisaient un argument intrinsèquement juste mais mal intentionné et hors contexte, prononça son expression, aujourd’hui devenue célèbre : “Une parole juste, utilisée avec une intention fausse.” كلمة حق أُريد بها باطل.

[4] Les experts de la communication font l’unanimité pour dire qu’un message qui passe et atteint son destinataire est un message qui comprend trois éléments : conceptuel, factuel et émotionnel. Ceci est particulièrement pertinent lorsque le message se rapporte à la torture et à la douleur qu’elle cause. La douleur elle-même comprend un contenu sensoriel, un autre affectif et un troisième cognitif, selon la catégorisation faite par Melzack et Torgerson (cité in The Body in Pain, Elaine Scarry, op. cit.)

[5] Il est un silence qui n’est pas neutre, et comme disait Frantz Fanon : “Il arrive un moment où le silence devient mensonge ” (Frantz Fanon, Lettre au Ministre Résident (1956), in Pour la Révolution africaine).

[6] Lire la réflexion du philosophe serbe Obrad Savic intitulée “Le cogito militariste” sur la folie meurtrière des militaires nationalistes serbes. In: “Les intellectuels et la guerre : Les opposants de Belgrade”, Les Temps Modernes no 576-578, été 1994.

[7] “Quand un Etat gouverne par la force, il perd sa légitimité ; quand il pratique la torture, il perd le droit à la vie.” Expression utilisée par le Dr M. Maghraoui, au cours de son intervention au colloque de Rome sur l’Algérie (21-22 novembre 1994), organisé par la Communauté de Sant’Egidio.

[8] Expression algérienne qui désigne ceux qui calculent leur position sur la scène politique pour être toujours du côté de celui qui paraît vainqueur (On the safe side).

[9] Au VIIe siècle le khalife Omar Ibn Al-Khattab condamna la pratique de la torture en énonçant déjà que “l’homme perd sa crédibilité dès lors qu’on lui inflige la faim, qu’on le frappe ou qu’on le ligote ”.

روي عن الخليفة عمر رضي الله عنه أنه قال: “ليس الرجل أمينا على نفسه إذا أجعته، أو ضربته، أو أوثقته”.

Ceci n’a cependant pas empêché au cours de l’histoire musulmane l’existence de “savants de la Cour” (Oulama’ Al-Balat), qui, pour mieux courtiser les princes, ou pour échapper à leur colère, ont toléré, voire justifié la torture en employant des argumentations pseudo-scientifiques, en contradiction avec les objectifs suprêmes de la religion. Au IXe siècle le pape Nicolas Ier exprima un point de vue similaire à celui du khalife Omar au sujet de la torture qui est, selon lui, “un double forfait, car elle fait mentir et inflige une souffrance inutile”. Ceci n’a pas empêché certains de ses successeurs à la papauté de légaliser la torture pour les besoins de l’Inquisition, comme ce fut le cas au XIIIe siècle des papes Sinibaldo Fieschi (Innocent IV) et Rinaldo di Segni (Alexandre IV).

[10] Allusion au premier pouvoir (législatif) représenté par des pseudo-parlementaires nommés par décret, au deuxième pouvoir (exécutif), veillant à la mise en pratique de la volonté militaire, et au quatrième pouvoir (médiatique) servant à populariser les vœux et désirs des deux premiers.

[11] En fait, la paix de l’esprit et la sécurité ne s’obtiennent que lorsque l’on n’a rien à se reprocher. Le khalife Omar dit un jour : “J’ai veillé sur l’administration correcte de la justice, j’ai eu ainsi la sécurité et j’ai pu alors dormir [sans garde].”

روي عن الخليفة عمر رضي الله عنه أنه قال: “عدلت، فأمنت، فنمت”.

[12] Un homme politique se considérant comme le chef de file des démocrates d’Algérie est allé jusqu’à dire, au lendemain du premier tour des élections législatives de décembre 1991 et après avoir essuyé une défaite électorale certaine : “Nous nous sommes trompés de société.” Cité in Algérie : le grand dérapage, par Abed Charef, Éditions de l’Aube, 1994.

[13] “Faire corps avec son peuple, sa communauté, ou la dissidence, c’est ressentir les mêmes émotions, partager les mêmes espoirs et souffrir des mêmes blessures.” (Extrait de “L’aliénation du corps social et politique, la torture défait le corps de sa parole”, Patrice Meyer-Bisch, in: La Torture, le corps et la parole, Actes du IIIe Colloque interuniversitaire, Fribourg 1985, Éditions universitaires, Fribourg, Suisse, 1995).

[14] Référence est faite ici  à une expression arabe populaire qui vise une caste de théoriciens et prédicateurs de l’Islam qui ont coupé tout lien social avec leur peuple et se sont jetés dans des labyrinthes dialectiques, en focalisant sur des questions du dernier ordre de priorité. Ceci n’est pas un fait nouveau dans l’histoire des religions. Nombreux sont ceux qui, à travers les siècles, faute de sensibilité aux préoccupations réelles et profondes de leurs sociétés, passèrent leur vie à disserter sur la nature physique de la Divinité ou à polémiquer sur le sexe des anges.

[15]  روي عن الرسول صلى الله عليه وسلم أنه قال : “الإنسان بنيان الله، ملعون من هدم بنيان الله”.

[16] Angoissés, car se sentant au dernier rang de ceux qui combattent la malfaisance, conscients qu’ils n’accomplissent que le juste minimum exigé du croyant et imposé par la foi, et se culpabilisant en se rappelant les paroles du Prophète : “Celui d’entre vous qui voit une malfaisance (ce qui déplaît à Dieu), qu’il la change de ses mains (par l’action) ; si cela ne lui est pas possible, que ce soit par la langue (par la parole) ; et si cela encore ne lui est pas possible, que ce soit avec son cœur (par l’indignation), c’est là le plus faible (niveau) de la foi. ”

روي عن الرسول صلى الله عليه وسلم أنه قال: “من رأى منكم منكرا فليغيره بيده، فإن لم يستطع فبلسانه، فإن لم يستطع فبقلبه، وذلك أضعف الإيمان”.

Avec la profonde conviction que les sentiments d’indignation seuls ne parviennent guère à opérer un changement. Voir à ce sujet le développement sur l’effet de “culpabilité paralysante” entrepris par Patrice Meyer-Bisch, op. cit.

[17] Les citoyens qui vivent la psychose de la dénonciation ne font plus confiance à personne, même pas à leurs proches. Ils redoutent d’être trahis par leurs propres pensées. Cette catégorie de gens est décrite par Ahmad Matar dans son beau poème L’ultime dîner de Sa Majesté Iblis Ier,

والدرب متضح لنا فوراءنا متعقِّبٌ وأمامنا سجّانُ

فيخاف من فرط السكوت سكوتنا من أن تمر بذهننا الأذهانُ

ونخاف أن يشيَ السكوت بصمتنا فكأنما لسكوتنا آذانُ

أحمد مطر

العشاء الأخير لصاحب الجلالة إبليس الأول

Notre chemin est clair

Derrière, on nous poursuit,

Devant, notre geôlier nous attend.

De l’excès de silence,

Notre silence redoute

Que traverse notre esprit

La conscience de l’autre.

Nous redoutons que le silence

Dénonce notre mutisme,

Comme si le silence

Était doté d’ouïe.

[18] Le Prophète (s) donna une description normative de la communauté musulmane : “Les Musulmans, dans leur affection, bienveillance et compassion mutuelles, sont comparables à un même corps. Lorsqu’un organe s’y plaint, tous les autres organes réagissent par l’insomnie et la fièvre.”

روي عن الرسول صلى الله عليه وسلم أنه قال: “مثل المسلمين في توادهم وتعاطفهم وتراحمهم كمثل الجسد الواحد، إذا اشتكى منه عضو تداعى له سائر الأعضاء بالسهر والحمى”.

Il n’est donc pas étonnant de constater que, pour prendre le contrôle d’une population, en particulier d’une communauté musulmane, la première action menée consiste à disloquer les liens qui unissent le corps social, ce “lieu physique d’interactions, d’échanges de paroles et de gestes, qui donne sens et unité à l’ensemble”, à fragmenter le tissu social et à diluer la responsabilité collective. “ Le régime totalitaire torture le corps social en torturant les hommes et les femmes, pour atteindre et émietter leurs relations. Il hache menu le tissu social complexe, l’uniformise pour pouvoir le quadriller ; il remplace les interactions organiques par des réactions d’individus uniformes juxtaposés dans leur soumission à l’autorité supérieure. ” (Extraits de “L’aliénation du corps social et politique, La torture défait le corps de sa parole”, Patrice Meyer-Bisch, op. cit.).

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