Le Maghreb entre dictatures et démocraties

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« La révolution est une tentative pour faire aboutir les rêves » (Robert Rosenstone, chercheur américain)

Au début des années 90, l’Union soviétique s’est désagrégé en de multiples Etats indépendants. L’exigence des réformes économiques à l’époque a pris le dessus sur le besoin de confronter militairement le bloc de l’Ouest incarné par les occidentaux ce qui a permis son démantèlement et sa disparition définitive. En effet, la dictature du géant soviétique a éclaté sous les vagues de protestations populaires en faveur de la séparation étatique, la liberté et la démocratie. Aujourd’hui, une tendance à l’envers secoue le Maghreb. Alors que les pays frères sont séparés et démembrés par l’effet dévastateur de l’endoctrinement idéologique, l’enfermement des pouvoirs politiques, et les problèmes de frontières et plus particulièrement l’acharnement despotique de ses dirigeants, l’élan révolutionnaire des masses a pu ressouder les liens des peuples désunis par les avatars terrifiants de ces mêmes dictatures en les projetant dans leur destin commun et leur histoire millénaire tout en esquissant les prémices de la construction de l’Union maghrébine que les élites nationalistes des mouvement indépendantistes ont pris comme objectif au moment de l’amorce du processus de la décolonisation dans les années 50 et 60. En ce sens, l’on pourrait dire que le printemps des peuples maghrébins initié par la Tunisie a donné naissance à une convergence révolutionnaire globale de cette région stratégique du monde et déterré de la sorte le projet d’union maghrébine avorté au lendemain des indépendances nationales…

1— La réalité actuelle du Maghreb

Au regard de l’histoire, le Maghreb est une entité supranationale dont les frontières sont presque des inventions virtuelles du colonialisme. De nos jours, cet ensemble géographique est en ébullition, les débordements sociaux ont atteint leur paroxysme et la vapeur de la colère a fait sauter toutes les convenances du totalitarisme. En effet, c’est un fait historiquement inédit et politiquement inattendu, la Tunisie dont la main de fer de régime de Ben Ali a cassé toute voix discordante vient de caracoler du despotisme le plus hermétique au peloton des rares démocraties de l’ensemble maghrébin sinon, saurait-on dire, du pourtour méditerranéen par le biais de la révolution du Jasmin. Cette dernière a été d’une manière ou d’une autre le modèle sur lequel se sont appuyés les autres peuples maghrébins et arabes afin de bouleverser la situation despotique qu’ils vivent. Certes, malgré la réussite relative des Tunisiens par leur arrachement de leurs pouvoirs dessaisis pendant très longtemps par la nomenclature arriérée qui les gouverne, la réalité globale du Maghreb actuel n’est point entièrement reluisante car le vrai parachèvement de la transition démocratique, de la réappropriation et de la reconquête du pouvoir par les masses tunisiennes semble très primordial dans la suite à donner à l’efficacité de son modèle révolutionnaire et son applicabilité.

Certes, il est indéniablement hors de question que les dictatures d’antan continuent d’agir dans l’impunité et l’indifférence dans la mesure où le désastre des politiques du hasard et de la gestion bohémienne se révèle au grand jour et les peuples sont totalement désabusés. A ce titre, il convient de dire que les ères florissantes des dictatures sont révolues et l’avenir des réformes aussi bien politiques qu’économiques fait son petit bonhomme du chemin. Ainsi, les semences de la révolte tunisienne se répandent telle une traînée de poudre, les bouches jadis cousues osent enfin s’exprimer, les langues se délient et les actes du défi se conjuguent au présent. En dépit du culte de la « sécuritocratie » (1) dans les rouages de l’Etat, le Maghreb traditionnellement frondeur, allergique à l’autoritarisme et insoumis s’embrase.

Alors que la Tunisie oligarchique et dictatoriale a réalisé sa mue démocratique en se débarrassant du despote Ben Ali, la Libye de Kadhafi est totalement grippée par le vent de la contagion. Malgré un bombardement féroce, une machine de guerre aux ordres et une répression des plus inhumaines, Benghazi continue de braver son tyran sanguinaire. L’Algérie quant à elle s’est enrhumée même si la dimension de sa crise multidimensionnelle est de très loin différente par rapport à l’ensemble des pays arabes et africains, les couches moyennes ne décolèrent pas en manifestant une revendication de plus en plus accrue de répartition juste des richesses de la rente pétrolière. Juste à ses frontières, le Maroc dont le régime est dynastique et monarchique est forcé par les protestations de sa base populaire à revoir ses choix de gouvernance.

A l’évidence, la carte du Maghreb serait inéluctablement remodelée dans les mois à venir à la faveur de ce printemps des peuples qui a bouleversé toutes les données du Monde Arabe. Mais une chose semble certaine, la réussite de ce raz de marée démocratique arabe en général et maghrébin en particulier dépend en grande partie de la performance que réaliserait la transition tunisienne et celle de l’Egypte post-Moubarek, car la peur de voir les révolutions du Jasmin et du Nil confisquées hante les esprits et sape les volontés. Néanmoins, en toile de fond, le destin commun des trois pays unis se profile à l’horizon.

2— La révolution populaire : un mot d’ordre national

Le sésame de la révolution est sur toutes les lèvres, il est aujourd’hui le mot d’ordre de ces générations entières de jeunes épris des technologies de l’information et de la communication. En effet, le Maghreb est instable ; si la Tunisie a délogé son dictateur, la rue algérienne reste toujours grouillante, la maison libyenne brûle et la monarchie marocaine attend son tour. Les bas-fonds de société s’en ressentent. Ils ne veulent plus abdiquer, les évènements se succèdent, se chevauchent et se bousculent, le résultat est clair : la révolution du Jasmin n’est point une simple mutinerie de palais ni encore moins une jacquerie politique de piètre importance, mais une véritable transformation démocratique. Le jeune « Bouazizi Mohamed » de Sidi Bouzid qui venait de se faire immoler fut non seulement un drame tunisien mais également une tragédie maghrébine dont toute la population porte le deuil. Il est à la fois héros et martyr anti-système. En plus c’est un symbole aussi bien du sacrifice de soi que de résistance à la noria de la répression. Il avait réussi par son seul courage un rare exploit que toute une génération de militants n’a pu réaliser en remettant les pendules de l’histoire à l’heure.

La Tunisie verte a réussi une inestimable gageure : elle a défriché la jungle des dictatures et balisé le terrain des réformes afin de faciliter son entrée au panthéon des grandes nations démocrates. Concrètement, le soulèvement populaire tunisien fut une véritable lame de fond qui a pu faire trembler les arcanes de tout un système pourri à la racine. En fait, la synchronisation des deux révoltes tunisienne et algérienne au départ traduit les ressemblances frappantes qui réunissent les préoccupations des deux pays. Leur propagation à l’Egypte, au Bahreïn, au Yémen, à la Jordanie, et à la Libye par la suite a entériné les choix des peuples pour leur auto-détermination.

A dire vrai, le contexte géopolitique très complexe marqué par la tendance des pays du sud à se replier sur eux-mêmes en adoptant des politiques autoritaires et répressives n’est guère étranger à cette escalade du mécontentement populaire. En effet, les pays industrialisés du nord craignent l’émergence de réelles démocraties dans la rive australe de la planète ; c’est pourquoi ils empruntent des voies retorses et des stratégies fort diverses pour mettre le grappin sur le tiers monde : pillage des ressources énergétiques, pompage de la matière grise « les élites », encouragement des totalitarismes, hégémonie sur le plan politique, et domination sur le plan militaire. L’Occident est en grande partie responsable du malheur des pays du sud.

A l’évidence, les causes de ces dernières révoltes jettent leurs racines dans les blocages multiformes qu’a provoqués la culture dégradante des adeptes de « la voyoucratie ». Ce système alternatif érigé parallèlement aux normes et valeurs sociales a permis aux truands du sérail arabe de se vautrer dans le luxe et la luxure par l’enracinement dans les institutions étatiques du virus d’irresponsabilité et d’indifférence à l’égard des intérêts des citoyens. Leur tactique est fort simple : rendre le peuple affamé. Une sinistre formule héritée des ères coloniales les plus anciennes ; en fait la paupérisation des masses est une arme à double tranchant dont fait souvent usage le totalitarisme pour apaiser les tensions sociales et propager les gènes de la soumission parmi ses sujets.

En Tunisie, le climat délétère qu’a entretenu l’empire mafio-économique géré par l’entourage familial du président déchu ne laisse personne indifférent : pots de vins, corruption, malversation des deniers publics, mise au pas de l’opposition, musellement de la presse, calomnie et injure envers ceux qui osent critiquer le règne du dictateur. Tous les espoirs ont volé en éclats sous le règne du dictateur Ben Ali, la Tunisie n’est plus le pays d’antan qui fait rêver. « L’exception tunisienne, écrivaient Nicolas Beau et Catherine Graciet , “le miracle” de ce petit Etat qui suscita tant d’espoirs sous Bourguiba puis avec l’avènement de Ben Ali n’est plus. En vingt-deux ans de “changement”, le pays s’est tristement banalisé. Du fait d’abord de la normalisation de ses deux remuants voisins qui ont longtemps servi de repoussoirs bien commodes pour justifier en interne la “main de fer” du régime» (2).

A vrai dire, le fantôme de l’islamisme galopant qui s’est fortement incrusté à Algérie de l’après octobre 1988 et de la Libye islamo-tribaliste a donné une once de légitimité à la nomenclature tunisienne. La relative émancipation de la femme et la promotion du statut personnel sont des acquis irremplaçables dont se glorifient les élites dirigeantes. La laïcité affichée ostentatoirement par les autorités, même si elle avait secoué les fondements traditionalistes de la société tunisienne un peu réservée n’en demeure pas moins qu’elle ait favorisé une certaine libéralité des mœurs et une relative ouverture d’esprit, le niveau d’éducation et d’instruction des masses est à ajouter également au solde de la dictature tunisienne « éclairée » aux yeux de l’occident. En effet, pour la période de 2000-2004, 94,3% des jeunes entre 15 et 24 ans savent lire et écrire, 79% pour les garçons et 90,6% pour les filles (3). C’est dire combien les bienfaits de la modernisation de la vie sociale ont fortement joué en faveur de la consolidation du régime.

Néanmoins, le torrent d’intégrisme qui a ravagé l’Algérie n’a point épargné son voisin. L’équilibre géostratégique de la Tunisie a basculé vers des tendances plus répressives. La peur émascule l’opposition, la divise et la rend hésitante. L’autoritarisme s’installe dans la durée et la vie politique se resserre de plus en plus autour des récalcitrants au système en place. La rue qui ensevelit sous le linceul du silence la précarité de sa condition peine à respirer. La Tunisie, ce joyau du Maghreb, pays touristique par excellence, fort attractif et largement prometteur se porte au plus mal, la douleur colportée par le corps du jeune qui s’est immolé en dit long sur son malaise. Bien qu’elle ait porté ses fruits elle a rajouté de l’huile sur le feu de la dissidence, cependant elle a impulsé une véritable dynamique du changement et insufflé une brise d’optimisme dans les esprits. La part du désarroi a vite été supplantée par la vague de l’espoir. La Tunisie enfin libérée des griffes du despotisme, réintègre sereinement son être réel : une nation émancipatrice de la femme et accoucheuse des démocraties.

De même, la Libye, quatrième producteur du pétrole à l’échelle mondiale, souffre sous le tyran Kadhafi. Après 42 ans de règne sans partage, le despote libyen a désorienté complètement la marche de son peuple en effaçant toute velléité de diversité. En effet, le totalitarisme de sa poigne de fer n’est plus à discuter, malgré un taux d’alphabétisation qui avoisine 88% et les richesses énormes dont dispose la Libye, le tribalisme a constitué le socle du pouvoir et les comités révolutionnaires ont bâillonné toute voix de révolte (4).

En fait, le délabrement moral des instituions étatiques maghrébines et arabes a tracé les contours d’une cuisante défaite des politiques, la logique des Etats qui se privatisent et des potentats qui s’étatisent est arrivée à son expiration, l’auto-détermination des peuples n’est plus une lointaine chimère mais bel et bien un rêve accessible. La Tunisie rebelle et complètement désenchantée affronte son destin et il semble clairement que rien ne puisse venir à bout de sa volonté de regarder plus loin et de se frayer un chemin vers le progrès. La démocratie semble la voie royale du progrès de nature à écarter tous les excès et tempérer tous les dérapages. Une telle démocratie ne saurait surgir que des entrailles du peuple. Ainsi le Maroc a vu des manifestants déferler sur la rue pour revendiquer des réformes des institutions d’Etat, même s’ils ne remettent pas radicalement en question le fondement du régime mais exigent plus de justice sociale, et une véritable monarchie parlementaire où les représentants du peuple pourraient décider du sort de la nation.

En vérité, les peuples maghrébins en ont assez de ces Etats totalitaires fragilisés et de ces pouvoirs illégitimes ; ils aspirent comme la plupart des pays arabes et africains au renouveau culturel, à l’alternance démocratique, et à l’ouverture médiatique. En dépit de la chape de plomb du rigorisme autoritaire et de manipulations de toutes sortes, la rue arabe bouleverse l’équilibre des forces. Ironie du sort, le concours effréné des circonstances a fait un pied de nez terrifiant à la cohorte des prédateurs dévergondés qui n’ont trouvé pour seul moyen que la fuite vers des cieux plus cléments de peur de ne recevoir la dure correction de la population enragée : mauvais élèves qui ne savent apprendre la leçon de la démocratie ! « L’histoire, dixit Karl Marx, se répète toujours deux fois : la première en tragédie et la seconde en forme de farce ». La chute de Ben Ali et celle de Moubarek prêtent ridiculement à rire. Elles montrent sans grandes théorisations ni discours grandiloquents le malheur des régimes arabes inaptes à ressouder les liens de leurs peuples et trop hésitants à apaiser leurs meurtrissures. Pire encore, ces dirigeants honnis se donnent souvent en spectacle au monde entier en exposant leur accablante déconfiture. La sentence des Tunisiens et le verdict des Egyptiens sont francs, ils sont tombés tels des couperets aussi effilés que la lame de guillotine sur la tête de leurs dirigeants. Ceux-ci ayant pris par le passé à la légère le pic de la détresse collective s’imaginaient au-dessus de la mêlée et loin d’être touchés par les débordements sociaux, mais la volonté des populations longtemps opprimées en a voulu autrement.

3— Le désastre de l’Algérie : la maladie des injustices

Qu’on l’on ne s’y méprenne pas, le même triste panorama à quelques nuances près caractérise également l’Algérie. Les injustices dans le monde arabe en général et plus particulièrement dans l’espace maghrébin ont tracé une ligne de démarcation entre des élites militaro-politiques embourgeoisées et de larges strates de populations privées de leur part du gâteau, capturées entre le marteau de la misère et l’enclume du despotisme. Le schéma est quasiment le même bien que les réalités sociales diffèrent d’un pays à l’autre. Le colonialisme n’a point disparu mais pris d’autres visages. La pathologie inhibitrice du militarisme en est une forme, l’embrigadement de la société, la domestication des masses, l’institutionnalisation du mensonge, la violence institutionnalisée, le matraquage idéologique, le bourrage des cerveaux et des urnes, le jeu de la raison d’Etat, la fausse propagande, la répression, la gestion spéculative des crises en comptent parmi d’autres. La mondialisation tous azimuts, sans limites et sans garde-fou a remué le couteau dans la plaie. Les crises à répétitions s’accumulent, les problèmes s’amoncellent, les disparités sociales se creusent, la protestation se durcit, la gangrène de l’anarchie se généralise et les faits, dirait Auguste Comte, sont têtus.

La colère de la rue n’est autre qu’une version doublée de la fatigue sociale et du rejet des déshérités des politiques de précarisation et de clochardisation imposées en amont par les pouvoirs politiques. En vérité, la déliquescence des sociétés n’est que le triste avatar de la latence des Etats, d’où cet acharnement des populations à tout remettre en cause à commencer par le délogement des castes mafieuses des postes de responsabilité, ces marchands des illusions qui furent les fossoyeurs de leurs déconvenues. La société ne trouvant plus de relais capables de prendre à bras le corps leurs défis et leurs préoccupations sociales se sent terriblement enclavée et livrée à elle-même bien qu’elle ne soit pas frontalement entrée en conflit avec les dirigeants.

Le marécage algérien n’en est point différent, l’Etat à peine sauvé des morsures vénéneuses de l’islamisme durant les années 1990 s’est engagé fortement dans la logique du militarisme, la machine de la fraude aidant. L’usurpation de la volonté populaire a longtemps été un entretien routinier de la pérennité du système politique. Les causes en sont profondes : au plus fort règne du socialisme, les tentatives d’industrialisation outrancières menées durant les années 70 ont accentué l’exode rural vers les villes et la désintégration de la société paysanne, facteurs qui seraient probablement à l’origine de déstabilisation chronique de la société. La population algérienne à la base de culture foncièrement paysanne n’a malheureusement pas pu phagocyter les dérives d’une citadinisation forcée. Il paraît que le présent tourmenté de l’Algérie n’est que la condensation d’erreurs passées. Aussi serait-il pertinent de remarquer que la greffe de l’islamisme politique est l’avorton jumel du militarisme excessif qui a banni du registre politico-social la clause symbolique du consensus basée sur la conflictualité et la réciprocité des idées.

Le contrat social de l’Algérie indépendante est biaisé dès le départ par l’effet du bizutage et d’encroûtement des élites fraîchement libérées du joug colonial et qui de surcroit ne savaient plus à quel ciel se vouer. Les bribes du despotisme ont déjà pris racine à cette époque-là en s’additionnant et en se greffant aux effets collatéraux d’une guerre d’indépendance très meurtrière dont les feux sont restés mal-éteints ; si le passé n’éclaire pas le futur, dirait Gramsci, les esprits marchent dans les ténèbres.

De plus, L’élite algérienne entièrement francisée au début de l’indépendance, ignorant les choix qu’elle devait entériner pour l’intérêt du pays s’est lancée dans une arabisation déstructurante du tissu linguistique varié de l’Algérie, sans doute toute la douleur d’un certain Kateb Yacine en provient, la langue française, ce « butin de guerre » et les langues dialectales très riches ont été sacrifiées sur l’autel de l’homogénéisation de la pensée, ainsi ce qui est considéré comme étant un acquis historique est devenu tout bonnement un gâchis politique !

A vrai dire les contradictions du passé algérien ont donné naissance aux troubles actuels ; « comprendre le drame algérien d’aujourd’hui, c’est en effet prendre en compte toute cette repossession identitaire nationale qui se fait dans le sang et dans une sorte de chaos idéologique » (5), écrivait à juste titre l’historien Bejamin Stora.

Aujourd’hui, l’alliance pactisée entre l’islamisme et le pouvoir revêt une dimension démesurément stratégique aux yeux des dignitaires du régime afin d’asseoir leur hégémonie et hypothéquer à jamais l’avenir du pays. Le discours de l’intégrisme véhiculé et vulgarisé par des recettes religieuses toutes faites, un prêt-à-penser idéologique structuré voire des schémas de conduites balisées et un prêt-à-porter vestimentaire distinctif brouille toutes les pistes et la population en perte de repères et de perspectives s’y fond tout naturellement.

Le langage emphatique des cercles décideurs, plein d’ellipses et truffé de circonvolutions ne correspond guère à la réalité de la détresse citoyenne. L’engrenage des manigances du sérail qui accompagne la fermeture étanche des médias accroît la grogne de la rue. En réalité les autorités algériennes sont orfèvres en la matière, tantôt elles manipulent une partie de la population contre une autre, parfois elles manœuvrent tactiquement en faisant allusion à la main de l’étranger et souvent elles nient catégoriquement l’existence même des troubles.

Les différents rapports établis au lendemain des événements qu’a vécus l’Algérie ont complètement démenti la thèse d’un conflit ourdi par l’étranger notamment celui du docteur « Issad » en 2001, mais malheureusement ce type de discours affabulateur, ringard et mensonger reste toujours de mise. Pire, le constat est plus amer, la réalité sociologique et anthropologique du peuple algérien est durement manipulée et sa patience a déjà été mise à mal par les terribles épreuves des massacres terroristes de la décennie noire raison pour laquelle le système politique algérien fragilisé à l’extrême a profité amplement de cette lacune pour renforcer le communautarisme dans ses structures et le repli tribaliste et identitaire dans la société « la culture communautaire, dirait le professeur Tlemçani, n’est pas parvenue à produire des mécanismes de régulation démocratique dans la société algérienne. L’élite dominante a démontré, au fil de la crise, son incapacité congénitale à produire une culture citoyenne » (6).

Ainsi, la culture de l’Etat a perdu ses lettres de noblesse au profit d’une culture de caste. Le partage de la rente et la distribution des prébendes semblent être les seules hantises d’une élite militaire en perte de vitesse, le citoyen s’interroge sur les sources réelles d’autorité, la confiance est rompue et une cruelle cacophonie règne entre les sphère dirigeantes et les masses dirigées. Le sociologue Lahouari Addi écrit : « L’Algérie vit une crise profonde des rapports d’autorité qu’il est inutile de cacher, et le citoyen ne sait pas qui détient l’autorité au sommet de l’Etat. Il est vrai que le système politique algérien est opaque (et cette opacité sert à cacher la double structure du pouvoir), mais ce système vit et émet des signaux qui sont des informations. C’est sur la base de ces symptômes que le chercheur en sciences politiques peut reconstituer la logique d’ensemble du système, en commençant par observer et questionner le rapport d’autorité à la base, dans l’administration » (7). Ce qui est également important à signaler est que, de part et d’autre des faits politiques, l’histoire de l’Algérie regorge de leçons pour l’avenir, à titre d’exemple l’hybridité du système politique actuel (nationalisme-islamisme) à l’origine des hésitations du pouvoir de s’engager dans des réformes radicales tire sa substance de la dichotomie de structures régnantes au temps de la Numidie antique les rois berbères de tradition militaire à leur tête « Massinissa » s’étaient alliés avec Rome tandis que les d’autres chefs de tradition commerciale et mercantiliste chapeautés par « Sifax » s’étaient coalisés avec Carthage (8). L’Algérie était toujours en butte à des clivages politiques déstabilisateurs.

Le domaine culturel n’est pas en reste, il est le summum de l’injustice. C’est un vaste terrain laissé en jachère. A titre d’exemple, l’Algérie toute entière possède 30 salles de cinémas. C’est dire jusqu’à quel point la culture est dévalorisée. De plus, les rares voix qui crépitent ça et là au milieu du silence sont vite mises sous tutelle ou condamnées à l’exil. La brèche d’oxygène arrachée au prix de mille et un sacrifice croule sous le poids de la censure la plus ingrate ; rappelons-nous le sinistre épisode du journaliste et écrivain Benchicou. Les artistes, ces damnés de la terre qui vivent en marginaux ou se contentent prosaïquement à rechercher un gagne-pain utile pour arrondir leurs fins de mois très difficiles souffrent le martyre. Le chômage a laissé conjointement avec la corruption des entailles profondes dans le corps de la jeunesse… zawalia. L’intellectuel algérien végète, il vit dans la misère et le misérabilisme et la culture chez nous est en hibernation presque éternelle ; autrement dit, elle est sous sérum médical. A mon humble avis, une révision globale et déchirante des mécanismes de fonctionnement d’Etat qui s’avèrent être en déréliction constante doit être opérée en urgence. Le manque de visibilité, l’absence de cohérence et le peu de lucidité qui caractérisent les discours politiques rachitiques tenus jusqu’à présent par la nomenclature y trouvent leurs sources, ceux-là doivent être minutieusement décortiqués et disséqués au moyen de l’effort obstétrique d’analyse qu’une élite théoriquement informée et pratiquement blindée aurait à construire. Au bout du compte, la logique rationaliste et l’esprit cartésien primeraient indubitablement sur le charlatanisme et la démagogie. Ce n’est qu’à ce niveau de perfectibilité du discours que la relation interactive entre le peuple et son élite se renforcerait davantage et les injustices disparaîtraient.

4— La politique, moteur de l’économie

L’escamotage de la misère populaire est la stratégie préférée du néolibéralisme sauvage. Les régimes politiques totalitaires sont vivement encouragés dans leur descente aux abîmes par les démocraties occidentales. Au fait, l’occidentalisation caricaturale dont a fait preuve la Tunisie ne l’a nullement empêché d’être la pire dictature du Maghreb. Le chapeau de l’Europe ne garantirait nullement des démocraties issues de la souveraineté populaire. L’encouragement des initiatives économiques personnelles, la mise en synergie des efforts pour la création des richesses, l’évincement des régimes fantoches issus du totalitarisme par une réelle démocratie participative, le développement de la culture de la méritocratie et de l’esprit citoyen doivent être le champ gravitationnel autour duquel tournerait la notion de citoyenneté. Ainsi les milieux défavorisés en premier chef seraient amenés à s’insérer dans la machine de la production. Un peuple qui ne fera point l’effort de mettre de côté cette culture d’assiégé dans laquelle le confinent les régimes totalitaires et globalement réactionnaires serait immanquablement voué à la dissolution identitaire et à la déchéance économique. Ce n’est qu’à ce prix que le Maghreb constituerait un pôle de stabilité, où de réelles réformes politiques seraient sans aucun doute la pierre inaugurale d’une véritable relance économique.

Kamal Guerroua
2 avril 2011

Notes

(1) Bassma Kodmani « L’Égypte, l’Algérie et la Tunisie vivent sous le joug de la sécuritocratie », le Monde diplomatique, 11 janvier 2011.
(2) Nicolas Beau et Catherine Graciet, La régente de Carthage : main basse sur la Tunisie, Editions la Découverte, 2009, p 145.
(3) Voir Olivier Mongin, Revue esprit, février 2011, p 6.
(4) Voir mon article, le tyran libyen et la sauce tribaliste, le quotidien d’Oran, 24 mars 2011.
(5) Benjamin Stora, Algérie: fondation d’une nation, Atlantica, 1998, p 10.
(6) Rachid Tlemçani, L’Algérie risque une rébellion généralisée, entretien avec Hafida Ameyar au journal Liberté du 6 mai 2004.
(7) Lahouari Addi, La misère de l’intellectualisme, le Soir d’Algérie, août 2008.
(8) Consulter notamment l’ouvrage collectif de Mohamed Lakhdar Maougal, Aicha Kassoul, Said-Naceur Boudiaf : Elites algériennes : histoire et conscience de caste des guerres puniques aux guérillas islamiques, Editions Apic, 2003.

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