Le « Vivre Ensemble aujourd’hui »

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Pr. Jamouchi, Secrétaire général de la Conférence mondiale des religions pour la paix (Belgique)

Suite aux événement de Paris et de Bruxelles ces dernières temps,  et en marge, du Colloque international  Le « Vivre ensemble aujourd’hui » à Lausanne en Suisse, organisé par la Communauté des Églises chrétiennes dans le canton de Vaud, notre ami Martin HOEGGER ex. membre du comité de l’Arzillier et « responsable du dialogue œcuménique » à l’EERV, a eu l’aimable gentillesse d’inviter un des conférenciers de ce colloque, Pr. Mohammed JAMMOUCHI, pour nous rendre visite aux locaux de l’Arzillier maison du dialogue inter religieux (*).

Votre serviteur a profité de cette opportunité pour interviewer le Pr Jamouchi, un intellectuel musulman de culture francophone et arabo-andalouse. Secrétaire général de la Conférence mondiale des religions pour la paix (Belgique) et membre du Conseil d’administration de Religions pour la paix (Europe).

Professeur (de pensées musulmane, européenne, et approche comparée des religions) à l’Académie de Sciences islamiques à Bruxelles, il a une double formation (scientifique et philosophique).

Mohammed Jamouchi a été professeur dans l’enseignement public de la Communauté germanophone et francophone de Belgique et chercheur à l’Université de l’État à Gand (Laboratoire d’épistémologie appliquée à la Faculté de Philosophie & sciences morales). Expert pour l’ISESCO où il est intervenu sur des questions relatives à l’école et l’immigration. Auteur de plusieurs dizaines d’articles, il porte un intérêt particulier à l’enseignement de l’islam en Europe. Il fut également secrétaire du programme de la Commission européenne Une âme pour l’Europe et membre du GRIC (Groupe de Recherche Islamo-Chrétien).

Interview

Professeur Jamouchi, vous êtes un routier du dialogue interreligieux en Europe, surtout  avec les Gens du Livre  cela remonte à très loin?

Dans les années 80, il y avait plus de réticences que d’ouvertures pour la pratique du dialogue inter-religieux (1). Pour les musulmans la raison est moins théologique que mentale. La religion islamique ordonne de « discuter avec les Gens du Livre de la meilleure manière qui soit » (les Gens du Livre sont ceux qui ont « reçu » des Écritures révélées). Elle nous invite à vivre de la manière la plus vertueuse avec tout le monde. Les musulmans se doivent d’améliorer les vertus.

C’est le cas du croyant dont la foi est marquée par l’ouverture. Le dialogue m’apprend à connaître l’autre et à me connaître moi-même. C’est par l’autre qu’on se connais véritablement soi-même. Notre personnalité se forge en partie dans la confrontation avec les autres. Le dialogue me permet de relativiser mes pratiques et mes modes de pensées. Quand on vit replié sur sa communauté, on a un sentiment de sécurité et on se sent en situation de dominance, la tentation est alors grande de vouloir institutionnaliser ses propres valeurs, de les ériger en normes absolues, d’imposer son point de vue à l’autre. C’est pourquoi je pense que la connaissance de l’autre, qui passe par le dialogue, est fondamentale pour offrir aux hommes de différentes convictions la possibilité de vivre ensemble pacifiquement.

Comment avez-vous concrétisé votre dialogue ?

Il ne s’agit pas de se projeter sur l’autre ni de s’assimiler à lui, ni de l’intégrer en soi. Dialoguer ne signifie pas nécessairement être d’accord avec son interlocuteur, chacun reste fidèle à ce qu’il est (2). L’art du dialogue est de tendre à créer une relation de réciprocité. C’est un art que de savoir-vivre quand on est hébergé chez l’autre et de savoir accueillir chez soi. En se rencontrant, en se connaissant et en s’appréciant dans nos différences nous pouvons nous découvrir, nous enrichir et nous épanouir dans le respect mutuel. Ce sont des rencontres où ce n’est pas tant l’argumentation théologique et les réflexions conceptuelles et intellectuelles qui priment mais la manière de vivre sa foi dans la rencontre avec l’autre. La rencontre peut s’arrêter à ce moment de partage en commun ou se poursuivre par une meilleure connaissance du vécu de l’autre. Dans ce cas, il faut que chaque groupe ait une connaissance approfondie de la culture de l’autre. Comme vous le voyez, on peut avoir une pensée qui dialogue avec une autre pensée dans le cadre d’une compréhension mutuelle ou plutôt à la rencontre de l’autre dans ce qu’il a de plus profond, de plus essentiel. C’est par moment plus que dialoguer, c’est un esprit qui s’ouvre sur un autre esprit.

Il existe aussi des rencontres d’un autre niveau animés par d’autres fins : celles, entre professeurs, par exemple. Dans notre Groupe de Recherche Islamo-Chrétien, où nous avions des partenaires à Paris, Rabat, Tunis, et occasionnellement au Caire et  à Beyrouth. La perspective était d’élaborer un programme intellectuel, d’études communes permettant à chaque groupe de connaître les démarches et courants de pensées fondamentaux et dérivés des uns et des autres à partir de ses propres sources scripturaires authentiques. Dans ce cas de figure, le dialogue intellectuel, peut paraître alors comme des paroles éthérées, une cathédrale de pensée enfermée entre les parois d’un monastère. Mais les deux ont leurs vertus pour qui sait les pratiquer.

Votre expérience est-elle toujours liée au dialogue islamo-chrétien ?

Non, certainement pas. A Bruxelles, il y a eu une évolution du dialogue islamo-chrétien avec une ouverture sur des croyants de confessions juives, des pratiquants du bouddhisme. Ensuite ce qui a prévalu s’est la catégorie croyant non-croyant. Côté croyant, il y avait les grandes religions présentent en Belgique ; du côté non-croyant, les participants se définissaient soit comme agnostiques, laïcs, athées, humanistes ou encore êtres vivants.

Ensuite, j’ai ressenti la nécessité de l’ouverture vers une dimension internationale d’où mon adhésion à la WCRP (Conférence Mondiale des Religions pour la Paix). Enfin, l’initiative une « âme pour l’Europe » où différentes Eglises et communautés de foi dialogue avec des fonctionnaires de la Commission européenne dans l’espoir d’inspirer l’idée d’une Europe citoyenne bâtie sur des valeurs autres que purement mercantiles.

Que vous a-t-il appris le dialogue avec d’autres croyants ?

Au fil des rencontres je me suis aperçu qu’il fallait se garder de tout syncrétisme, œcuménisme plat ou consensus mou. Il y a des différences entre nous ; il est serait vain de vouloir les nier. D’autant plus que ces différences sont génératrices de réflexions riches et profondes, voire de progrès. Aujourd’hui, l’Europe plurielle dans laquelle nous vivons nous offre des possibilités qui étaient inimaginables il y a peu pour entamer un dialogue tout azimut. De plus en plus fréquemment, le dialogue est devenu le mode par excellence pour ce mettre en rapport avec l’autre, avec les autres. Nous assistons et nous participons de plus en plus intensément à une culture du dialogue.

Nos sociétés, largement sécularisées, multiculturelles, interculturelles et pluralistes nous offre une chance extraordinaire et inattendue pour engager le dialogue mais encore faut-il y être préparer mentalement. Il faut être formé, instruit et éduqué en ce sens pour pouvoir surmonter les obstacles linguistiques, culturels et convictionnels. Il faut trouver le mot adéquat pour engager un processus de dialogue conduisant à la « recherche » de l’autre là où il se trouve et non dans la catégorie stéréotypée où il a été classé a priori. Au-delà des religions, des dogmes et des lois, il faut finalement rencontrer l’homme concret c’est-à-dire l’humanisme (minuscule) et pas seulement son idéologie : l’Humanisme.

Par ailleurs, l’étude comparée des religions est fascinante. La lecture des livres fondateurs des religions révèle que la plupart d’entre-elles ont des racines profondes qui se rejoignent dans un passé lointain et oublié. Pour prendre la métaphore de l’arbre, je dirais que la plupart des branches érigées en religions différentes ont leur racine en Dieu.

Il y’a aussi la métaphore de la roue mais je préfère davantage celle de la montagne. Par sa représentation des trois dimensions elle est plus précise et plus proche de la réalité.

Qu’est-ce que le dialogue pour vous ?

Le dialogue est une parole et une action sublime car il suppose une démarche noble : la discussion avec l’autre, celui qui est différent mais avec lequel on partage la même dignité humaine (accordée par Dieu).

L’esprit et la philosophie du dialogue consiste, idéalement, à rechercher la vérité à partir du point de vue de l’autre, même si nos points de vue divergent.

C’est impossible ! ?

Je m’astreins d’abord au devoir de nous écouter mutuellement ensuite d’essayer de comprendre mes interlocuteurs comme eux comprennent leurs traditions et vivent leur foi, de l’intérieur, et non pas d’abord comme nous pouvons l’aborder, l’analyser de l’extérieur.

Cette démarche n’est praticable que pour celui dont la foi est raffermie et l’identité culturelle est stable. Cette reconnaissance de la vérité de l’autre a comme présupposé qu’il existe des « parcelles de vérités » (pères églises : « semences de vérités », repris par Vatican II) dans chacune des grandes traditions. C’est un aveu de respect et d’humilité.

Qu’est-ce que les religions peuvent apporter aujourd’hui à l’homme ?

La société contemporaine lance continuellement des défis aux hommes de convictions confronté à l’éthique de la responsabilité. Le mode de vie qui nous est imposé par le libéralisme économique et notre société de surconsommation individualisée laisse peu de place pour la dimension spirituelle et éthique. Le libéralisme tout azimut a eu pour but de minimiser au maximum le rôle de l’État. Or, après avoir évacuer l’autorité de la morale chrétienne, la seule entité qui pouvait encore remplir la fonction de garant morale était l’État.

La société moderne ne doit pas donner lieu à l’annihilation de toute valeur morale ; aussi la complexité d’une société multiculturelle qui a perdu son centre de référence éthique traditionnel [« éthique normative »] ne doit pas être un prétexte pour que chacun élabore ses propres principes de conduite menant ainsi au relativisme moral qui se solde dans un vide de sens. Les différentes communautés de foi et de conviction ont à œuvrer ensemble pour développer des valeurs communes permettant l’édification de sociétés meilleures et vertueuses. Il est question aujourd’hui de réhabilité un rôle social et éthique de nos spiritualités. Ces grandes institutions ont un rôle public à accomplir. Il est urgent aujourd’hui de développer la dimension spirituelle de l’homme. Pour ce faire les religions pourraient davantage se préoccuper de leur rôle social que dogmatique. On ne change pas l’homme par décret mais par l’éducation. Seule une longue pédagogie peut permettre aux gens de la base d’atteindre plus de dignité.

Mustapha Habès
2 mars 2016

Notes de référence :

(*) Article de l’auteur, pages 31:37, Bulletin de l’Arzillier, Maison du dialogue N°31, Printemps 2016:
– Article de l’auteur, en arabe in Albassair pages 1:17 N° 762
http://www.albassair.org/journal/762.pdf

(1) Historiquement parlant, le concile Vatican II fut, une étape décisive sur le long et difficile chemin du dialogue entre l’Église catholique et le monde musulman. Le 28 octobre 1965, le pape Paul VI promulgua la déclaration « Nostra Aetate » que les évêques du monde entier avaient approuvé par 1763 voix contre 242. Ce texte est trop peu connu.

Après son préambule, le texte conciliaire appelait les chrétiens à connaître et à respecter les valeurs spirituelles et éthiques de l’Islam, afin de travailler, avec les musulmans, à promouvoir, dans le monde, la justice, la paix, et la vraie liberté, celle qui est donnée à l’homme s’il se confie à Dieu et s’il se laisse conduire par lui

(2) Le culte musulman est reconnu officiellement en Belgique depuis 1974. De la reconnaissance à l’institutionnalisation, l’intégration de la communauté musulmane dans la société belge est en marche.

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مصطفى حابس Mustapha Habes

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