La citoyenneté à l’épreuve du malaise algérien!

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Être citoyen et jouir pleinement de ses droits est non seulement une exigence en cette période charnière que traverse l’Algérie mais un défi et surtout une condition sine qua non pour le parachèvement  de l’œuvre d’édification nationale obstruée, minée et mise à mal par de longues décennies de mauvaise gouvernance! La citoyenneté s’arrache par la lutte, le militantisme et la résistance! Elle est un acquis qui ne se donne pas aussi facilement que l’on pense. L’élection ou le suffrage universel est à n’en point douter ce levier instrumental qui permet à n’importe quel citoyen de récompenser ou, le cas échéant, sanctionner un élu populaire, le remplacer et en désigner un autre. Elle est une arme à double tranchant aux mains des masses qui devraient choisir, par acquit de conscience,«l’homme qu’il faut à la place qu’il faut» pour relayer un mot en vogue dans le lexique politique moderne. En revanche, mener à terme cette gigantesque aventure d’«éveil citoyen» est une des tâches les plus complexes que les autorités et la société civile de notre pays, faute d’une stratégie globale de sortie de crise basée sur l’éducation, la culture et la participation politique, se sont dispensées, abstenues, ou tout bonnement refusées d’accomplir. En outre, c’est vrai qu’on dit «comparaison n’est pas raison» mais force est de relever que face aux sociétés complexes du nord gagnées par la spécialisation et fortement engagées dans ce que les chercheurs appellent «gouvernance cybernétique», les sociétés tiersmondistes du sud dont l’Algérie fait partie intégrante n’ont, hélas, pas encore scellé le compromis constitutif qui les mène de «la préorganicité de la société prépolitique» à «la maturité de l’État-Nation moderne»!

Ce dernier ne s’est pas forgé «un ancrage mental» dans les soubassements sociaux des États post-coloniaux. Pour cause, l’État territorial (dawla qutriya) classique aux formes juridiques nettement précises (frontières, souveraineté et missions régaliennes) ne s’est malheureusement pas institutionnalisé en Algérie, et dans la plupart des pays arabes et africains par le truchement d’un processus démocratique au long cours pour devenir un État-Nation effectif, dérivant de ce que le juriste Carré de Malberg (1865-1935) définit (la nation s’entend) comme «une entité abstraite et indivisible indépendante des lois des gouvernants» mais s’est auto-institué par une logique d’arbitraire, de violence et de force (le coup d’État de l’armée des frontières contre le G.P.R.A par exemple)! Autrement dit, la conscience politique longtemps appuyée sur une rhétorique révolutionnaire, indépendantiste et tiersmondiste n’a pas apporté à la nation le substrat culturel (édification étatique du sacerdoce citoyen) qui lui assure la solidarité citoyenne dans le sens de ce que le sociologue de l’école de Francfort Jurgen Habermas désigne par «patriotisme constitutionnel» ou par «la construction symbolique d’un peuple». A vrai dire, le vice rédhibitoire auquel les officiels algériens n’ont prêté que peu ou quasiment pas d’attention dans la démarche anthropo-sociologique du pays est qu’un État territorial, aussi puissant soit-il, ne dispose pas du «sens inclusif» de l’État-Nation dans la mesure où l’idéal de «cette communauté de citoyens»  égaux en droits, et en devoirs, qui plus est, assumant leur destin ne lui a pas été de facto inculqué du fait des réminiscences atroces du passé colonial, d’indus privilèges des castes embourgeoisées, des glorioles des élites libératrices et surtout des logiques de gouvernance aussi militarisées que répressives dont les ramifications patriarco-anthropologiques remontent aux ères des rois/aguellids numides (voir à ce sujet mon article, l’Algérie entre divorce et panne d’élite, Algerie-watch.org, le 17 novembre 2011). Cela dit, l’État territorial a perdu ou plutôt ne possède pas du tout à la base «cette raison intrinsèque» qui préserve la propre identité de la société. Comme succédané, il s’est uniquement contenté de se servir d’une certaine «raison instrumentale», consistant à gérer, protéger et assumer les missions régaliennes de l’État (garantir un minimum de sécurité et de vie au citoyen). En ce sens,  le passage de la solidarité mécanique (gestion des rapports de domination/force) à la solidarité organique (gestion des rapports d’hégémonie/démocratie) n’a pas eu lieu et «la douleur due à l’enfantement» de l’État-Nation, au demeurant primordiale et très sensible, a été comme compensée ou anesthésiée par des injections d’«un compromis artificiel» de survie légale (songeons un peu aux luttes claniques au sommet du pouvoir ; érigées depuis l’indépendance en un mécanisme de fonctionnement de la machine étatique !).

Or, la Nation suppose d’abord une adhésion citoyenne au projet étatique, une appartenance et une allégeance à la patrie-mère, c’est-à-dire que le peuple comme entité homogène dans ses diversités culturelles, ethniques, linguistiques et sociales serait amené à développer une nouvelle forme d’identité collective qui outrepasse les limites restrictives de la loyauté à l’égard de la famille,  la fratrie, «el-houma», «el-haouch», le village, la tribu, la région..etc. Il s’agit en fait de remettre sur rails «cette force cohésive» qui passe de «la préconscience/infraconscience locale et dynastique» à «la conscience nationale et démocratique». Le philosophe français Proudhon (1809-1865) dit justement à ce propos de la nation qu’elle est «une sorte de croyance ou de matière de foi». Sous cet prisme, l’amour du pays serait ce bain de jouvence à même de diluer la rouille de la gérontocratie dans le moule d’une certaine panacée universelle nommée en l’occurence «démocratie». En quelque sorte, cela cultive une forme de filiation qui s’insuffle et s’enracine à petites doses dans l’esprit des masses en nourrissant ces derniers d’un sentiment de fusion sans que cela ait donné lieu, bien sûr, à un nationalisme archaïsant, hermétiquement fermé sur les certitudes, les stéréotypes, les exclusivismes et surtout les fanatismes. Bref, il est question avant tout à ce niveau d’entretenir «la pépinière du patriotisme». Car, tandis que le premier (le nationalisme s’entend) sape les bases de l’État-Nation en l’embourbant dans les excès et les extrémismes tout acabit, le second (le patriotisme) les fait vivre, les aère, les engorge de fraîcheur, les consolide et les fortifie. De façon automatique, l’État territorial se recentre sur ses fonctions vitales de maintien de l’ordre, de sécurité et de raison d’État quand l’État-Nation, lui, assume pleinement «la fonction d’autorégulation démocratique» et surtout celle de «l’auto-législation» en affirmant «l’impersonnalité du pouvoir politique», règle numéro 1 de l’alternance au pouvoir! Suivant cet ordre d’idées, les institutions seraient sans conteste le miroir de la société qu’elles représentent et dont elles revêtent la forme, traduisent la volonté, portent les aspirations et épousent les contours. Par ailleurs, la poussée néolibérale à travers le monde ayant transformé et démonté ces dernières années l’échafaudage de l’État-providence a dans notre pays, phénomène de rente pétrolière oblige, atomisé et provoqué des crispations dans le corps de la société (esprit matérialiste, tendance à l’enrichissement illicite et faillite de la morale et des idéaux…etc). Le rêve à peine esquissé d’un État social s’est évaporé, la couche moyenne s’est effritée et des pans entiers de la population sont à l’abandon. Le danger d’un nivellement par le bas et de «sclérose chronique»  n’est pas à écarter dans la mesure où les responsables politiques d’aucuns, par volonté de maintenir le statu-quo, d’autres par carence d’expérience managériale, d’autres encore par des intentions velléitaires de changer le cours des choses se sont tous laissés fasciner par un spectacle d’émiettement, de fragmentation  et même dans certains aspects de «déshumanisation de la société» sans réagir. Il est vrai toutefois que le fol espoir de renouer avec l’industrialisation ou l’économie industrielle entretenu à la fin des années 80 a laissé place vacante à l’impatience et à l’improvisation. En rétrospective, la litanie des couacs du pouvoir politique et l’échec flagrant de l’Algérie des années 70 ont agi comme des amortisseurs aussi. Le pays fut victime d’un ballottage entre deux réalités fort contradictoires: s’investir dans l’agraire ou tourner vers l’industrie? Enfin, il s’est trouvé in extremis au tout début des années 90 une troisième voie : l’ajustement structurel, l’économie de marché et le néolibéralisme sauvage alors qu’il est plongé dans une crise sécuritaire et de dettes! Or, il a oublié que celui-ci (le néolibéralisme) tue la société et l’asphyxie puisqu’il institue l’idéologie de l’argent-roi et du marché comme rapport de forces en lieu et place du pouvoir politique classique! Il va de soi que la démocratie est une forme d’intégration politique fondée sur l’État de droit participatif et distributif s’appuyant sur quatre bases essentielles : l’efficacité de l’appareil administratif, la souveraineté territoriale, l’identité collective et la légitimité démocratique. Somme toute, des fonctions qui se ramènent autour du cercle du recouvrement de l’impôt, l’organisation du fisc, un fort arsenal juridique et légal, un ensemble de stratégies de répartition équitable de richesses, des politiques en faveur de la jeunesse, en matière d’éducation, de culture, d’urbanisme, de consolidation du rôle de la femme dans la société et de la prise en charge des couches les plus défavorisées par la mise en place de systèmes de cotisation alternatifs en rapport avec les plus-value générée par le contribuable.

Reste un élément important à insérer dans ce que j’ai qualifié dans les lignes qui précèdent de : «l’aventure d’éveil citoyen» : la famille. Cette dernière est le centre de gravité de l’État-Nation «…un homme insensible aux liens de parenté ne fera jamais un citoyen dévoué à son pays. De nos familles, nous passons au voisinage, aux gens que nous fréquentons et aux séjours que nous aurons dans notre province…» dixit déjà, sentencieux il y a plus de deux siècles, le philosophe irlandais, Edmond Burke (1729-1779) dans son célèbre ouvrage (réflexions sur la révolution française,1790, Paris Hachette, réédité pluriel, 1989). Indubitablement, le lien social est la source de la citoyenneté authentique dans une société qui se dit ou prétend être moderne, il est aussi le fondement de la légitimité. Car, pour rappel celle-ci n’est ni religieuse, ni tribale, encore moins dynastique mais simplement politique. De même, la participation politique du citoyen n’est pas une obligation d’ordre légal mais s’entend dans un sens naturellement volontariste et patriotique, inspiré de l’harmonie du tissu familial, le sage Confucius (551-479 AV J.C) soutenait déjà en son temps l’idée selon laquelle l’ordre individuel (zen) transparaît dans tout l’ordre social! Aussi cette participation ne serait-elle jamais une force d’appoint mais une énergie spontanée, véhiculaire et motrice. Un État-Nation devrait affirmer une conscience de soi très aiguë, amener le citoyen à s’autodéterminer et à s’auto-réaliser en cohérence avec une dynamique que l’on pourrait dénommer hinc et nunc «révolution silencieuse de la conscience citoyenne» ou ce que le philosophe américain Talcott Parsons (1902-1979) désigne sous le vocable «la révolution de l’éducation».

En gros, il n’est plus question de gloser matin et soir sur des réformes qui n’ont plus aucun sens comme c’est le cas de l’Algérie d’aujourd’hui ni se perdre en conjectures à propos des prochaines présidentielles, du reste peu porteuses de nouveaux horizons mais d’alléger un tant soit peu cette suspicion envers les institutions de l’État, redonner espoir au citoyen, transcender les particularismes régionaux et les prurits tribalo-régionalistes, s’arracher aux obsessions carriéristes et aux logiques élitistes stériles, subvenir aux besoins des masses par l’encouragement de l’emploi et la garantie d’un pouvoir d’achat attractif. Comme il faudrait bien se rendre également à l’évidence que le pays s’enlise dans ses contradictions et pourrait s’acheminer, contexte géopolitique aidant, droit vers la catastrophe si «une thérapie intensive de rattrapage socio-étatique» n’est pas engagée rapidement aux plus hautes sphères de l’État. En réalité, l’avenir ne plaide pas, vu les données actuelles, pour l’avènement d’espoir dans un pays où seulement 2% de production sont exportés hors hydrocarbures, où le dialogue social fait défaut,  la liberté syndicale et la voix ouvrière accaparées par un syndicat unique (U.G.T.A), où, à cause des lourdeurs dans les procédure administratives, la non-facilitation d’obtention des autorisations d’investissement à l’internationale auprès de la B.N.A (banque nationale d’Algérie), la sous-facturation, les contrats de gré à gré, l’évasion fiscale, les détournements des fonds publics, les scandales à répétition,  les I.D.E (investissements étrangers directs) sont tombés de 2.75 milliards de dollars en 2009 à moins de  1,5 milliards en 2012 selon le C.N.U.C.E.D (conférence des nations unies sur le commerce et le développement)! C’est triste! un pays dont presque plus aucun contrôle n’est exercé sur le secteur de l’importation (le manque d’encadrement des sociétés P.M.E, P.M.I dans le secteur des exportations ouvre une brèche de plus en plus béante à l’économie de l’informel et aux stratégies des barons de l’import-import), où dans un moment censé pourtant apporter de la joie à nos masses, 22 supporters sont morts le 18 novembre dernier à l’occasion de la qualification de l’équipe nationale au Mondial du Brésil en raison justement de la désorganisation et de l’improvisation ambiantes et où chaque année, 10 000 tentatives de migration clandestine de nos jeunes désespérés sont enregistrées, un tel pays doit se remettre à marcher et à espérer, c’est important, c’est vital. (voir Jeune Afrique N° 2762, du 15 au 21 décembre 2013).

Car, à longue échéance, une délicate équation des dysfonctionnements d’une telle envergure ne sert qu’un attelage inédit de calamités de nature à tuer dans l’œuf  tout esprit de citoyenneté, à bon entendeur .    

Kamal Guerroua
24 janvier 2014

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