Sur la Vocation de l’Islam

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Vocation de l’Islam a été écrit il y a plus de cinquante ans. Il devait devenir le pivot central de la pensée de Bennabi. Il fait partie de ces livres qui marquent, comme les œuvres d’art, à jamais l’esprit humain : ils ne prennent aucune ride mais au contraire se bonifient avec le temps permettant une meilleure saisie de l’homme et de la société.

La problématique et la vision qu’il éclaire sont restées fondamentalement les mêmes.

Est-ce à dire que pour les sociétés musulmanes un demi-siècle s’est passé inutilement? Nullement!

Paradoxalement, c’est l’échec des sociétés musulmanes à se hisser au niveau social occidental qui permet à l’Islam de rester l’unique alternative à l’occidentalisation, c’est-à-dire au fond, de participer au chaos du monde moderne.

Nous pourrons nous interroger à juste titre sur l’apport original au monde des pays non occidentaux qui ont réussi socio-économiquement comme le Japon ou sont en train de réussir comme la Chine ou réussiront peut être comme l’Inde tant leur réussite est marquée par une indéniable occidentalisation.

La vocation de l’Islam est de contribuer à l’avènement d’un monde réconcilié, de promouvoir une civilisation universelle. Cette tâche est d’autant plus titanesque que des forces hostiles sont prêtes à la parousie plutôt que de l’accepter.

Ce qui pouvait passer alors pour audacieux, osé voire présomptueux devient aujourd’hui d’une évidence que seuls les esprits chagrins peuvent ignorer.

Si la problématique n’a pas varié, les défis auxquels fait face la société musulmane sont devenus infiniment plus complexes. Les exemples que prend Bennabi pour illustrer l’incapacité du musulman post-almohadien, pour reprendre son expression, à riposter efficacement aux problèmes qui l’assaillent, révèlent fondamentalement son attitude vitale et son état d’esprit. Au fond il reste en retard d’une ou de plusieurs guerres .Un observateur superficiel pourrait croire que le musulman de 2006 est différent, socialement et psychologiquement, du musulman de 1949. Or, nous avertit Bennabi, ce n’est pas un homme nouveau que nous avons sous nos yeux mais un aspect nouveau du vieil homme, du post almohadien qui campe l’homme musulman depuis près de six siècles.

Les forces actuellement au travail sont les mêmes que celles répertoriées alors par Bennabi sous les vocables de mouvement réformateur et de mouvement moderniste.

L’aile activiste du mouvement réformateur, dont l’archétype est Djameleddine El Afghani, s’investit totalement dans le politique, en confondant l’action sociale avec l’action caritative faisant appel à la charité au lieu d’édifier de nécessaires institutions sociales ou pour reprendre la formule de Bennabi faisant appel à la fraternité au lieu de promouvoir la fraternisation.

L’aile intellectuelle, et souvent quiétiste, du mouvement réformateur dont l’archétype est le Cheikh Abdou pense contribuer à la reconstruction de la culture islamique sans, comme l’avait noté Bennabi, dépouiller le « texte coranique de sa triple gangue, théologique, juridique et philosophique ».

Le mouvement réformateur reste paralysé par les quatorze siècles de l’histoire islamique et a eu du mal, et nous pouvons le concevoir aisément, à envisager résolument des voies réellement nouvelles mais la concrétisation de la vocation de l’Islam passe impérativement par ces « chemins qui montent ».

Le mouvement moderniste, qui détient les pouvoirs économique et politique dans la presque totalité des pays musulmans libérés de l’occupation militaire européenne s’est éloigné davantage de l’âme et des aspirations populaires engendrant ainsi de nombreuses crises.

Mais pouvait-il en être autrement, quand devant notre incapacité à formuler un projet de société véritablement nôtre, seuls le mimétisme et l’importation des idées occidentales pouvaient donner le change et s’illusionner de la direction des affaires d’un pays.

D’ailleurs l’exemple des pays du Golfe montre que même des dirigeants d’extraction traditionnelle ne pouvaient que suivre l’évolution menant à la convergence avec les élites modernistes avec peut-être un danger supplémentaire dû à la méconnaissance de l’Occident que les sociétés soumises à un colonialisme destructeur ont appris à connaître dans leur chair.

Si le réformateur est un être anachronique qui donne parfois l’impression de s’être échappé d’un film d’époque, le moderniste, quant à lui, est un être intrinsèquement inauthentique, campé dans les certitudes d’autrui, fausses certitudes que, dans des pages flamboyantes, Bennabi a décrites comme paradigmes du chaos occidental.

Sa critique la plus dure Bennabi l’assène au moderniste chez qui c’est « la notion même de renaissance qui fait défaut ».

Une des techniques les plus usitées de la lutte idéologique consiste à braquer les projecteurs sur les défauts des uns tout en laissant ceux des autres dans l’obscurité créant ainsi une fausse hiérarchie

Dans leur critique des différents courants du mouvement réformateur, les orientalistes et leurs successeurs, relayés par leurs élèves musulmans, insistent particulièrement sur leur indigence intellectuelle.

Vaste escroquerie ! Car la pauvreté de la pensée dans les sociétés musulmanes n’est pas le fait d’un segment de ces sociétés mais de l’ensemble du corps social. La décadence englobe l’ensemble des acteurs sociaux. Cette attitude permet de promouvoir, par défaut, la seule démarche occidentalisante, s’imposant ainsi dans les esprits comme la seule valable.

Il serait puéril d’attendre d’une pensée aussi vigoureuse que celle de Bennabi des recettes pour la transformation du monde musulman en une nouvelle aire de civilisation.

La question, faussement cartésienne, du « que faire ? » renvoie à une totale méconnaissance des mécanismes de transformation de l’homme, car c’est de cela dont il s’agit.

Comment passer d’un homme qui subit les évènements à l’homme maître de son destin ?
C’est tout l’objet de la pensée de Bennabi.

« Transformer l’âme, c’est lui faire dépasser sa mesure ordinaire, et cette tâche n’est pas du domaine de la théologie, mais de celui d’une mystique ou plus exactement d’une science qui n’a pas encore de nom, que l’on pourrait nommer ici le renouvellement de l’alliance »

Bennabi est le précurseur de cette nouvelle science en construisant, à travers toute son œuvre, ses soubassements.

Abderrahman Benamara
Alger, le 4 Juillet 2006

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