Quand allez-vous briser les chaînes ?

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Lettre ouverte à Dr Yossi Beilin

Monsieur le ministre,

As-salamou alaa man ittaba-al-houda. Que la paix soit avec ceux sur le droit chemin.

C’est en ces termes que Dieu ordonna à Moïse et à son frère Aaron d’approcher Pharaon. Ils devaient s’adresser à lui pour qu’il laisse partir les fils d’Israël en leur compagnie et afin qu’il arrête de les persécuter. Dieu leur dit : « Allez vers Pharaon : il se comporte vraiment comme un tyran. » Et d’ajouter : « Parlez-lui gentiment, peut-être se rappellera-t-il ou me craindra-t-il. » (Coran, 20:43-47) Certes Pharaon n’a pas été sensible à cela, mais nul doute que la gentillesse de la parole, si elle accompagne la sincère volonté d’écouter l’autre et la prédisposition à se remettre en question, contribue à créer un climat favorable à l’échange entre les êtres humains, quel que soit le conflit qui les oppose.

 
J’ai eu l’immense plaisir d’assister à l’échange que vous avez eu les 29 et 30 octobre dernier à Genève avec le professeur Edward Saïd, avec la participation d’éminents spécialistes de droit et de relations internationales comme les professeurs David Little et Stanley Hoffmann de l’université de Harvard et Adam Roberts de l’université d’Oxford. Les débats modérés par le professeur Pierre Allan de l’université de Genève, autour du thème « Qu’est-ce qu’une paix juste ? », étaient d’une qualité remarquable tant sur le fond que sur la forme. Ils ont été très instructifs pour moi.

Etant membre du Mouvement pour la Vérité, la Justice et la Paix en Algérie, je suis particulièrement sensible à la problématique de la justice et la paix. Mon peuple meurtri par une guerre de dix ans aspire lui aussi à une paix fondée sur la vérité et la justice.

Monsieur le ministre,

Je vous écris cette lettre pour partager avec vous quelques réflexions personnelles suscitées par votre intervention. Ce qui m’encourage à le faire c’est que vous m’avez donné l’impression d’être vraiment préoccupé par la recherche d’une paix durable au Proche-Orient, une paix viable à même de préserver des vies humaines, ce qui est un souci louable.

Lors de votre intervention vous avez déclaré que l’Etat d’Israël a été créé par la communauté internationale, c’est-à-dire, par extension, nous tous – aviez vous précisé – sur la base du droit international, invoquant la résolution 181 des Nations unies qui portait sur le plan de partage de la Palestine de 1947. En écoutant cela, je me suis rappelé une question que m’avait posé une voisine âgée que nous appelions Lhadja Fatma et qui est décédée depuis de nombreuses années, au sujet de la Palestine. Sa question m’est restée sans réponse durant près d’un quart de siècle. Je voulais tellement vous la poser l’autre soir, mais l’opportunité ne s’est pas présentée. Je vais alors vous la formuler par écrit.

L’une des principales idées que vous avez tenté de développer lors de votre intervention est la « relativité de la justice ». Il faut se mettre à la place de l’autre pour saisir sa perception des choses et des événements, avez-vous vivement recommandé ; un exercice auquel vous vous êtes livrés vous-même avec le professeur Nabil Chaath que vous avez côtoyé depuis de nombreuses années. En vous soumettant ci-dessous l’interrogation de Lhadja Fatma, je ne vous demande pas de vous mettre à la place d’un négociateur palestinien comme Nabil Chaath, ni à celle d’un brillant professeur de littérature comparée comme Edward Saïd. Je vous demande de vous mettre à la place d’une personne simple et peu instruite, qui savait à peine réciter quelques versets du Coran pour faire sa prière, une personne que vous auriez certainement aimée si vous aviez eu l’occasion de la rencontrer, car son sens de la générosité et du partage ne laissait personne insensible.

Vers le milieu des années 70, j’avais à peine treize ou quatorze ans, lorsqu’on m’a offert à l’école, à la fin de l’année scolaire, un paquet de livres pour les vacances. L’un de ces livres était Au nom de tous les miens de Martin Gray, un Juif polonais qui décrivait son expérience terrible dans le ghetto de Varsovie et le camp de Tréblinka, et la succession d’événements tragiques qui avaient affecté sa vie et celle des siens. Le récit de Martin Gray m’avait profondément touché, plus que le fera par la suite l’énorme « industrie de l’Holocauste ». Le récit était tellement émouvant que j’ai passé plusieurs semaines à le raconter à tous mes amis de l’époque. Lors d’une discussion avec Lhadja Fatma ou le sujet de la Palestine fut évoqué, je me suis hâté de lui expliquer, avec mes connaissances d’alors, pourquoi les Juifs avaient besoin d’un Etat, en lui répétant passionnément ce que je venais d’apprendre et en lui parlant pèle mêle de Nazisme, des persécutions et des souffrances de juifs d’Europe, d’Holocauste, etc.

Lhadja Fatma était très attentive à ce que je disais. Elle hochait la tête pour me signifier qu’elle suivait bien mon propos. A la fin, le regard plein d’incompréhension, elle m’a répondu avec une question que je n’oublierai jamais et que j’essaie de vous traduire aussi fidèlement que possible : « Mais mon fils, pourquoi ils nous font cela. Ce sont nos cousins. Nous les aimions. Nous vivions ensemble. Nous partagions le sucre et le sel. Nous partagions la misère sous les occupants français. Nous chantions ensemble. Nous partagions les fêtes et les deuils. C’est pas nous qui les avions persécutés ; c’est les gouer [plur. de gaouri, un terme qui désignait en Algérie, sous l’occupation française, le colon européen]. Et si les gouer estimaient qu’ils fallait compenser nos cousins pour le mal qu’ils leur avaient fait, pourquoi ne leur ont-ils pas donné une partie de l’Allemagne pour construire un Etat ? Pourquoi au lieu de cela ils les ont envoyés en Palestine pour égorger nos frères ? Tout cela est tellement injuste. »

Lhadja Fatma ne pouvait pas faire d’élaborations intellectuelles sophistiquées et disserter sur la compétence ou non de l’ONU, selon sa charte, à créer un Etat. Elle n’était pas assez informée pour constater comment les Israéliens pratiquaient la politique de « one UN resolution, one time » en applaudissant la résolution 181 et en ignorant toutes les suivantes, notamment la résolution 242 qui leur ordonnait le retrait des territoires palestiniens occupés en 1967. En fait, l’univers de Lhadja Fatma n’était pas complexe. Il était composé de « nous », « nos frères », « nos cousins » et les gouer. Elle ne faisait pas de distinction entre colons français et nazis allemands, c’étaient pour elle tous des gouer, c’est-à-dire des persécuteurs. Elle ne faisait pas de distinction entre Israélites et Sionistes ni entre Séfarades et Ashkénazes, c’étaient pour elle tous des Juifs, c’est-à-dire « nos cousins ». Ces cousins qui vivaient avec nous dans les mêmes villes, qui parlaient notre langue, si proche de la leur car issue de la même racine, si proche que dans les conversations, « Chana tova ! » côtoyait « Sana taïba ! » pour souhaiter bonne année, « As-Salamou aleïkoum » côtoyait « Shalom aleïkhem ! » pour souhaiter la paix. Ces cousins avec qui nous fredonnions les mêmes chants andalous chargés de cette nostalgie de Cordoue d’Averroès et de Maïmonide, si féconde, où les « hakims » musulmans, les « hakhams » juifs et les sages chrétiens se côtoyaient et s’enrichissaient mutuellement. Lhadja Fatma trouvait injuste que ces cousins persécutés et victimisés par les gouer se soient transformés en bourreaux de nos frères Palestiniens.

Chacun a le droit de se demander comment une communauté qui a tant souffert de l’oppression depuis les soldats de Pharaon jusqu’aux nazis d’Hitler, en passant par les adeptes de l’Inquisition, peut-elle se livrer à l’oppression d’une autre communauté. Comment une communauté qui a connu l’Holocauste a-t-elle pu accepter des massacres contre des civils, y compris des femmes et des enfants, à Deïr Yassin et dans de nombreuses autres localités à Haïfa, Tiran, Jérusalem, Jaffa, Ramle et ailleurs, commis par des organisations militaires et paramilitaires comme la Haganah, l’Irgoun et Stern, qui déployèrent une politique de la terreur afin d’entraîner le départ des autochtones et vider les terres en vue d’accueillir de nouveaux émigrants juifs d’Europe et d’Amérique ? Comment celui qui a vécu la domination et l’humiliation continue-t-il aujourd’hui à pratiquer la domination et l’humiliation des autres ?

Je vous demande, monsieur le ministre, comme je demande à tout Juif sensible aux préoccupations de l’autre, de vous mettre pendant quelques instants à la place de Lhadja Fatma pour saisir son interrogation et tenter de lui apporter, à titre posthume, des éléments de réponse.

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عباس عروة Abbas Aroua

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