Le DRS est mort ! Vive le DRS !, Ahmed Benali

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Toufik est loin ! Acte final d’un feuilleton de reality show au sein de d’une officine sombre nommée DRS (Département du Renseignement et de la Sécurité) qui dure depuis plusieurs années. Le rideau tombe sur la période la plus sanguinaire de l’histoire des services algériens. Le DRS a marqué la mémoire collective algérienne plus que ses prédécesseurs le Ministère de l’Armement et des Liaisons générales (MALG) et la Sécurité Militaire (SM) réunis.

Le règne du général major Mohamed Mediene aura duré un quart de siècle. Il aura été le maitre absolu de la scène politique, militaire et sécuritaire du pays au point qu’il se serait pris pour « Rabb Eddzayer ». Il était longtemps chef suprême de l’ensemble des services de renseignements, émir national des GIA (Groupes Infiltrés par l’Armée), commandant-en-chef des patriotes, faiseur de présidents, de premiers ministres, d’ambassadeurs, de chefs de partis politiques, etc. Sous son règne l’Algérie a vu mourir un quart de million de ses enfants, des centaines de milliers de déplacés et d’exilés, les affres de la détention arbitraire, de la torture systématisée, des exécutions sommaires et des massacres.

Après 25 ans de « services rendus à la patrie », un communiqué de la Présidence de la République (1) nous apprend que « Rabb Eddzayer » a été déchu de sa divinissime fonction, par ordre d’Abdelaziz Bouteflika, président de la République, ministre de la Défense nationale. Le communiqué nous apprend aussi que Mohamed Mediene a été remplacé par le général-major à la retraite Athmane Tartag, à la tête du DRS.

Une bonne nouvelle qui en cache une très mauvaise !

Car si Toufik a pu commettre autant de dégâts en Algérie, c’est parce qu’il comptait sur l’obéissance, la fidélité, et le zèle de ses « bloody boys » qui ne connaissaient pas de limites dans l’administration indiscriminée de la violence, à l’instar, entre autres, des Hassan, Maïza, Mhanna et… Tartag.

Qui est donc Athmane (alias Bachir) Tartag ?

Il a dirigé pendant plus d’une décennie (1990 à 2001) le Centre principal militaire d’investigation (CPMI) de Ben-Aknoun, rattaché à la Direction centrale de la sécurité de l’armée (DCSA), dirigée alors par Kamel Abderrahmane. Sa brutalité lui a valu d’être surnommé le « monstre de Ben-Aknoun » (2). Les extraits en annexe tendent d’accréditer ce triste sobriquet.

Toufik le sanguinaire a été remplacé à la tête du DRS par sa propre création qui a dépassé l’œuvre du maître. Alors que l’on ne vienne pas nous dire que ce remue-ménage au sein du DRS constitue une restructuration dans le cadre d’un programme de contrôle démocratique des services de sécurité.

On croira aux restructurations visant effectivement au contrôle des moukhabarat par le peuple, quand il y aura une autorité élue, sans fraude, qui les initiera en expliquant au peuple de façon transparente les nouvelles structures de ces services ainsi que les organes, les législations, les lois pénales, et les modalités qui permettent aux représentants élus du peuple et à la société civile de contrôler ces moukhabarat.

Ahmed Benali
14 septembre 2015

Ils ont dit de Tartag

Tartag et l’utilisation d’agents perturbateurs et groupes armés

Mohamed Samraoui : « Pour revenir à cette période de début 1991, une anecdote mérite d’être racontée : Alors que des agents du commandant Amar participaient à aider le ” service d’ordre ” du FIS pour encadrer les manifestations, les agents provocateurs de Bachir Tartag tentaient sans succès de perturber les marches du FIS. » (3)

Mohamed Samraoui : « C’est alors, raconte Chouchane, que le colonel Bachir Tartag lui répliqua : “Laisse Zitouni tranquille, c’est notre homme ; c’est avec lui que tu vas travailler”. Lors de son dernier entretien, le général Kamel Abderrahmane expliqua au capitaine Chouchane qu’en contrepartie, il recevrait le grade de colonel et qu’il n’aurait aucun souci à se faire pour sa famille. » (4)

Tartag et l’assassinat politique

Mohamed Samraoui : « La manière dont a été liquidé l’ex-chef du gouvernement [Qasdi Merbah] dénote le professionnalisme des auteurs, qui disparurent une fois leur forfait accompli, non sans avoir pris soin de récupérer son porte-document (Mais pas son arme). Cette opération, dont le nom de code était “virus”, est relatée en détail dans un article publié en 1999 sur le site du MAOL “Opération virus”. Les hommes du commando de tueurs faisaient partie de l’unité 192 et qu’ils étaient dirigés par le colonel Tartag lui-même. Je ne sais pas si cette version est exacte, car mes sources, affirment que cette opération a été montée par la DCE et non la DCSA, en raison de la participation de Kaci Abdallah, qui est un agent de Smaïn Lamari. Toutefois, il se peut que la DCSA et la DCE aient collaboré ensemble pour liquider Kasdi Merbah. Quel que soit le service engagé, une chose est sure, cette affaire est un coup tordu du DRS. » (5)

Tartag et les exécutions extrajudiciaires et massacres

Mohamed Samraoui : « Le colonel Kamel Abderrahmane avait donné des instructions au chef du CPMI, Athman Tartag, de ne plus présenter les “intégristes irrécupérables” à la justice ! Et d’ajouter que désormais le travail était facilité, car dès qu’un islamiste dangereux était arrêté, il suffisait de l’abattre en simulant la légitime défense ou une tentative d’évasion de sa part, ou sous tout autre prétexte. » (6)

Citant le journal arabophone El Watan El Arabi (No. 1087, 2 janvier 1998), I. Taha rapporte (7) le témoignage d’un ancien officier algérien qui révéla que l’un des centres de l’armée qui exécute les massacres est dirigé par le colonel Othmane, dit Bachir.

“Captain X was an officer of the secret services in the Algerian army before deserting. He is also one of the few defectors who revealed to newspapers the implication of the army in the crimes perpetrated in Algeria. On 12 January 1998 the German Der Spiegel published his statement:

It was the events of Badjarah that pushed me to give up my privileged position of captain and to escape. On a morning of May 1994, the inhabitants of this suburb of Algiers were horrified when they discovered a dozen of corpses on the sides of the road, all poor young people of the neighbourhood. I was there when a lieu-tenant of Badjarah announced this collective murder to his superior in the minis-try of defence. The first question from the latter was: ‘what are the people in the street saying?’ ‘They suspect the military security’ replied the lieutenant.

The chief calmed him down: ‘But, this is not serious, tell them that it was a settling of scores between the terrorists’. Soon after the soldier left, the officer exploded with laughter and expressed his satisfaction: ‘Bachir and his men have done good work. I have to call him right away to congratulate him’. Bachir is the pseudo-name of an officer of the secret services, colonel Atmane Tartag. His general headquarters were in a military barrack on the heights of Algiers. His speciality was the execution of collective murders. He was pushing the families of Islamists to go into hiding. Not long after the massacre of Badjarah, the commandos of Bachir continued the killings in the Eucalyptus neighbourhood. There have been many of such at-tacks. I saw myself these groups of killers in action and I am ready to testify before international commissions of inquiry.” (8)

Tartag : chasseur des militaires contre l’éradication

MAOL : « C’est le CPMI (Sous le commandement du colonel Bachir Tartag alias Atman) qui fut chargé par Toufik du dossier des militaires gênants qu’il fallait absolument éliminer par n’importe quel moyen. Depuis la fin de l’année 92, le nom de Bachir Tartag est devenu synonyme de peur, de terreur et bien plus grave, ce nom incarne la mort, et la simple citation du centre de Ben-Aknoun suffit à donner des frissons au plus aguerri des officiers ; la réputation que le commandant du CPMI a acquise lui a valu une place au soleil : la postérité. […]

Bachir Tartag a réussi à se construire une réputation des plus macabres, et à trop vouloir satisfaire Toufik en faisant un peu trop de zèle, il a fini par avoir presque autant de sang militaire sur les mains que tous les groupes terroristes réunis. La bavure est admise surtout lorsqu’il s’agit de liquider des témoins gênants ou des officiers à la conscience immaculée. Jamais un officier du service opérationnel du DRS n’a fait aussi long feu au CPMI (centre principal militaire d’investigation).

Les résultats obtenus par Tartag ont toujours incité Toufik à demander encore plus, jonglant avec les différents directeurs des services opérationnels sur le terrain (le GIS, Groupe d’Intervention Spéciale, commandé par le colonel Abdelkader Khemel, le Centre Antar, commandé à l’époque par le colonel Farid et le CPMI, commandé par Tartag), Toufik faisait figure de chef d’orchestre, et en jouant sur le principe sacro-saint du cloisonnement, il n’hésitait pas à monter un service contre l’autre pour inciter tout le monde à la concurrence et au surpassement.

Il est à la fois difficile et même insoutenable de décrire ce que des officiers, sous-officiers de la république, des cadres militaires supérieurs ont vécu dans les centres opérationnels tel que le CPMI. Mais par devoir de justice, pour que leurs mémoires (pour ceux qui ont péri) soient respectées, il convient de raconter leurs calvaires et leurs descentes aux enfers de Tartag.

A l’arrestation, le sujet est introduit dans la voiture, sa tête est placée entre ses jambes pour qu’il ne reconnaisse pas la destination ; une fois arrivé au centre, la voiture est stationnée devant la porte de la bâtisse qui sert de prison. Le sujet est descendu de la voiture et conduit à l’intérieur avec une cagoule qui est enlevée une fois à l’intérieur. Il est ensuite délesté de tous ses vêtements sous des regards humiliants, pour mettre une combinaison militaire aux odeurs nauséabondes (du même modèle que celle des mécaniciens mais de couleur verte), déjà utilisée par des dizaines de victimes et entachée de sang. Généralement le nouvel arrivé est accueilli par les cris et les supplices d’un autre détenu interrogé dans une des salles réservées à cet usage. C’est le premier choc que reçoit la personne arrêtée, qui devient à partir de ce moment, objet à tous les dépassements. La suite des événements dépend du futur décidé par les chefs pour la personne arrêtée, et suivant le cas une attitude bien spécifique est adoptée par les hommes de Tartag chargés de mener l’interrogatoire, et si le sujet jouit d’une recommandation supérieure, c’est Tartag en personne qui s’en charge.

Si la personne est condamnée à mort, les séances de torture commencent immédiatement par des coups, et la combinaison n’est même pas nécessaire. Le cas du commandant Mohamed Abbassa, un officier marin, est un exemple typique. Arrêté au siège du MDN le matin du premier mercredi du mois de janvier 94 ; il fut transporté au CPMI où il décéda deux jours plus tard. Depuis le premier jour, ce fut Tartag en personne qui s’occupa de son cas; le motif de l’arrestation: “suspicion d’appartenance à une entreprise terroriste” (son nom avait surgi lors d’un précédent interrogatoire avec un autre officier qui osait dire “non”), et c’est bien sûr des noms que Tartag voulait lui arracher, aidé par un autre officier du CPMI (lieutenant Mohamed) qui prenait du plaisir à torturer des officiers supérieurs, gifles et coups de manche à balai pour commencer. Il fut ensuite allongé tout nu sur un sommier métallique et attaché par des sangles et arrosé d’un seau d’eau. Le lieutenant Mohamed lui mis les électrodes aux pieds puis aux organes génitaux, Tartag dirigeait l’opération et demandait la collaboration sous peine de poursuites de la séance de vérité.

A chaque fois que le courant était branché, le lit en entier se déplaçait. Et ce qui rendait Tartag plus nerveux était le silence et la résistance du commandant Abbassa. Et dans les rares moments de répit, la seule réponse de Abbassa était “vous ne savez pas ce que vous faites à l’Algérie, êtes-vous seulement conscients ? “. Le chalumeau, la manche à balai, les bouteilles, les fourchettes, toute la panoplie de la torture fut employée par Tartag et son second, et à chaque fois que le commandant Abbassa perdait connaissance, Tartag devenait encore plus furieux et le lieutenant tortionnaire était presque dans un état de transe. Au soir de la deuxième journée, ce fut un corps méconnaissable, enflé et brûlé, même aux yeux, qui rendit l’âme en murmurant des mots à peine audibles. La dépouille n’eut même pas droit à un enterrement correct. […]

D’autres officiers ont eu un traitement très particulier, par des éléments de l’équipe de Tartag qui se sont spécialisés dans le remodelage et la rééducation. Casser les hommes est devenue leur mission, et pour casser un homme ils ont trouvé la formule : arracher cette qualité qui fait d’un homme, un homme, sa virilité, son honneur. En plus des castrations devenues assez courantes, le viol des hommes est pratiqué comme un moyen de contrôle et de soumission de certains durs aux yeux de Tartag. . Les éléments de l’équipe de Tartag avaient accès à toutes les commodités et se permettaient tout lors des arrestations, ils se servaient au passage de bijoux, d’argent, voitures et ont pour la plupart, amassé de vraies fortunes.

Bien plus encore, quand une femme était au goût d’un des officiers en charge de l’arrestation, il était bien simple pour lui de revenir et de l’arrêter plus tard, même si elle était mariée, cela importait peu. Elle devenait “après son kidnapping”, une complice, une terroriste aussi, puisque arrêtée sous le même chef d’inculpation que l’homme de la famille. » (9)

Tartag et les services étrangers

Christophe Dubois et Marie-Christine Tabet : « Sur le plan opérationnel, les interlocuteurs des services français sont le général- major Athmane Tartag et le général Hassan, deux hauts gradés très puissants dans l’appareil sécuritaire algérien : ‘On a des réunions techniques avec eux, témoigne un policier spécialisé. Des échanges de télégrammes, des notes techniques, très poussées… Nous avons aussi des actions communes, notamment des opérations d’infiltration.’ » (10)

Lyes Laribi : « Le commandant Emmanuel D., ancien officier du renseignement sous le régime de l’apartheid, aurait été chargé de la collecte des renseignements sur les réseaux islamistes dans le monde. Il aurait été derrière une réunion de travail entre les services israéliens et algériens en Italie. Le capitaine Stephan D., ancien officier du contre-espionnage sud-africain, est présenté comme un spécialiste de la torture dite « scientifique ». Il est proche du général Tartag. Enfin, le commandant Uri B., ancien officier de l’armée sud-africaine, a aussi la nationalité israélienne. Il aurait effectué des achats d’armements pour l’armée algérienne chez les Israéliens. Il supervise les entrainements des forces spéciales à Biskra. Il est considéré comme proche de l’ancien ambassadeur algérien en Afrique de Sud. » (11)

Tartag a su toujours s’en tirer

Mohamed Samraoui : « Tartag assumait alors les vilains coups de Kamel Abderrahmane, mais le colonel Tartag, lui, une sorte de Mengele à l’algérienne dont j’aurai l’occasion de reparler, saura échapper aux mauvais coups liés à son “sale boulot”, il restera en fonction jusqu’en mars 2001, et il est toujours vivant à ce jour promu au grade de général et assurant les fonctions de conseiller spéciale du DRS ; le général Toufik. » (12)

Bachir Tartag, le ” monstre ” de Ben-Aknoun

Mohamed Samraoui : « Mais ma surprise fut plus grande encore en visitant le CPMI (Centre principal militaire d’investigation) de Ben-Aknoun, que dirigeait le lieutenant-colonel Athman Tartag, dit “Bachir”. J’avais connu cet officier au début des années quatre-vingt à Annaba, et il était alors devenu un ami (il habitait un logement à la cité Gaciot, à peine distant de dix mètres de la cité militaire où je logeais). Il était l’un des rares chefs de BSS (Bureau de sécurité du secteur), lorsqu’il était en poste avec moi à Oum El Bouaghi, qui exécutait à la lettre mes instructions et dont les rapports qu’il m’adressait ne nécessitaient aucune correction tant ils étaient bien rédigés.

Même la “guéguerre” de 1987 à 1989 entre DGPS et DCSA n’avait pas altéré notre amitié. Car contrairement à beaucoup de collègues, je n’avais jamais fait de distinction entre DGPS et DCSA, ni plus tard entre DCE et DCSA, car je partais du principe que je servais l’État. Point. Voilà pourquoi, malgré le cloisonnement en vigueur, beaucoup de responsables comme Athman Tartag, Mohamed Bouzit, dit “Youcef”, ou Belbahri Farès sont restés de bons amis.

Le CPMI (Centre principal militaire des investigations) était au début des années quatre-vingt le siège de la sous-direction de la prévention économique, du contre-espionnage et de la sécurité intérieure. Avec le découpage DGPS-DCSA, le centre de Ben-Aknoun fut rattaché à cette dernière direction.

Ce que j’y ai vu et entendu lors de ma visite de juillet 1994 était vraiment hallucinant ! Bien que leur mission soit spécifiquement militaire, je savais que les cadres du CPMI travaillaient sur les islamistes depuis fin 1990, car mes officiers qui patrouillaient la nuit et qui distribuaient de “faux communiqués” du FIS m’avaient rapporté à plusieurs reprises qu’ils surprenaient souvent leurs collègues du CPMI en train de badigeonner les murs de graffitis “pro-islamistes” dans les quartiers chauds d’Alger comme Badjarah, Kouba, Birkhadem… (Ce que m’avait confirmé le commandant Belbahri, dit “Farès”, un très bon ami qui fut le prédécesseur de Atman Tartag au CPMI, avant qu’il ne soit envoyé comme attaché militaire au Caire).

Lors de mon entretien avec  le lieutenant-colonel Tartag, j’ai appris qu’il avait constitué dès le début 1992, sur ordre du général Kamel Abderrahmane, une unité de “commandos” appelée “unité d’action” qui se chargeait non seulement de l’exécution des suspects, mais également de terroriser les familles d’islamistes dans les quartiers considérés comme leurs fiefs. Selon ses propos, “il coupait le soutien aux intégristes qui ne devaient plus retrouver refuge chez leurs parents”.

Cette unité était constituée de plusieurs groupes de six à dix éléments accoutrés en tenue “afghane” et portant des barbes d’une dizaine de jours. Au milieu de la nuit, à bord de véhicules civils banalisés, ils se rendaient dans les quartiers “islamistes” comme Cherarba, les Eucalyptus, Sidi-Moussa, Meftah, etc., pour cibler des familles bien précises, celles des islamistes recherchés. Ils frappaient à la porte en criant : “Ouvrez, nous sommes des Moudjahidine.” Dès que la porte s’ouvrait, les occupants étaient tous massacrés. Le lendemain, les quotidiens nationaux faisaient état de guerre fratricide dans les rangs des islamistes (lorsque ces crimes n’étaient pas attribués aux seuls islamistes). Le bilan quotidien de ces exactions variait de dix à quarante.

Ces expéditions punitives contre les “durs de la mouvance islamique” étaient aussi considérées comme des actions “préventives” visant, d’une part, à éviter que les sympathisants du FIS rejoignent les maquis après avoir été libérés des camps du Sud et, d’autre part, à se débarrasser des islamistes ayant bénéficié de la “complaisance” de la justice.

Le lieutenant-colonel Bachir me déclara ainsi : “À quoi bon les remettre à la justice si au bout de trois ou six mois ils sont remis en liberté pour nous harceler de nouveau ? Dès que quelqu’un tombe entre nos mains, il ne risque pas d’aller en prison ! Tu vois, on fait faire des économies à l’État !” Quel cynisme !

Sincèrement j’étais bouleversé ; ce n’était plus le capitaine Tartag que j’avais connu à Constantine, le gentil, brave, serviable, éduqué, humain… J’avais en face de moi le lieutenant-colonel Bachir devenu un monstre, un mutant. J’avais du mal à croire en cette métamorphose.

Voilà le résultat du plan d’action que les conseillers du général Khaled Nezzar ont élaboré. L’objectif était de semer la haine dans le cœur des Algériens, de semer la discorde et diviser le peuple pour mieux s’approprier la rente. Le général Nezzar lui-même a reconnu des “bavures”, estimant normal ces “dépassements” ; mais le caractère systématique des crimes interdit de les assimiler à des “dérapages” isolés.

En quittant le CPMI, la phrase de feu Mohamed Boudiaf “Où va l’Algérie?” *(en fait il s’agit du titre d’un ouvrage qu’il rédigea en 1963, quand il entra en opposition contre le régime) m’avait hanté, car j’imaginais alors que la police et la gendarmerie aussi devaient agir de la même manière ; il y aurait également les miliciens (patriotes, GLD, groupes d’autodéfense…) qui allaient être armés. Cela deviendrait incontrôlable, la loi de la jungle, la loi du plus fort. Les histoires de racket, de viols, d’assassinats, de règlements de comptes, de banditisme… c’était hélas bien vrai. Le petit peuple était sans protection. Voilà l’œuvre grandiose qui fait la fierté et l’orgueil du trio Toufik, Smaïn Lamari et Kamel Abderrahmane.

L’unité 192

Quelques années plus tard, j’obtiendrai des précisions intéressantes sur l’escadron de la mort dirigé au sein du CPMI par Bachir Tartag. En juillet 2001, je rencontrai en Europe le capitaine Hassine Ouguenoune, dit “Haroune”, officier dissident membre du Mouvement algérien des officiers libres (MAOL), mouvement devenu célèbre par les révélations du site Internet www.anp.org (créé en 1997) sur le pouvoir militaire algérien. Haroun avait été en poste à la DCSA jusqu’en 1990 (il a exercé au CPMI dirigé par le lieutenant-colonel Tartag) et il avait ensuite assuré des fonctions de renseignement à l’ambassade d’Algérie à Paris, jusqu’à sa désertion en 1995.

Il m’a donc confirmé l’existence des groupes de l’horreur mis en place dès le début 1992 au niveau de la DCSA.

Selon lui, cet “escadron de la mort”, désigné sous le nom “d’unité 192” (1 pour janvier, 92 pour 1992, année du coup d’État qui renversa Chadli) a été créé au début de cette année-là par les généraux décideurs et confié au colonel Kamel Abderahmane *(Le terme “escadron de la mort” désigne une unité d’action qu’elle soit de la DCE, de la DCSA ou des para-commandos de l’Armée, qui commettent des exactions contre des civils, avec les mêmes méthodes employées par les sinistres “escadrons de la mort” qui sévissaient au Brésil dans les années 1970.)

Sa mission était initialement de “neutraliser” tous les officiers de l’armée hostiles à l’arrêt du processus électoral. Cette “unité 192” était composée d’éléments du CPMI de Ben-Aknoun et renforcée par des commandos-parachutistes des forces spéciales de l’ANP.

Rapidement, cette “unité 192” s’est transformée en unité antiguérilla chargée d’infiltrer *(L’infiltration se faisait soit par l’utilisation d’un repenti, soit en simulant une désertion, soit enfin en injectant un sous-officier avec une couverture et une légende civile) et de traquer les maquis et les opposants islamistes, notamment à Médéa et Aïn-Defla.

Le moral des “néo-mercenaires” était entretenu grâce à divers avantages: primes, avancement dans le grade (beaucoup de ces sous-officiers se retrouvent aujourd’hui avec le grade de commandant ou même de colonel), logement, véhicule, commerce ; et ils bénéficiaient de l’impunité totale lorsqu’ils agissaient en marge de la loi (trafics divers, consommation de drogue, viols…) ou lorsqu’ils dérobaient argent, bijoux ou objets de valeur au cours des perquisitions.
Selon Hassine Ouguenoune, “l’escadron de la mort, comme cette unité était communément appelée (Par les militaires impliqués dans la lutte contre l’intégrisme) sera responsable de nombreux assassinats de civils attribués aux islamistes (Comme ceux de M’hamed Boukhobza, le 22 juin 1993, et de Kasdi Merbah, le 21 août 1993).

Les escadrons de la mort sont également responsables de l’organisation des massacres des détenus de Serkadji (109 morts le 21 février 1995) et de Berrouaghia (49 morts le 13 novembre 1994).

En juillet 1994, mes doutes seront renforcés en voyant certains de mes officiers agir comme des monstres, mais je me refusais pourtant à admettre cette métamorphose que je mettais sur le compte de “l’instinct de survie” face à la pression qu’ils subissent, aux menaces qui les guettent et aux dangers qu’ils côtoient chaque jour.

En mai 1995, le général Mustapha Cheloufi, ex-commandant de la gendarmerie nationale et ex-secrétaire général au ministère de la Défense nationale (prédécesseur du général Khaled Nezzar à ce poste), un officier dont les qualités humaines ne peuvent pas être mises en doute, conforta ma suspicion lorsqu’il me révéla qu’il trouvait chaque matin des cadavres d’islamistes “jetés” à proximité de sa résidence à Bouchaoui et que cette situation cessa dès qu’il téléphona au général Toufik pour lui dire de “jeter vos cadavres plus loin”. » (13)

« Aujourd’hui, le moment est venu de profiter des fortunes immenses qui se trouvent placées dans les banques européennes et ce, après avoir pris soin de préparer une relève (avec les généraux ‘new look’ à l’image des Tartag, Maïza,…) qui ne réclamera jamais de comptes sur la décennie sanglante. » (14)

Notes de référence :

(01) APS, 13 septembre 2015.
(02) Mohamed Samraoui. Chronique des années de sang. Denoël, Paris 2003.
(03) Mohamed Samraoui. Op. Cit.
(04) Mohamed Samraoui. Op. Cit.
(05) Mohamed Samraoui. Op. Cit.
(06) Mohamed Samraoui. Op. Cit.
(07) I. Taha. Qualification des massacres dans le droit international. In An Inquiry into the Algerian Massacres, Y. Bedjaoui, A. Aroua, M. Aït-Larbi (editors). Hoggar, Geneva 1999. Disponible en ligne :
http://hoggar.org/index.php?option=com_flexicontent&view=items&cid=609:chapters-an-inquiry-into-the-algerian-massacres&id=2520:qualification-des-massacres-dans-le-droit-international
(08) Der Spiegel, N°3, 12 January 1998. Témoignage publié dans “Reactions of the Algerian army to the massacres, M. S. Lalioui, In An Inquiry into the Algerian Massacres. Y. Bedjaoui, A. Aroua, M. Aït-Larbi (editors). Hoggar, Geneva 1999. Disponible en ligne :
http://hoggar.org/index.php?option=com_flexicontent&view=items&cid=609:chapters-an-inquiry-into-the-algerian-massacres&id=2092:reactions-of-the-algerian-army-to-the-massacres
(09) Mouvement Algérien des Officiers Libres. Affaires Des Généraux. Disponible en ligne :
http://www.anp.org/fr/affairesdesgeneraux.html
(10) Christophe Dubois et Marie-Christine Tabet. Paris Alger : Une histoire passionnelle. Stock, Paris 2015.
(11) Lyes Laribi, Du MALG au DRS: Histoire des services secrets algériens. 2011. Disponible en ligne :
http://sahara-question.com/fr/content/malg-au-drs-histoire-des-services-secrets-alg%C3%A9riens
(12) Mohamed Samraoui. Op. Cit.
(13) Mohamed Samraoui. Op. Cit.
(14) Mohamed Samraoui, Le pouvoir doit reconnaitre ses crimes et demander pardon, In Quelle Réconciliation pour l’Algérie ? Ouvrage Collectif. Hoggar, Genève 2005. Disponible en ligne :
http://hoggar.org/index.php?option=com_flexicontent&view=items&cid=610:chapitres-quelle-reconciliation-pour-lalgerie&id=2574:le-pouvoir-doit-reconnaitre-ses-crimes-et-demander-pardon

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Un commentaire

  1. point de vue
    je suis un algerien et je suis un expert international dans le domaine de l ‘Investigation et la Formation .

    Quand vous parlez du Service secret algerien , je tiens a vous informer qu’apres la mort de Kasdi Merbah . les Services secrets n’existent plus du Moment que les officiers ou les agents du DRS ne sont pas discrets ou invisibles comme les agents des autres pays . j’ai connu plusieurs ofiiciers superieur du DRS et je dois voud dire que le Niveau de culture generale est presque bas parceque c’est la pauvreté le chomage , l’injustice qui encouragent les jeunes Algeriens a choisir ce metier . c’est un Service qui controle et surveille le peuple pas la securité du pays .

    En 2012 . Deux individus de nationalité polonaise pro -israelien , des specilistes du Sabotage , sniper , technique de combat , il etaient entrainés a TELAVIV par le Colonel Mirza . pourquoi ils etaient en algerie . J’ai des photos et des preuves . Pourquoi Le DRS NE SAIT RIEN.