L’universitaire, l’élection novembriste et la peur de la liberté

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Dr Youcef Bedjaoui

Membre du mouvement Rachad

La coordination algérienne des partisans du projet national a publié un communiqué que les médias des généraux ont exploité comme un soutien de l’élite intellectuelle au projet des élections présidentielles qu’ils entendent organiser le 12 décembre 2019. Ce communiqué est venu deux jours après un communiqué semblable émis par l’organisation des oulémas, que les médias du régime ont commercialisé comme une légitimation religieuse des présidentielles. Ce communiqué a été signé par des dizaines d’universitaires, dont la plupart sont des enfants sincères du pays, mais quelques uns des signataires sont des narcissiques connus pour leurs activités subversives contre le hirak. Ce texte se veut une amorce de dialogue avec des frères et des collègues.

Le communiqué de la coordination débute par des généralités où ses signataires déclarent leur patriotisme et leurs valeurs politiques, entre autres leur soutien au hirak et leur condamnation du bilan catastrophique de « nidham al hukm ». Bien.

Le problème principal de ce document est son soutien au projet de l’état-major d’organiser des élections présidentielles en décembre prochain.

Ce soutien semble provenir principalement d’une peur puisque ses signataires affirment que cette route éviterait au pays « des dérives et des aventures ». Les dizaines d’universitaires qui l’ont signé n’offrent aucune justification rationnelle de leur position ou des arguments empiriques basés sur les études comparées des transitions vers la démocratie qui la supporterait [1]. Ceux qui prônent un dialogue national et un processus constitutif pour une nouvelle république dans une période transitoire avant des élections présidentielles ont déployé un large éventail d’arguments, dont le principal est que tout président élu hériterait de pouvoirs impériaux en vertu de la constitution actuelle qui viole les principes de la séparation et de l’équilibre des pouvoirs, mais le communiqué de cette coordination les ignore totalement.

Cette coordination a évidemment le droit d’ignorer les arguments de la fondation avant la présidence, mais elle n’a pas le droit d’ignorer la voix du hirak, qui clame : « Pas d’élections avec les brigands ! », puisqu’elle prétend s’être constituée pour réaliser les objectifs du hirak. Cette coordination se contredit donc en soutenant les élections de l’état-major et en prétendant, en même temps, vouloir réaliser les exigences du hirak.

Les signataires pourraient rétorquer qu’ils ne se contredisent pas du fait qu’ils affirment vouloir « réaliser les demandes du hirak de façon réaliste, rationnelle et graduelle », suggérant implicitement que le hirak approche ses objectifs de manière utopique, irrationnelle et précipitée.

Considérons d’abord l’assertion de rationalité dont se revendique l’approche de cette coordination. Loin d’être irrationnel, le rejet viscéral de l’élection de décembre par le hirak est fondé. Une élection sert à canaliser la communication verticalement, des électeurs jusqu’aux partis et au gouvernement. L’élection rend les gouvernants comptables devant les gouvernés, et les pousse à ajuster leurs politiques aux aspirations des électeurs, par crainte d’être sanctionnés aux urnes, ce qui permet de concilier l’Etat à la société. Or depuis l’indépendance, l’Algérie n’est sortie des élections acclamatives du « socialisme spécifique » que pour sombrer dans les élections truquées de la fiction démocratique. Les Algériens dans le hirak comprennent bien la fonction communicative de l’élection et ce que sa cassure implique comme surdité des gouvernants et gouffre entre Etat et société. Un des slogans du hirak dit : « Si nos voix ne peuvent arriver aux médias, comment pourraient-elle arriver aux urnes ? »

S’il y a un déficit de rationalité, il se situe dans la confiance que semble avoir les signataires du communiqué dans l’Autorité « indépendante » d’organisation des élections et non dans son refus par le hirak. Créée extra-constitutionnellement, formée au pas de marche militaire, elle est dirigée et dominée par une clientèle corrompue du régime de Bouteflika. Une lecture attentive des textes de lois qui la régissent indiquerait à toute personne sensée qu’il est impossible que cette autorité puisse devenir fonctionnelle pour organiser et contrôler un scrutin impliquant 60’000 bureaux de vote, et proclamer les résultats des élections présidentielles en si peu de temps.

Evidemment, les signataires du communiqué ont exprimé le vœu que, dans la gestion du processus électoral par cette autorité, des compétences intègres soient inclues et que les responsables des trucages électoraux précédents soient exclus, afin de donner au scrutin de la transparence, tout comme celui que le champ médiatique soit déverrouillé pour permettre aux diverses opinions de s’exprimer. Il s’agit bien de vœux seulement, et non de pré-requis ou conditions, car les signataires n’ont pas explicitement conditionné leur soutien au scrutin présidentiel à leur réalisation.

Ces vœux auraient dû être des conditions, en fait seulement une partie des conditions qui devraient être satisfaites avant d’aller à un scrutin présidentiel. C’est cela la vraie rationalité. Car une élection ne peut être considérée libre dans le climat actuel délétère d’arrestations et d’emprisonnements arbitraires de militants politiques, de harcèlements judiciaires, de blocus de la capitale etc. Au lieu de mesures d’apaisement, ce sont les libertés de mouvement, d’association, de réunion et d’expression qui sont toutes attaquées. Pour que des élections soient équitables, il faudrait qu’en plus de l’ouverture du champ médiatique, il y ait une justice indépendante pour pouvoir arbitrer équitablement sur tout différend. Le peuple algérien répète haut et fort depuis des mois qu’il ne veut pas d’élections organisées par les « gangs ». Par gangs le peuple désigne les responsables civils et militaires véreux et indignes de confiance, mais aussi les forces et les réseaux extraconstitutionnels qui décident et manigancent dans l’ombre. Or le plus puissant gang, la police politique, qui est le bras armé et politique à travers lequel certains chefs de l’armée manipulent la classe politique, les médias, la société civile, et intimide le peuple est restée intacte. Tant que cette horreur extraconstitutionnelle n’est pas démantelée, il ne peut y avoir d’élections libres et équitables dans le pays.

On a vu plus haut que la coordination prétend qu’elle œuvre à « réaliser les demandes du hirak de façon réaliste, rationnelle et graduelle ». Considérons maintenant l’affirmation de gradualité dont se réclame l’approche de cette coordination. Le hirak est tout à fait d’accord que le remplacement d’un régime corrompu par un régime démocratique ne peut pas se faire instantanément, c’est pourquoi il appelle à une transition démocratique. La transition démocratique ne peut pas se faire instantanément parce qu’il ne s’agit pas juste de remplacer un groupe de personnes par un autre. La transition prend du temps car il s’agit de démanteler les pires legs du régime déchu, d’une part, et mettre sur pied les bases d’une vraie démocratie, d’autre part. Il s’agit d’un processus où il faut, entre autres, mettre en place les structures politiques qui vont gérer la transition, où il faut revoir la Constitution et les lois du nouvel ordre politique pour assurer la séparation et l’équilibre des pouvoirs, où il faut rénover les lois et le fonctionnement de la justice pour garantir son indépendance, où il faut rectifier les lois sur les partis et les associations pour garantir un exercice libre de la politique et de l’action sociale, où il faut refondre les lois, les institutions et les procédures pour assurer des élections libres, équitables et sans fraude, où il faut réviser les lois et mettre sur pied les organes qui garantissent un champ médiatique libre et responsable, et où il faut réformer le secteur de sécurité de sorte à ce qu’il soit en adéquation avec le nouvel ordre démocratique. Bref, en soutenant les élections présidentielles en décembre, ce sont les signataires du communiqué de la coordination qui violent le principe de la gradualité dans le changement.

Quand les signataires du communiqué affirment vouloir « réaliser les exigences de façon réaliste, rationnelle et graduelle », à quoi réfèrent-ils par le terme « réaliste » ? Si le réalisme est une forme de cynisme, un idéalisme vaincu, une déformation de la réalité, une évasion des responsabilités, la confiance dans le pouvoir, la philosophie de voir l’Algérie à travers les yeux de certains généraux comme Gaid Salah, alors oui le hirak n’est pas réaliste. Aldous Huxley disait que « le réalisme cynique est le meilleur prétexte de l’homme intelligent pour ne rien faire dans une situation intolérable ». Le vrai réalisme est celui qui rend conscient que chaque acte change le monde. Le vrai réalisme est celui et qui jette une lumière entre le changement et le challenge. Le vrai réalisme est de comprendre que la remise sur rail de l’Algérie exige la participation politique de tout un peuple dans cette tâche et non pas l’intervention et les décrets d’un président providentiel coopté par l’armée.

Aspirer à une révolution démocratique n’est pas naïf, c’est aujourd’hui plus réaliste que l’inaction autodestructrice des « réalistes ». Il est vrai qu’il y a des moments dans l’histoire où des révolutionnaires romantiques perdent tout en s’engageant désespérément dans des voies sans aucune chance de succès. Mais il y a aussi des moments où tout un peuple est à l’unisson sur l’exigence du changement profond, où les tyrans reculent et la liberté avance, où les chances du succès sont réelles. Ces moments fondateurs dans les pages nouvelles des nations ne sont pas l’œuvre des spécialistes du « réalisme » mais celle de l’audace et le génie des peuples.

Le hirak algérien n’a pas été initié par les universitaires, par les artistes ou les écrivains, ou même par les étudiants, et encore moins par les imams ou les politiciens. Il est venu de la jeunesse ostracisée qui a fait des gradins des stades le refuge de l’Algérie libre et digne quand le reste du pays s’accommodait des pires dérives du terrorisme d’Etat et de la corruption. Une des chansons de cette jeunesse clame que « la liberté ne nous fait pas peur ». Aucun journaliste, ou universitaire ne s’est penché sur ce vers aussi étrange que surprenant. Qui aurait peur de la liberté ?

Qu’un oppresseur ait peur de la liberté des opprimés est évident. Mais certains opprimés auraient-ils peur de la liberté et préféraient-ils de rester attachés à leurs chaines ? La réponse est oui.

Bien sur il ne s’agit pas ici du syndrome de Stockholm chez les victimes du terrorisme d’Etat, c’est-à-dire le phénomène psychologique observé chez des otages ayant vécu durant une période prolongée avec leurs geôliers et qui ont développé une sorte d’empathie, de contagion émotionnelle vis-à-vis de ceux-ci, selon des mécanismes complexes d’identification et de survie.

Il s’agit plutôt de la peur d’assumer la liberté, d’assumer le fardeau des responsabilités engagées par cette liberté, la peur de faire des choix, l’angoisse des questionnements, la peur de prendre en charge son propre destin, la peur de l’incertitude des lendemains de la liberté. Le sociologue Erich Fromm s’est penché sur le paradoxe humain d’aspirer à la liberté, d’une part, et de se sentir plus sûr sous un régime autoritaire, d’autre part. Selon Fromm, dans une société, ce n’est pas le cas que tout le monde aspire à la liberté. Il y a ceux qui trouvent le manque de liberté confortable car cela donne une structure à leur vie, leur évite les choix, les doutes et les incertitudes, et leur assigne une position sociale reconnue. D’après Fromm, ceux qui ont peur de la liberté, ils la fuient à travers trois mécanismes : 1) par l’autoritarisme, en s’intégrant dans la hiérarchie sociale autoritaire et devenant partie intégrante du système autoritaire, 2) par l’autodestruction (brutalité, crime, terrorisme), ou bien 3) par le conformisme et l’anonymat, en se fondant dans la masse.

Des décennies de dictature militaire, de socialisme, d’économie rentière et de clientélisme politique ont nécessairement produit des gens qui ont peur de la liberté. Au lieu de donner des leçons de « rationalité, de réalisme et de gradualisme » au hirak, les signataires du communiqué feraient donc mieux de méditer sur ce paradoxe de l’oppression qui les concerne eux aussi. Ceci pourrait persuader certains d’entre eux de cesser d’entraver le mouvement d’émancipation nationale par le paternalisme politique.

Par ailleurs, ce qui est attendu de ces universitaires n’est pas de faire de la surenchère identitaire ni d’amplifier le discours idéologique du novembrisme et de la badissiya, distillé par des officines occultes pour diviser le peuple algérien. Il serait utile qu’ils se rappellent que la première tentative de transition démocratique du pays, entre 1989 et 1991, a été avortée quand une partie du courant laïque s’est jetée dans les bras des militaires, après qu’elle fut persuadée par les sorciers de l’Etat profond et les commerçants de la peur que le mouvement islamiste était un ghoul et que l’armée était le dernier rempart contre cette menace. Et qu’ils prennent garde car les mêmes services œuvrent aujourd’hui à faire avorter cette seconde opportunité de transition démocratique en tentant de pousser une partie du mouvement islamiste et nationaliste dans les bras de l’armée, et ce grâce aux sorciers des moukhabarate et aux dealers de la peur et du complotisme qui fabriquent, implante et grossissent le bourourou zouavo-laico-franco-sioniste dans l’imaginaire collectif et vendent la chimère que l’armée novembriste est l’ultime bastion contre ce danger factice. Le peuple algérien vit aujourd’hui un moment d’opportunité et non de peur. Il n’y a rien dont il faudrait avoir peur, exceptée la peur elle-même.

Par contre, ce qu’attend le peuple algérien de toutes ces intelligences, ce serait des études et des publications sur comment amender la Constitution pour assurer la séparation et l’équilibre des trois pouvoirs, quelles lois et réformes apporter pour asseoir durablement l’indépendance de la justice, quelles dispositions – constitutionnelles, légales, organisationnelles et procédurales – précises mettre en place pour un contrôle démocratique des activités de l’ANP ainsi que pour sa surveillance parlementaire, comment réformer les services de renseignements, quelles lois et dispositions mettre en place pour garantir un fonctionnement libre, responsable et pérenne des médias dans le pays, quelles dispositions prendre pour éradiquer la corruption financière et politique, comment redonner à l’Algérie un impact et une influence aux niveaux régional et international, en plus des questions fondamentales sur les moyens de sortir de l’économie de la rente et d’établir une économie performante, l’éducation, la santé, l’urbanisme, etc.

« Makache intikhabate maa al issabate », c’est la sagesse du peuple, sa rationalité, son réalisme et son gradualisme, sans teint ni fard.

Note :

[1] Ce que l’on observe empiriquement c’est que les transitions faites dans le cadre constitutionnel sont manipulées pour protéger les élites en place de l’Etat de droit ou pour leur donner un avantage dans la compétition politique ou économique après la démocratisation. On sait qu’environ deux tiers des pays qui ont adopté la démocratie depuis la Seconde Guerre mondiale l’ont fait dans le cadre de constitutions élaborées par le régime autoritaire destitué (ex. Kenya, Nigeria, Corée du Sud, Argentine, Chili, Mexique). Ce que les études de ces transitions montrent c’est que les outils constitutionnels sont manipulés par les élites autoritaires sortantes pour répartir le pouvoir et les privilèges en leur faveur, et ce à travers la conception du système électoral, les nominations législatives, le fédéralisme, les amnisties, le rôle de l’armée dans la politique, et l’architecture des cours constitutionnelles. On sait aussi que ces élites mettent des obstacles à la modification du contrat social, à travers des dispositions constitutionnelles qui imposent des seuils de changement à la majorité absolue et qui consolident leurs privilèges.

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2 commentaires

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    Voulez vous dire que notre universitė se rėvolte contre la médiocritė afin de libérer l’intellectuel , qui lui même révolte pour libérer la société en otage . Nous viviions un génocide au sein des structures socioculturelles ( l’ėcole, la famille , l’université ,…) , cette fois – ci , l’universitaire fait appel au peuple pour mettre fin à ce térrible génocide . qui va répondre pour finir cette extermination et donner souffle aus intellectuels ?

  2. Avatar

    Nous Sommes prèsque au bord d’un avortement politique au nom de la constitution . ni benfliss , ni tebboune , ni les autres membres de la tribue éléctorarmée peuvent minimuser les conséqences , surtout sur le plan imorragique . Le Gaid est dans un état trés compliquè , autant critique que celui de toute La aissaba à la banlieue de la prison d’el harrache . En ce moment nos intellectuels n’arrivent pas a résoudre l’equation , quel est en juste le problėme ? Quand est ce qu’on ne peut plus avorter !?

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