Fallait-il publier les caricatures ?

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Il n’est bien évidemment pas question d’« interdire ». On peut en revanche s’interroger sur le sens de ces manifestations de bonne santé de notre sacro-sainte « liberté d’expression ». Pour ce faire, il faut préciser les contours de la notion de « caricature » qui recouvre plusieurs réalités.

Donner une forme humaine au prophète des musulmans en est une : elle équivaut à transgresser (après d’autres…) une prescription religieuse dont il est évident qu’elle ne saurait s’appliquer à tous ceux qui… n’y adhèrent pas.

Quid de la représentation humoristique, ironique, irrévérencieuse du même prophète de l’Islam ? Le droit d’affirmer son irréligiosité est salubre, acquis au terme d’une longue lutte et il ne saurait donc être remis en cause. Mais pour que cette démarche rationaliste ne perde rien de sa salubrité, on veillera bien sûr à réserver un traitement égalitaire à tous les dieux et à tous leurs prophètes. Tout traitement différentiel de l’un d’eux, surtout s’il ne s’agit pas du nôtre, gagnera donc à être solidement argumentée. Ainsi, il est essentiel de se préoccuper des différences de contexte historique : quand Voltaire affirmait sa volonté d’« écraser l’infâme », il se dressait d’abord contre une religion (chrétienne) dominante qu’un despotisme instrumentalisait de longue date pour asseoir son pouvoir. Alors que la génération islamiste d’aujourd’hui use des ressources identitaires du lexique de la religion musulmane pour contester la dictature des « Pinochet arabes » et leurs soutiens occidentaux ; et les ressorts de sa révolte, identitaires mais aussi sociaux et politiques, sont largement profanes. Nous sommes bien sûr en droit de critiquer cette option politique, mais pas d’affecter d’en ignorer l’existence. Les réserves deviennent plus explicites encore face à un dessin qui stigmatise ou même criminalise le marqueur identitaire des musul-mans et – par une lecture terriblement unilatérale – fait reposer sur leur religion la responsabilité de la violence qui secoue le monde. De la tradition du combat rationaliste des Lumières contre l’obscurantisme religieux du xviiie siècle, on glisse alors irrésistiblement vers le rejet essentialiste de l’autre « différent », dans la droite ligne du racisme « scientifique » du xixe siècle européen.

Suffit-il enfin, comme nous l’explique Philippe Val dans Charlie-Hebdo, d’affirmer que dans cette caricature, « ce n’est pas l’Islam » qui est dénoncé, « mais la vision de l’islam et du prophète que s’en font les groupes terroristes musulmans » ?

C’est ignorer que la revendication du « parler musulman » – les urnes le dé-montrent mois après mois – est loin de n’être portée que par ces franges sectaires (et fort minoritaires, pour l’instant) de l’électorat du monde musulman. Tout montre au contraire que le recours au lexique religieux sert désormais à une écrasante majorité de l’électorat « musulman ». Pour nos héros autopro-clamés de la défense de la liberté d’expression, c’est ignorer aussi la part d’instrumentalisation de la réaction populaire par ces indéboulonnables tyrans qu’ils oublient désormais – parce qu’on les dit « laïques » – de dénoncer.

Mais, par-dessus tout, nos chantres de la liberté ignorent que la crise s’est moins nourrie de la publication ponctuelle des caricatures que de la désolante atmosphère de « deux poids et deux mesures » qui entoure la réaction de la presse occidentale, Charlie-Hebdo compris. Une fois encore, le recours à nos chères « Lumières » ne sert qu’à éclairer l’un des deux côtés de la route ! Comment les ressortissants des pays de culture musulmane n’auraient-ils pas de bonnes raisons de croire que les valeurs universalistes et démocratiques qui fondent le droit international ne valent que pour les humains de « culture judéo-chrétienne » ? Ainsi, alors que les critiques les plus fondées et les plus mesurées des pratiques de l’État hébreu à l’égard des Palestiniens, énoncées précisément au nom de ces valeurs universelles, valent à leurs auteurs d’être intimidés (l’auteur de ces lignes en sait quelque chose !), bannis des médias ou trainés devant les tribunaux (d’Edgar Morin à Daniel Mermet, la liste s’allonge de jour en jour), des accusations stigmatisantes exprimées librement contre la religion musulmane sont considérées comme des témoignages de la bonne santé de notre « liberté d’expression ».

Quelles contorsions intellectuelles les chantres de cette si précieuse liberté devront-ils faire pour continuer à ignorer durablement ce tabou là ?

François Burgat
pubié dans Politis du 9 février 2006

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