Imaginer le pire pour activer le meilleur

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En répétant “Merci mon Dieu”, face à une affligeante nouvelle ou une pénible épreuve, un croyant se figure inconsciemment les nombreuses options du pire dont il est gracieusement épargné, et apaise sereinement sa douleur. Le scénario du pire tempère la frustration de ne pas être mieux loti, et en dissipant les tourments paralysants, il permet de braver la réalité et assumer son sort, afin de pouvoir ensuite l’améliorer et aspirer au meilleur.
Motivation par la dualité des opposés
Loin d’être une source de confusion, le contraste est un élément essentiel de la perception. Il est difficile de définir une notion sans l’existence de son contraire, et certains concepts ne peuvent être décrits qu’en recourant à la dualité des opposés. Que signifieraient le bien et le vrai sans le mal et le faux ? Sans la nuit, on ne peut pas compter les jours, et sans le négatif, rien n’est positif. Et même s’ils arrivent à se liguer unanimement, les mensonges ne peuvent dissimuler la vérité que momentanément. La dualité est en outre subtilement apprivoisée en logique et mathématiques. Ainsi, si la véracité d’une proposition est difficile à établir, il suffit de démontrer que son opposée implique des absurdités. D’où le fameux raisonnement par l’absurde.
Le champ semble vaste, mais la réflexion est circonscrite à la motivation humaine. La dualité est présente dans toute volonté d’incitation et de motivation. Si la carotte et le bâton sont des outils universels palpables chez toutes les créatures vivantes, les concepts religieux “Targheeb wa Tarheeb” (Intéressement et Avertissement) sont similaires, mais réservés aux humains, croyant à l’invisible et à la justice divine ultérieure.
Le vrai et le faux, le positif et le négatif, sont de puissants et rigoureux outils de logique cartésienne, mais pour la rationalité psycho-sociopolitique dont il est question, on préfère des accessoires souples, moins tranchants, et plus résonnants de par l’envergure. Le meilleur et le pire sont donc convoqués pour scruter et doper notre motivation.
Puisqu’en plaidant subtilement le faux, on a de bonnes chances d’obtenir le vrai, il n’est peut-être pas si candide d’accuser les gens du pire, dans l’espoir d’en tirer le meilleur. Et quand il s’agit de politiciens, l’enjeu est forcément très important ! Et si on se risquait donc naïvement au militantisme pacifique par l’absurde !
Si cela peut rassurer, l’auteur ne manque pas d’expérience en politique virtuelle. Il lui est déjà arrivé de se mettre dans la peau d’un Président de la République, et de signer des décrets imaginaires, en conformité avec l’Algérie de ses rêves (1).
Plutôt indirecte, la nouvelle simulation dénonce une classe politique virtuelle peu enviable, espérant tempérer ainsi des déceptions réelles, et inviter tout le monde à dire “Al-Hamdou Lillah”. Quoi de mieux que “Merci mon Dieu” pour se débarrasser d’une négativité asphyxiante, et s’armer de nouvelles résolutions afin de positiver son sort, et se donner ainsi plus de chances de l’améliorer. Inutile de dire que cela devrait surtout interpeller les concernés, pour assimiler avec nous cette leçon, à défaut d’en être les donneurs. Résumé de la simulation visant à tirer le meilleur du pire.
Perspectives basées sur le pire
“En calculant sur le pire on ne risque d’être trompé qu’en bien.” Henri-Frédéric Amiel
Alors c’est pile ou c’est face ? Tu es sûr ? Bon d’accord, tu prends donc le pouvoir, et moi je m’occupe de l’opposition. Et dans un an, on applique la loi et la constitution des permutations.
Hé, hé ! Et moi ? Qu’est-ce que vous faites de moi ? Ça y est, vous me larguez comme ça ? Je ne fais plus partie de vos plans ? Vous avez déjà oublié nos accords ? Pourtant la dernière fois, c’était un dé à six faces qu’on avait utilisé !
Ah les filous, ils m’ont trahi et répudié ! Mais je n’ai pas encore dit mon dernier mot. Je vais essayer de voir le chef suprême. Et si, lui aussi, il est dans le coup, alors là oui, je suis cuit !
Comment ? Le chef est trop pris ? Demain aussi ? Bon, c’est clair, ils l’ont monté contre moi. Je laisse tomber dignement. Et surtout intelligemment. Deux retraites, trois pensions, les bricoles des enfants, les placements de leur mère. C’est modeste, mais c’est assez pour pouvoir me consacrer à ma véritable vocation : Les analyses ! Oui, les analyses et décortications en profondeur ! Sans le savoir, je dois avoir attendu ce moment avec impatience. Je devrais accorder plus d’attention à mes signaux intérieurs. Avec mes analyses, je ferai d’une pierre plusieurs coups. Je commencerai d’abord par déstabiliser ces deux filous. Et en utilisant leur propre arme ! Mon nouveau programme sera non seulement inspiré de celui de l’actuel président, mais je ferai tout pour qu’il ne contrarie pas celui de son prédécesseur, tout en veillant à anticiper les idées maîtresses de son successeur. Un programme tri-présidentiel ! C’est eux qui ont déclenché la surenchère.
Comment ? Tu trouves anormal que je les critique alors que je n’attends qu’un coup de fil pour les rejoindre ? Mais c’est qu’ils m’ont répudié mon cher ! Tu as oublié ? Dans ce cas, pourquoi trouves-tu normal qu’une personne répudiée, accuse son conjoint de tous les maux alors qu’elle aussi, elle n’attend qu’un signe pour se précipiter et jurer plus de fidélité et de subordination ? Je ne comprends pas pourquoi on refuse au pragmatisme politique ce que l’on bénit pour le romantisme domestique !
Grimper et chuter dans le sens du poil
Mais attention, s’ils ne veulent plus de moi, je me suis déjà fait une raison, c’est que Dieu m’a guidé vers la noblesse analytique. Peut-être même qu’à travers ma modeste personne, il veut soulager ce peuple, qui, il faut le dire, a trop souffert. Je vais donc être plus utile qu’avant. Je vais l’éclairer ce peuple ! Et puis, on ne sait jamais, s’il s’avère à la hauteur avec suffisamment de répondant, c’est par la grande porte que j’effectuerais alors mon grand retour ! Et c’est à plat ventre que ces deux-là viendront présenter leurs offres de service ! Je leur montrerai alors qu’en matière de permutations, moi aussi, je ne manque pas d’imagination. Tous les trois mois, je signe un décret dressant l’un d’eux, chef direct de l’autre ! Avec tous les feux tournés au vert !
Mais une fois de plus, je ne fais pas de fixation ! Je ne suis pas un acharné ou un adepte du divorce définitif. Ce que les simples d’esprit, et les légers de pragmatisme, tiennent pour de l’honneur. Je sais comment tomber. Même en chute libre, il faut tomber dans le sens du poil. Ça porte bonheur, et on a donc plus de chance de se faire tendre une perche.
Un intellectuel, stratège, sage, historique, et expérimenté, doit normalement se trouver au sommet, mais pour le moment, Le Bon Dieu préfère sans doute me voir dans un palier intermédiaire. Il y a tellement de problèmes à analyser ! Un problème bien analysé, c’est presque n’importe qui au sommet qui peut ensuite le résoudre.
Ces soi-disant académiciens et penseurs ? Ils vont vite se rendre compte qu’ils ont beaucoup à apprendre de moi ! Le brassage de la pertinence, complaisance, virulence, allégeance, ça ne s’imagine pas ! Ça se vit ! Les plus brillants ne devront pas tarder à rejoindre mes rangs. Je serai très chargé. Les médias ne me laisseront pas tranquille. Mais je suis prêt ! Contribution dans tel journal. Chronique dans cet autre. Conférence dans telle chaine. Débat dans telle autre. Je dois toucher toutes les élites et toutes les couches sociales !
Les collaborateurs, le véritable nerf de la guerre et de la dévitalisation
Bonjour. Merci d’être venu si tôt. Je sais que je peux compter sur ta fidélité et ta dévotion. Aujourd’hui nous devons éplucher la stratégie de sensibilisation des masses laborieuses sur les réseaux sociaux. Pour la presse, la télévision, et l’élitisme, c’est ficelé. Pour les pourparlers et les négoces avec les syndicats, c’est reporté à la semaine prochaine.
Aujourd’hui, je veux que tu composes l’équipe devant gérer mes billets quotidiens à travers les réseaux sociaux. Je veux des gens vigilants pour filtrer les réactions polluantes de mes adversaires ! Comment ça, difficile de les reconnaitre ? Mais qu’est-ce que tu as ce matin ! N’est-ce pas à travers le signe qu’on reconnait les nombres négatifs ? C’est donc très simple, tous les commentaires et réactions contrariant mes analyses ne peuvent venir que de mes adversaires et leurs suppôts ! Oui, absolument, même s’ils sont très nombreux ! Il ne faut pas oublier les ennemis de l’extérieur !
Quoi ? Le séminaire sur les langues nationales et officielles ? Ah oui, je me rappelle. Eh bien, je ne te l’ai pas dit, j’ai décidé de zapper cet évènement. Ecoute, j’ai peur que mon obstination de chaoui, n’offense tout le monde, chaque camp choisissant d’encaisser le coup là où c’est utile de crier sa douleur. Je ne veux pas risquer ma popularité. Si tu veux que j’assiste au séminaire suivant, tu dois d’abord me transcrire les nouvelles orientations en langage Fortran. Je n’arrive pas à piger la version originale. Tu les as oubliées ces orientations ? C’est à peu près ça : La langue arabe étant désormais mourante, le développement futur doit s’inscrire dans une langue vivante, sachant pertinemment que l’avenir ne peut appartenir qu’à la langue amazighe avec un alphabet à la carte ! Toi aussi tu es confus ? Mais c’est dans ces situations que j’ai vraiment besoin de ton apport !
Ecoute, ces derniers temps, tu parais en méforme et moins enthousiaste. Je dois être franc et direct ! Moi je ne veux pas d’une collaboration basée juste sur l’allégeance et la fidélité. Je suis désolé mais à ce niveau-là, les sentiments ne suffisent plus. Il me faut des compagnons absolument convaincus. Ce n’est pas que je ne te fais pas confiance, mais la conviction c’est primordial. Je veux que tu comprennes à fond ma stratégie analytique. Mes fondements, c’est la rationalité et l’Islam modéré. Alors écoute et suis attentivement. C’est cartésien mais pour certains, il faut plus de concentration. Quand moi je te dis que d’un côté mes analyses sont importantes et pertinentes, et que de l’autre côté mes décortications sont d’une précision chirurgicale, c’est que, cher ami, Le Bon Dieu, avec sa prescience, Maître des cieux et de la Terre, il le sait déjà, et mieux que nous tous ! Maintenant, si ce n’est pas clair, dis-moi où est ton problème ? Ce n’est quand même pas à cet âge, que tu vas commencer à douter de la prééminence divine !
Oui, on peut voir les choses ainsi. C’est effectivement un devoir aussi nationaliste qu’islamiste. Si on s’y prend adroitement, il n’y a aucun conflit ! Comment ça, je risque de m’approcher des uns et de m’éloigner des autres ? Mais non ! Ça c’est la langue de bois des détracteurs de tout ce qui bouge ! Moi je serai plutôt ce rassembleur tant attendu. Tiens, tu reprends des couleurs, tu viens justement de me donner une excellente idée pour un nouveau slogan : “Analyser profondément et disséquer une fois pour toutes, pour mieux rassembler !” C’est par ces menus détails et ces finesses subtiles qu’on peut faire la différence, et réaliser un consensus qualitatif non négligeable. Et qui sait ? Peut-être que si nous nous acquittons convenablement de cette noble mission, et pouvant alors avoir déjà changé d’avis, le Mektoub n’hésiterait plus à nous renvoyer l’ascenseur.
Le vilain confort du moindre mal
C’est consolant d’éviter le pire. Mais gare au réconfort abusif, l’euphorie non contenue risque d’évacuer toute l’humilité d’usage, jusqu’à offrir l’illusion d’être tout près des meilleurs. C’est facile et peu glorieux de passer en dessous d’une barre-étalon quand celle-ci est très haute. C’est presque aussi facile que de dépasser une voiture en panne. Lorsque on double et sème un traînard de coureur, le nouvel objectif doit rester devant et non se retrouver derrière. Peu importe le classement si on arrive hors délais, la comparaison est alors vaine, sans aucun réconfort.
La plus abjecte des gestions du mal, c’est de penser faire suffisamment mieux en se contentant du moindre mal nonchalant. Le meilleur étant la somme des petits pas vers le mieux, pourquoi ne serait-il donc pas aussi l’intégrale des petites marches s’éloignant du pire ?
Oh que non ! Ni l’un, ni l’autre, la vie étant éphémère, les limites d’intégration sont infiniment petites. Si on peut prendre son temps pour faire du bien par tranches, le mal, quant à lui, doit être assumé et non fractionné en petites doses. On peut passer toute sa vie à faire le malheur des autres, avec la satisfaction malsaine d’alléger la douleur. Faire des calculs avec le mal, c’est se compromettre doublement, et la justice paresseuse est déjà une injustice. En plus de refuser toute complicité, la rationalité mathématique déjoue toutes les ruses et les calculs pervers, pour s’incliner humblement devant les lois suprêmes de la pondération divine : “Quiconque tue une personne non coupable de meurtre ou de sédition sur la Terre est considéré comme le meurtrier de l’humanité entière.” Coran 5/32
La sagesse ne doit pas cesser de prôner le bien et le mieux-faire, et en se retrouvant sans autre choix, elle ne peut que retenir le moindre mal, mais c’est seulement sans se déshonorer d’une quelconque complicité, qu’elle peut défier les détracteurs. L’intendance rusée du moindre mal et sa clientèle opportuniste, jouent et perdent gros, et leur sort final peut même s’avérer plus pitoyable que celui du pire de référence, devant lequel, ils se sentent confortables et meilleurs.

Référence :
(1) http://www.lequotidien-oran.com/index.php?news=5205144&archive_date=2014-10-27
http://lequotidienalgerie.org/2014/10/09/mirages-dune-traversee-du-desert-qui-nen-finit-pas/
http://hoggar.org/2014/10/10/mirages-dune-traversee-du-desert-qui-nen-finit-pas/

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