Question de stratégie dans la lutte contre l’islamophobie : Pour une défense de rupture

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« Islam », « islamisme », « communautarisme », « voile », « musulman », etc., tous ces vocables sont devenus les termes d’une interminable accusation contre la communauté musulmane vivant en France. Cette interminable accusation a pris une nouvelle dimension au cours de ces dernières semaines avec une mise à l’index de l’ensemble d’une communauté.

Face à des discours islamophobes qui s’affirment ouvertement et de manière de plus en plus violente, face à une législation d’exception de plus en plus contraignante pour les musulmanes et les musulmans, face à des propositions de loi et à des mesures qui remettent en cause les libertés fondamentales des musulmans, face à un racisme d’État qui s’affirme sans ambages, que faire?

Cette question de stratégie nous semble fondamentale car, depuis des années, nous n’arrivons pas à faire véritablement reculer l’islamophobie. Bien au contraire, les partisans du racisme antimusulman, souvent cachés derrière la défense de la République, de la laïcité ou de l’égalité des sexes, avancent leurs pions pour renforcer l’exclusion de la communauté musulmane.

A terme, si nous ne parvenons pas à enrailler l’inexorable progression de l’islamophobie, cela fait peser un risque sur l’existence même de la communauté musulmane dans ce pays et du même coup sur l’intégrité physique des musulmans car, comme l’écrivait Frantz Fanon, dans une société raciste les lynchages, les camps d’extermination « et autre chose existent en horizon »[1].   Évidemment, ces dernières semaines, les musulmanes et les musulmans vivant en France ont senti cet horizon se rapprocher dangereusement.

Alors que faire ? Dans un ouvrage intitulé De la stratégie judiciaire[2], l’avocat Jacques Vergès opposait deux stratégies judiciaires en matière de défense politique : le procès de connivence et le procès de rupture. Le procès de connivence avait pour but de sauver la tête de l’accusé alors que le procès de rupture se donnait pour objectif de faire triompher sa cause. La nouveauté, affirmait l’avocat du FLN, était qu’aujourd’hui le second procès pouvait également sauver la tête de l’accusé.

Selon Jacques Vergès, le procès de connivence consistait, pour la défense, à s’efforcer d’entrer en « connivence » avec les juges afin de faire reconnaître l’innocence de l’accusé ou, au moins, d’obtenir la peine la plus légère possible si la défense n’arrivait pas à prouver son innocence. Cette stratégie de défense est celle qui est la plus couramment plaidée par les avocats au cours des procès.

Dans les procès politiques, Jacques Vergès défendait – et a mis en pratique, notamment pour défendre la militante du FLN Djamila Bouhired – une toute autre stratégie de défense, qu’il nomma le procès de rupture ou la défense de rupture. Cette défense ne cherchait pas à prouver l’innocence de l’accusé. Elle consistait pour l’accusé à  dénier au juge ou à la juridiction toute légitimité pour le juger. Ainsi, l’accusé se faisait accusateur en considérant que le juge n’avait pas la compétence ou que le tribunal ne possédait pas la légitimité pour le juger.

A partir de là, tout dialogue devenait impossible entre les autorités judiciaires et la défense car chaque affirmation de l’accusation était retournée par la défense. Lorsque le juge disait vous êtes Français l’accusé répondait je suis Algérien, lorsque le juge disait vous êtes membre d’une association de malfaiteur l’accusé répondait je suis membre d’une organisation de résistance, lorsque le juge lui disait vous avez commis un assassinat l’accusé répondait j’ai exécuté un traître[3]. La rupture était totale.

Cette rupture devait permettre à la défense de transformer le procès en tribune afin de répondre à l’accusation non pas sur le terrain juridique mais sur le terrain politique car il s’agissait d’un procès politique. Il devenait nécessaire que le procès ait le plus de retentissement possible afin d’engager une action devant l’opinion française et surtout internationale. Il fallait provoquer des incidents de séance et lancer des campagnes pour faire sortir le procès du palais de justice.

Cette défense de rupture eut un certain succès car, si certains militants défendus par Jacques Vergès furent condamnés à mort, aucun ne furent exécutés en raison de la pression de l’opinion publique internationale. De manière plus large, cette stratégie de défense participa à populariser la lutte de libération nationale menée par le peuple algérien dans l’opinion publique internationale.

Mais en quoi la stratégie de défense développée par Jacques Vergès pour défendre les militants du FLN durant la Révolution algérienne peut-elle être utile aux musulmans dans leur lutte contre l’islamophobie aujourd’hui ?

Depuis plus de trente ans, les musulmans font face à un véritable procès médiatico-politique dans lequel ils sont accusés de remettre en cause les fondements de la République, de la laïcité notamment, d’être un obstacle à l’égalité des sexes, de constituer une « cinquième colonne », d’être complices de la violence de certains groupes, de promouvoir le « communautarisme », etc. Face à ce réquisitoire interminable, quelle fut la réponse des musulmans ?

De manière implicite, la réponse majoritaire au discours islamophobe au sein de la communauté musulmane fut, dans les faits, une défense de connivence. Ce discours s’est efforcé d’entrer en connivence avec les juges politiques et médiatiques afin de montrer que les musulmans étaient innocents des accusations qui étaient portées contre eux.

Cette défense de connivence se retrouve dans de nombreuses expressions publiques qu’il serait difficile de toutes énumérer. De l’appellation de nombreuses associations comprenant presque systématiquement un « F » pour français ou « de France » – UOIF devenue Musulmans de France, EMF, JMF, SMF, CCIF, etc. –, en passant par la dénomination de la communauté comme « musulmans de France », « musulmans européens » ou « citoyens musulmans de confession musulmane », nous sommes en présence d’une défense de connivence s’efforçant de répondre à l’accusation islamophobe voulant que la communauté musulmane soit étrangère dans l’Hexagone.

Cette volonté de répondre à ceux qui excluent la communauté musulmane de la nation, explique également les nombreux signes de patriotisme français mis en avant par les musulmans lors des manifestations contre l’islamophobie. Du drapeau tricolore au chant de la Marseillaise en passant par la carte d’identité ou la carte d’électeur, les signes de « francité » sont brandis comme autant de réponses à l’accusation d’extériorité. La campagne du CCIF « Nous sommes la nation » fut un exemple paradigmatique de cette défense de connivence consistant à prouver la francité de la communauté musulmane vivant dans l’Hexagone.

Pareillement, lorsque les musulmanes et les musulmans prennent la parole dans les débats publics, ils répondent presque systématiquement à l’injonction de rappeler leur attachement à la République, à la laïcité ou à l’égalité des sexes qu’ils définissent toujours comme en accord avec l’islam tel qu’eux le comprennent. L’invocation de références communes doit permettre ici d’établir la connivence nécessaire pour espérer obtenir la clémence, ou la pitié, des accusateurs. Certains ont même poussé cet argumentaire en expliquant que les lois de la République étaient leur shari’a ce qui donnent un aspect sacré à ces lois et à leur respect.

Dans le même sens, concernant la violence, nous avons vu fleurir il y a quelques années le slogan « Not in my name » (Pas en mon nom) afin de dissocier les attentats revendiqués par l’État islamique (EI) de la communauté musulmane. Mais qui fait le lien entre les attentats de l’EI et la communauté musulmane ?

Tous ces discours s’inscrivent dans la stratégie implicite d’une défense de connivence s’efforçant de prouver l’innocence des accusations portées contre la communauté musulmane en cherchant à établir une connivence avec ceux qui portent l’accusation. La volonté d’établir cette connivence, en invoquant des références communes notamment, marque également le besoin d’une « communauté paria » de se voir accorder une place, même subalterne, dans une société structurée par le racisme.

Mais, évidemment, cette défense de connivence est vouée à un éternel échec car les accusateurs ne souhaitent nullement établir la moindre connivence avec ceux qu’ils désignent comme leurs ennemis. Ces accusateurs considéreront toujours que les professions de foi patriotiques, républicaines ou laïques des musulmans sont des ruses sournoises camouflant des buts inavouables. Ils considéreront, par exemple, que les appels au libre choix vestimentaire des femmes ne sont que des faux-nez servant à légitimer le port du hijab.

Ainsi, la défense de connivence ne peut conduire qu’à une succession d’échecs car les accusateurs n’ont nullement l’intention d’établir la moindre connivence avec les musulmanes ou les musulmans.

Face à cet échec programmé de la défense de connivence, revenons à l’alternative que nous proposait déjà Jacques Vergès durant la Révolution algérienne, c’est-à-dire à la défense de rupture.

Dans cette perspective, il ne s’agit plus de prouver l’innocence des musulmans face aux accusations qui sont portées contre eux mais de dénier aux juges du tribunal médiatico-politique toute légitimité pour juger les musulmans. Ainsi, les musulmans devraient se faire accusateurs car les juges du tribunal médiatico-politique ne possèdent aucune légitimité ni aucune compétence pour juger la communauté musulmane.

En quoi des médias propriétés de quelques grandes fortunes acquises notamment grâce à la colonisation, comme le groupe Bolloré qui est présent en Afrique depuis 1927 ou le groupe Bouygues présent en Afrique depuis 1960, sont-ils légitimes pour juger la communauté musulmane dont l’immense majorité des membres sont des descendants de colonisés ?

En quoi des membres d’organisations politiques ayant participé à la colonisation sont-ils légitimes pour juger la communauté musulmane ? En quoi des femmes et des hommes politiques se réclamant d’hommes impliqués dans des crimes coloniaux de masse sont-ils légitimes pour mettre en accusation la communauté musulmane ? En quoi la référence à une République qui a colonisé durant plus de quatre-vingt dix ans, est-elle légitime pour mettre en accusation les musulmans ? En quoi les descendants de ceux qui ont jeté des dizaines d’Algériens dans la Seine le 17 octobre 1961 sont-ils légitimes pour juger les descendants de ceux qui ont survécu à ce massacre ?

Comme le chante justement Kerry James : « La République n’est innocente que dans vos songes,
Et vous n’avez les mains blanches que dans vos mensonges »
[4].

En vérité, la présence de la communauté musulmane dans l’Hexagone est en soi un acte d’accusation car elle est l’une des conséquences directes de la colonisation puis du néo-colonialisme qui sévit encore dans les anciens pays colonisés par la France. Cette colonisation puis ce néo-colonialisme ont contraint des centaines de milliers d’hommes et de femmes à quitter leur terre pour venir dans la métropole qui pille leur pays. Finalement, la seule présence de la communauté musulmane démasque l’hypocrisie de la République, de ses valeurs et du système politique français qui se gargarise des « grands mots » d’égalité, de liberté, d’universalisme, etc. qui sont foulés aux pieds dès qu’ils franchissent les frontières de la race blanche.

Ce renversement stratégique consistant à passer d’une défense de connivence à une défense de rupture ne pourra être effective que dans un cadre dé-colonial plus large comme la défense de rupture promue par Jacques Vergès s’inscrivait dans le cadre plus large de la lutte de libération nationale de l’Algérie et de l’ensemble des nations d’Asie et d’Afrique.

Cette rupture totale est une nécessité car la lutte contre l’islamophobie est une question d’égalité et l’égalité n’est nullement négociable. Elle est ou elle n’est pas. Pour que l’égalité soit, il ne saurait y avoir de discussion ou de négociation avec les islamophobes. Ceux-ci doivent uniquement être rejetés et combattus avec la plus grande fermeté et sans la moindre concession car faire une concession aux islamophobes c’est renoncer à l’égalité ; et renoncer à l’égalité c’est accepter que les musulmans soient traités comme des sous-hommes, des untermenschen. Évidemment, cette perspective est totalement inacceptable.

Néanmoins pour que les musulmans ne soient plus considérés comme des sous-hommes, il est nécessaire de s’inscrire dans le cadre d’une lutte dé-coloniale car seul l’engagement des musulmanes et des musulmans dans la bataille contre le racisme d’État pourra leur permettre de reconquérir l’humanité qui leur est déniée par l’ethnocratie. Dans le cadre de cette lutte dé-coloniale, lorsque ceux qui pointent du doigt la communauté musulmane voudront que les musulmans reconnaissent « à haute et intelligible voix la suprématie des valeurs blanches », ceux-ci se moqueront « de ces mêmes valeurs » et les vomiront « à pleine gorge »[5]. La rupture entre l’islamophobie d’État et les musulmans sera alors consommée et nous rentrerons alors pleinement dans une véritable phase dé-coloniale seule capable de mettre un terme à la suprématie blanche dont l’islamophobie n’est qu’un aspect.


[1]    Frantz Fanon, « Racisme et culture », in. Pour la révolution africaine, Paris, Ed. La Découverte, 2001, page 48.

[2]    Jacques Vergès, De la stratégie judiciaire, Paris, Ed. De Minuit, 1981.

[3]    Cf. Le film L’Avocat de la terreur de Barbet Schroeder.

[4]    Kerry James, « Lettre à la République », 2012

[5]    Frantz Fanon, Les damnés de la terre, Paris, Ed. Gallimard, 1991, page 74

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