Lettre ouverte À mes frères et chouyoukhs de l’Association des Oulamas algériens

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بسم الله الرحمـن الرحيم

Lettre ouverte

À mes frères et chouyoukhs de l’Association des Oulamas algériens

Mostafa Brahami – 19.09.2019

السلام عليكم ورحمة الله وبركاته

C’est avec une très grande consternation et tristesse que j’ai lu le communiqué de l’association (19 septembre 2019) sur votre site FB, et après avoir appris la rencontre des membres de l’association rencontrer Karim Younes et l’équipe du panel installé et piloté par le système politique algérien. Le communique informe que l’association accepte de faire partie de l’instance chargée d’organiser et de contrôler les élections présidentielles, ordonnées par le chef d’État-major algérien.

Tout le monde sait que c’est l’État-major de l’armée qui a été le véritable pouvoir en Algérie depuis 1962 et à la base de toutes les crises politiques et économiques en Algérie. Cela devient encore plus visible depuis qu’a commencé le hirâk, puisque le chef de l’armée, en dehors de toute constitutionnalité, parle, ordonne, arrête, emprisonne qui il veut. C’est encore le chef d’État-major qui a installé le panel dit de dialogue.

Comment peut-on comprendre cette position de l’association, dans laquelle beaucoup de personnes avaient placé leurs espoirs pour que l’islam retrouve sa place naturelle dans une Algérie libre et indépendante ? Qu’est-ce qui a changé par rapport à la situation d’il y a à peine 8 mois, pour que l’association s’engage aussi clairement avec le pouvoir militaire en Algérie ? Vous voyez et tout Algérien voit que :

  • Les médias (presse et tv) sont toujours aux ordres.
  • Les partis du pouvoir sont toujours en place.
  • Les mêmes visages des ministres, parlementaires etc. sont toujours présents.
  • Les mêmes pratiques du pouvoir sont toujours en place : depuis plusieurs semaines les arrestations se multiplient, malgré le hirâk pacifique qui n’a touché ni personnes ni arbres ni animaux. Silmiyya.
  • Les mêmes juges emprisonnent des personnalités du hirâk pour des motifs futiles, car la justice fonctionne encore au coup de téléphone. Il n’y a pas d’indépendance judiciaire.
  • La Constitution est foulée aux pieds par cette même hiérarchie militaire qui parle de constitutionnalité de sa démarche !

Il y a eu des arrestations d’anciens dirigeants, oui, mais c’est parce que l’équilibre au sein du pouvoir était devenu instable, qu’il fallait qu’une partie du pouvoir dégage pour laisser la place à une autre (ou d’autres) partie. Ils ne sont pas en prison pour avoir fait du mal à l’Algérie. Ils appartiennent tous à la même caste de la corruption et de l’oppression. Ce n’est pas une lutte contre la corruption, puisque les barons de la corruption sont encore en place ! Ce n’est pas pour combattre la hogra qu’ils ont été mis en prison, la hogra est toujours là. Ce n’est pas pour combattre la dépendance de l’Algérie qu’ils sont en prison, la dépendance ne fait que s’accentuer.

Le pouvoir va encore plus loin en essayant de diviser le peuple algérien, puisqu’à la télévision d’État, ils passent l’audio qui parle de « zouaves » ! Ce pouvoir militaire peut faire beaucoup de mal à l’Algérie en poussant une partie de la population contre une autre.

Face à tout cela, l’association s’engage avec ce pouvoir ? Elle veut lui donner sa caution ? Elle veut blanchir sa démarche et sa volonté de garder le pouvoir ?

Elle veut lui donner un vernis islamique ? Elle veut le bien du pays ? Mais tout le bien est que l’Algérie retrouve sa véritable indépendance.

L’association peut-elle accepter l’injustice, l’oppression, la division du pays, l’arrestation et la condamnation des innocents, la dilapidation des biens de la communauté, la corruption, le déni de droits du peuple, individus et communauté ?

L’association peut-elle se dire et dire aux autres qu’elle vise le bien du pays ? Mais le bien peut-il être du côté des oppresseurs, des voleurs, des assassins, des corrompus et corrupteurs ?

Comment l’association peut-elle se justifier devant Dieu et devant les hommes, face à cette demande légitime de mettre fin à un régime oppresseur, inique, corrompu ?

Avec quels mots, avec quel visage l’association peut-elle parler à Dieu et au peuple algérien ? Comment voudrait-elle s’inscrire dans l’histoire de l’Algérie ?

Cheikh Bachir Al-Ibrâhimi et l’association des Oulamas Algériens s’étaient engagés rapidement avec la lutte du peuple algérien contre la France coloniale, malgré le contentieux historique avec le PPA-MTLD, malgré le fait qu’ils ne connaissaient pas les initiateurs de la guerre de la libération. Ils avaient analysé la situation sainement, et s’étaient rangés avec le peuple derrière la bannière du FLN-ALN sans discuter, car ils avaient vu juste : le peuple algérien veut son indépendance, et que la situation coloniale ne pouvait durer, qu’il fallait en sortir.

Nous estimons, moi et beaucoup de frères et sœurs, et qui savons quelle place a cette association dans nos cœurs, que cette démarche est fautive car elle justifie l’oppression de tout un peuple, et jamais l’islam ne peut justifier une quelconque oppression. Elle vous place dans le rang des oppresseurs (ظلمة), des corrompus, des haggarîns. Et jamais l’islam ne s’est rangé du côté des voleurs, des tyrans. Le peuple algérien veut fuir du feu de ce monde pour un monde meilleur.

Le groupe de Compagnons, à qui leur chef, désigné par le Prophète (a), avait demandé d’entrer dans le feu de bois qu’il avait allumé, lui disent : « Mais c’est du feu que nous avons fui. » Et ils refusèrent d’y entrer. Lorsqu’ils racontèrent au Prophète (a) ce qui leur était arrivé et leur refus d’entrer dans le feu, il dit : « S’ils y étaient entrés, ils n’en sortiraient jamais. L’obéissance est dans la mesure et ce qui est reconnu ! » [Bukhârî (7145), Muslim (1840)]

« لَوْ دَخَلُوهَا مَا خَرَجُوا مِنْهَا إِلَى يَوْمِ القِيَامَةِ، الطَّاعَةُ فِي المَعْرُوفِ.» (البخاري (4340)، ومسلم (1840)

Dieu dit :

﴿ وَلاَتَرْكَنُواْ إِلَى الَّذِينَ ظَلَمُواْ فَتَمَسَّكُمُ النَّارُ وَمَا لَكُم مِّن دُونِ اللّهِ مِنْ أَوْلِيَاء ثُمَّ لاَ تُنصَرُونَ ﴾ [هود : 113]

« Ne vous rangez pas du côté de ceux qui commettent des injustices [tyrans], car alors le Feu vous atteindra- et vous n’aurez point d’alliés ni de protecteur en dehors de Dieu. » [Coran 11/113]

L’association, si elle veut rester fidèle aux objectifs nobles des cheikhs Ben Badis, Ibrahimi, Larbi Tebessi, Ahmed Sahnoun, Soltani et les autres, doit avoir les mêmes positions de principe et de résistance : non à la tyrannie, non à la corruption, non à la hogra, oui à l’indépendance du peuple algérien dans le choix de ses dirigeants.

Pour toutes ces raisons, nous vous demandons de reconsidérer votre position et de ne pas cautionner le pouvoir en place, et sa prétendue élection présidentielle, et d’être avec le peuple dans ses revendications claires et courageuses.

Ma position, exprimée ici, est pareille à celle de mon maître Malek Bennabi en 1936, lorsque l’association des Oulamas avait constitué un front commun (Congrès musulman algérien) avec Ferhat Abbâs, Bendjelloul et le parti communiste en Algérie, congrès demandant des droits limités et très réduits à la France coloniale. Il écrivit alors un papier célèbre en utilisant des mots durs contre cette démarche.L’association avait ensuite corrigé le tir et pris des positions comme il lui sied de prendre avant l’indépendance de l’Algérie et après aussi !

Je vous écris ces lignes aussi en partant de l’obligation de la nasîha comme nous l’a enseigné notre maître, le Prophète Muhamed (a) : « L’islam, c’est la nasîha (conseil, recommandation, critique) ! Les Compagnons lui dirent : « A qui ? » Il répondit : « A Dieu, à Son Livre, à Son Prophète, aux responsables musulmans et à tout musulman ! » [Muslim (55)]

Pour toutes ces raisons, nous attendons de vous une révision de votre position, afin qu’elle soit conforme aux finalités de l’islam (maqâsid) et aux nobles objectifs que vous vous êtes fixés.

Votre frère en Dieu                                        

Dr. Mostafa Brahami, le 19 septembre 2019

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