A propos du béton algérien

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Cet article évoque les différentes causes de la tragédie du séisme de Boumerdès, ainsi que les différents remèdes, en mettant un accent particulier sur le béton dont la mauvaise qualité, longtemps reléguée au second plan, constitue désormais un véritable fléau national qui mérite de recevoir une attention prioritaire.

Le béton, cette roche artificielle utilisée depuis des siècles comme principal matériau de construction, l’Algérie semble en avoir petit à petit perdu la recette. Le bétonnage constitue la partie la plus critique pour réussir à constituer l’ossature mécanique appropriée dont dépendra la sécurité de l’ouvrage, et pourtant dans nos chantiers cette opération est complètement négligée et bâclée. Elle est systématiquement confiée aux plus novices des ouvriers. Avant d’élaborer sur ce point, il y a lieu de signaler qu’il est impératif d’adhérer à toutes les thèses remettant en cause l’absence étatique structurelle et générant tous les vices imaginables allant du sac de ciment à 35 kg et de l’utilisation de l’eau de mer dans le gâchage jusqu’à l’importation d’acier irradié et l’édification sur des terrains inconstructibles tels les espaces verts et remblais, en passant par l’épuration professionnelle et le parasitage du secteur de l’entreprise par un plafonnement  injustifiable des prix. La restauration de l’autorité de l’état dans ce domaine sera délicate et nécessitera des méthodes et moyens autres que musclés. Il est légitime d’entretenir un certain degré de scepticisme mais cela constitue hélas un préalable sans lequel aucune autre mesure ne saurait être envisagée.

Il est à craindre toutefois que le débat actuel sur les responsabilités des uns et des autres dans la catastrophe du séisme du 21/05/2003 et la recherche vaine de boucs émissaires, occulte certaines causes pathologiques ancrées dans notre culture de construction, et qui n’ayant pas été appréhendées suite au séisme de 1980, se sont ainsi davantage détériorées.

Production du béton

La production du béton constitue probablement le meilleur indicateur dans le secteur du bâtiment qui, à son tour, est l’indicateur de l’état de l’économie d’un pays. Le béton est obtenu par un mélange approprié de ciment, graviers, sable et eau. Son association avec l’acier, pour produire le «béton armé», est dictée par sa faible résistance à la traction. Si lors du séisme de 1980 d’El-Asnam, la défaillance majeure dans le béton armé se trouvait au niveau du ferraillage qui était presque systématiquement insuffisant, pour la récente secousse de Boumerdès (qui soit signalé au passage a été estimée de magnitude 6.7 et profondeur de 10 km par le centre de surveillance sismique de l’université King Saud à Riyadh), la raison principale de la tragédie, outre l’intensité élevée du séisme et sa proximité spatiale, doit être recherchée dans la qualité du béton même si des cas de malversations peuvent être avancés pour prouver autre chose.

La qualité et le dosage des composants ainsi que la mise en œuvre jouent tous un rôle important sur le produit final mais nous préférons mettre l’accent sur les aspects essentiels qui sont spécifiques à la dernière décennie et qui expliquent le mauvais comportement des nouvelles constructions par rapport aux anciennes. Contrairement au domaine des ponts et ouvrages d’art qui est demeuré protégé et qui a conservé ses anciennes entreprises de réalisation, dans le domaine du bâtiment, la production du béton se fait essentiellement sur chantier et souvent de manière manuelle par des ouvriers sans aucune qualification adéquate. La résistance quasi générale de nos bétons (même dosés normalement à 350 kg de ciment au mètre cube) n’atteint pratiquement jamais celle d’un béton de propreté. Au lieu des valeurs usuelles de 25 à 35 MPa (Méga-Pascals) que les ingénieurs des bureaux d’études et de contrôle assument dans leurs calculs, sur le terrain, on n’atteint pratiquement jamais les 20 MPa. Des résistances de l’ordre de 10-15 MPa ont été souvent signalées lors des contrôles. Cette aberration est connue par tout le monde et chacun affiche son impuissance et sa frustration devant les causes et raisons d’Etat derrière la politique du bâtiment. Les anciennes et préjudiciables habitudes et vieux réflexes, qu’on retrouve dans nos chantiers et qu’on doit tôt ou tard prendre en charge, sont nombreux. Nous en citons les plus importants :

Bétonnage sur site,  mauvais dosage et excès d’eau

Le malaxage manuel est une opération rude et même s’il s’agit d’un béton de bonne composition le mélange n’est jamais complet et notamment s’il est effectué sur une surface sale par des ouvriers sans expérience. Les graviers jouent un rôle primordial dans la constitution de la future roche et doivent de ce fait être de bonne qualité et notamment propres. Pour bien comprendre l’importance du respect des dosages des différents constituants, il suffit de savoir qu’un dosage à 100 % de ciment donne une pâte qui, une fois durcie, est très fragile et pas plus résistante qu’un mortier. La quantification du gravier et sable se fait par remplissage de brouettes aussi bien pour le bétonnage manuel que dans le cas d’utilisation de bétonnières.  L’excès de remplissage des brouettes entraîne un sous dosage en ciment même avec des sacs de 50 kg. L’autre tendance systématique (pour soulager l’effort physique sans doute) est d’augmenter le dosage en sable au détriment des graviers et surtout d’exagérer la quantité d’eau. Ces deux violations, qui au fil des années ont fini par s’ériger en véritables règles de l’art, suffisent à elles seules pour réduire de plus de 50 % la résistance du béton même dosé normalement.

Qualité et dosage du sable

Beaucoup d’attention est accordée à juste titre à la qualité et quantité du ciment. Le non-respect des critères de qualité et du dosage en sable est tout aussi préjudiciable et plus fréquent. Le sable, naturel ou de carrière, utilisé dans nos chantiers est loin de répondre aux normes. Il contient une grande proportion de poussière qui s’avère être très nuisible à la bonne hydratation du ciment. Le pillage incessant et en toute impunité des sables de plages (qui, admettons le, une fois lavé est de meilleure qualité) est un autre symptôme de la situation anarchique. L’Algérie dispose pourtant comme beaucoup d’autres pays de grands gisements de sable dans le sud dont beaucoup sont utilisables dans le béton. Elle doit sérieusement envisager une exploitation à grande échelle du sable des dunes du Sahara (par voie ferrée par exemple) comme l’ont fait beaucoup de pays du Golfe Arabique.

Retour à l’usage abusif du système poteaux-poutres

Les structures en voiles, réputées avoir une très bonne tenue vis à vis des séismes, ont été utilisées à grande échelle en Algérie dans les années 80 après l’épreuve du séisme d’El-Asnam. La réalisation de ces ouvrages est onéreuse et nécessite de grands moyens tels que les coffrages tunnels, tables et banches que seules quelques entreprises étatiques détenaient à l’époque. Le bétonnage se faisait de manière industrielle et était de qualité acceptable en général. Dans les années 90, la politique d’austérité et de plafonnement des prix a poussé les maîtres d’ouvrages à abandonner ce système structural et opter exclusivement pour les portiques. On est passé d’un extrême à un  autre bien que des systèmes intermédiaires combinant voiles et portiques existent. Les structures en portiques sont plus vulnérables aux séismes, notamment les bâtiments dépassant 4 à 5 niveaux. Ce système de poteaux-poutres constitue une aubaine pour les entrepreneurs de fortune qui utilisent exclusivement le bétonnage manuel séquentiel pour les malheureux poteaux, combiné à un mauvais coffrage et à l’absence de vibration. Est-il raisonnable alors de s’attendre à ce que ces pauvres laissés pour compte de poteaux puissent constituer avec les fondations la première ligne de défense lors d’une attaque sismique ? Les systèmes combinant voiles et portiques répondent mieux au double impératif d’économie et sécurité et doivent être envisagés dans le futur.

Béton prêt à l’emploi

La maîtrise de la production du béton ne peut se faire que via l’installation d’usines de fabrication du béton prêt à l’emploi. Cela se fait dans la plupart des pays. Une vingtaine de producteurs homologués et contrôlés peuvent couvrir les besoins d’une grande agglomération comme Alger et sa banlieue. Il est plus facile de contrôler une vingtaine de producteurs de béton que d’être présents sur les milliers de chantiers. L’homologation et le contrôle se font par les services techniques de la municipalité, et nécessitent en outre des stages de quelques semaines (fixés par les normes internationales) pour tout le personnel, du gestionnaire des stocks des matériaux jusqu’au chauffeur du camion malaxeur. Dans certains pays frères, il n’a pas fallu plus d’une dizaine d’années pour éliminer entièrement le bétonnage sur chantier. Cela aura pour conséquence aussi d’éliminer les entreprises parasites dont les gains financiers dépendent en grande partie de la production de mauvais bétons.

En attendant, il serait très bénéfique de re-éduquer notre main d’œuvre à travers des spots de sensibilisation à la télévision comme cela se fait avec beaucoup de succès dans d’autres domaines moins importants pour la sécurité. Il serait tout aussi souhaitable que ces mêmes médias maintiennent un seuil minimum de débat technique sur la cohabitation sismique et la conception parasismique.

Maîtrise d’œuvre et réhabilitation de l’engineering

Les pouvoirs publics ont promulgué dans le milieu des années 90 une loi attribuant en exclusivité à l’architecte les missions de maîtrise d’œuvre et marginalisant complètement le rôle de l’ingénieur. Cette aberration dont l’Algérie commence à mesurer (sans en avoir hélas terminé) les conséquences a été dénoncée par tous les intervenants dans le domaine de la construction y compris par le ministère de tutelle qui essaya vainement de la faire modifier. La tentative échoua à cause du lobbying corporatif des coulisses et de l’inévitable recours au compromis de l’inaction, propre aux responsabilités mal assumées. Dans un pays sismique comme le nôtre et dans le domaine de l’habitat social avec toutes ses contraintes économiques réduisant le champ d’expression architecturale, le rôle de l’engineering est nettement plus important que celui de l’architecte. La culture parasismique a progressé en Algérie après le séisme de 1980 mais est loin d’être encore maîtrisée. Certains critères de conception parasismique s’opposent complètement aux vieux concepts de résistance vis a vis des charges statiques verticales. Le surdimensionnement de certains éléments (poutres par exemple), ou l’adjonction  inappropriée d’autres éléments, fragilise la structure et réduit la sécurité sismique. Ces notions, pas tout à fait maîtrisées par l’engineering algérien, sont complètement méconnues dans la formation des architectes. Le suivi des chantiers, qui incombe aux bureaux d’étude et non à l’organisme de contrôle, nécessite la présence d’ingénieurs expérimentés en béton armé.
La législation algérienne dans le domaine de la maîtrise d’œuvre doit être, à cet effet, revue et doit réhabiliter l’engineering et stimuler l’émergence de compétences pluridisciplinaires.

Abdelhamid Charif
3 juin 2003

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