Aux origines de la shu’ûbiyya

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La revendication shu’ubite a ses origines dans la première phase qui suivit la disparition du Prophète. Rappelons que ce terme de shu’ûbiya, désigne un mouvement résilient plus ou moins structuré, de résistance à la domination politique arabe, dans certaines régions musulmanes, notamment la Perse et le Maghreb-Andalousie. Le terme shu’ûb est le pluriel de sha’b, et signifie peuples en langue arabe. Dans le verset coranique 49:13, le terme est employé avant celui de qabâ’il (pluriel de qabîla), tribu, sans doute pour situer une gradation décroissante dans le niveau de structuration. Les Arabes étaient organisés en tribus, alors que ceux qui sont désignés comme peuples sont des civilisés.

En se réunissant dans le lieu dit « Saqîfa des banû Sa‘d », le jour même de la disparition du Prophète (S) à Médine, les chefs de tribus Arabes ont posé le problème de sa succession en termes de parenté. Ils ont retenu, politiquement parlant, le principe que l’autorité doit revenir à (un homme de la tribu de) Qoraysh. Ils ne se doutaient pas que la communauté musulmane allait bientôt englober des peuples non-Arabes en si grand nombre avec des frontières bien  loin de Médine, aux confins de la Chine et de l’Europe.

Ce principe de parenté tribale adopté par les Arabes, occultait et écartait la réalité qu’au sein de Qoraysh, le clan des Banû Hâshim, celui du Prophète, était le mieux placé en toute légitimité pour être le cœur de Qoraysh ; cette position sera celle défendue par les partisans de l’Imam Ali. Et s’opposera aussi plus tard  à ce principe du primat de Qoraysh, le principe prôné par les Kharidjites, de l’élection démocratique ouvrant la voie à toute entité ethnique, n’accordant aucune validité au critère de l’appartenance à Qoraysh.

Cette ambition des Qorayshites, détournée vite au profit du clan des Banû Umaya (Omeyyades) est illustrée par quelques anecdotes rapportées par la tradition. Nous en mentionnons une rapportée par Ibn Kathîr dans al-Bidâya wal-Nihâya.

Le jour de l’entrée des armées du Prophète à Mecque, abû Sofyân, encore le chef des Mecquois observait de loin avec son ami al-Abbâs, l’oncle du Prophète, qui avait dissimulé sa foi pour rester à la Mecque, l’approche de l’armée prophétique. Les armures de cuivre que portaient les soldats de l’islam, projetaient des lumières de couleur verte en reflétant le soleil, couleur sans doute due au sulfate de cuivre donnant une coloration verte. Voyant la grande armée en mouvement, Abû Sofyân se tourna vers al-Abbâs et lui dit, admiratif:

– Quelle grande royauté a obtenue ton neveu !
– Malheur à toi, lui répondit al-Abbâs, il ne s’agit pas de royauté, mais de prophétie !

Jusqu’à la dernière minute où il perdra tout pouvoir à la Mecque, l’esprit récalcitrant de l’Omeyyade se refusait encore à voir là la réalisation d’un miracle de Dieu qui fait triompher Son Prophète. Il ne voyait que la promesse mondaine d’une telle puissance…

Notons aussi que le Prophète a conclu son discours du Pèlerinage d’adieu en ses termes :

« Il se peut qu’un homme qui reçoit mon message par ouï-dire en saisisse mieux le sens que celui qui le lui aura transmis en l’ayant entendu de moi-même. ». Cela induit que la compréhension du message prophétique n’est pas un apanage des Arabes. Ce sera d’ailleurs essentiellement le monde persan, turc ou berbère, qui développera les sciences et doctrines islamiques.

Et il a dit aussi :

« Il n’y a pas d’autre critère de distinction entre un arabe et un non-arabe que celui de la foi »

Cela fait écho au verset mentionné au début, de la sourate 49:13

« Humains, Nous vous avons créés d’un mâle et d’une femelle. Si Nous avons fait de vous des peuples et des tribus, c’est en vue de votre connaissance mutuelle. Le plus digne au regard de Dieu, c’est celui qui se prémunit davantage. – Dieu est Connaissant, Informé. » On y apprend aussi que se connaître mutuellement est aussi le but de la diversité des formes sociales créées par Dieu et que le racisme est radicalement exclu.

Chez les Arabes, la prophétie  triomphante allait susciter des espérances, des ambitions politiques énormes. Les Arabes qui jusque là ne rêvaient tout au plus que d’une victoire sur leur voisin immédiat, et dont les poètes chantaient les exploits de la petite escarmouche locale, n’imaginaient pas avoir un jour le pouvoir d’assumer d’aussi grands défis comme la conquête de l’espace de l’empire romain de Byzance (Rûm) ou de la Perse.

De surcroit, ils avaient pour le moins une mauvaise presse en ce temps-là. Ils avaient la réputation d’incultes (al-umiyyûn), chose dont se fait également le relai la Bible. Dans le terme d’inculte, il y a une signification positive qui indique, qu’il s’agit d’une population « en friche », sans préjugés négatifs, prête à accomplir une action sans hésitation, car la nostalgie de la gloire passée est souvent un frein à la gloire future, comme on le voit en ce moment.

« Lui qui a envoyé au sein des incultes un Envoyé des leurs pour leur réciter Ses signes, les purifier, leur enseigner l’Ecrit et la sagesse, bien que naguère ils fussent dans un égarement flagrant, ainsi qu’à d’autres de même sorte, qui ne les ont pas encore rejoints. Il est le Tout-Puissant, le Sage. » (Sourate 62, verset 2 et 3)

Le terme ummî est ainsi compris généralement comme signifiant analphabète, illettré, ne sachant ni lire ni écrire. Mais certains versets imposent de donner à ce mot un sens spécial au regard du contexte. Il s’agit de l’ignorance non pas des lettres de l’alphabet et  de l’art d’écrire, mais de l’absence au sein de la société, de ce qui fait la culture par excellence, à savoir une Écriture révélée. Le terme ummî doit alors être traduit par Gentil, c’est-à-dire une personne ou un peuple n’ayant pas reçu de révélation divine. Dans les versets précédents, il est question des ummiyûn arabes, et d’autres ummiyûn « qui ne les ont pas encore rejoints », et qui seraient sans doute, les autres peuples qui embrasseront l’islam, et qui étaient eux aussi des peuples n’ayant pas été appelés auparavant par un prophète à une révélation divine.

Il semble que le premier sens, celui d’incultes, soit par la suite réservé aux seuls bédouins, al-A’râb.

L’ambition politique universelle avait été créée, révélée au grand jour et amplifiée quand voyant les succès du Prophète, l’Arabe se mit à croire en la possibilité d’un rôle historique ouvert enfin à lui. L’homme est totalement transfiguré par la nouvelle religion, de nouvelles perspectives pointent à son horizon. Il doit subir une adaptation à ce nouveau rôle d’agent de l’histoire auquel il n’était pas préparé. Il allait mettre les pieds dans la civilisation, et son noviciat en la matière sera longtemps visible et repérable à ses manières de bédouin.

La force de l’Islam consiste en ce que, bon gré mal gré, les Arabes, motivés par la foi ou appâtés par les conquêtes, vont servir d’abeilles pour disséminer le message coranique et prophétique dans toutes les régions du monde. En cherchant à plaire à Dieu, à satisfaire leur égo, ou à prendre leur revanche sur la longue hibernation millénaire qui les avait mis littéralement en marge de l’histoire, les Arabes vont enfin avoir le beau rôle. Dieu atteint Ses buts même par la voie détournée de la tentation mondaine, de la volonté de puissance.

N’ayant pas de passé de gloire militaire, ils vont vite quitter Médine, et choisir Damas pour sa position stratégique, loin de leur berceau du Hedjaz, pour pouvoir prendre aisément leur distance à l’égard des principes prophétiques, et se comporter comme tous les grands empires, car désormais, ce ne sera plus le califat (khilâfah), mais la royauté héréditaire qui sera la règle. La rupture est consommée entre religion et Etat.

Transformé en empire, l’Islam fera face aux situations que crée  tout empire, gérer les revendications des différentes populations et ethnies qui le composent, parfois en corrompant, d’autres fois en menaçant et en réprimant.

Lorsque la puissance devient une fin en soi, la société perd vite son repère initial. L’islam n’est pas une religion qui fait la promesse d’une terre, d’une grandeur historique, même si toute civilisation induit un certain confort matériel. Sa « promesse majeure » (Bennabi) se situe dans l’au-delà, et s’obtient par l’amour pour Dieu : « ashaddu hubban li-Llâh ». Dès que l’on met l’intérêt d’ici-bas au premier plan, on s’écarte de la voie de l’islam. On sait que c’était pour lui éviter cela que les musulmans d’Egypte, conduits par Muhammad ibn abî Bakr, se rendirent à Médine auprès du calife d’alors pour le prévenir de cesser de désigner trop de gens du clan des Banu Umayya à des postes de direction pour lesquels ils n’avaient aucune compétence. Une revendication shu’ubite dirigée et soutenue par des Arabes, de surcroît par le fils du premier calife !

La contestation shu’ubite portera non pas sur le rejet de l’islam, mais sur la prétention des omeyyades puis des abbassides à exercer exclusivement le pouvoir politique, à diriger l’islam. Il ne s’agit pas de la contestation du type de la résistance à une occupation coloniale, mais de l’usurpation du pouvoir et de son détournement à des fins qui sont impériales et non pas religieuses. Les Arabes ne sont concernés et visés, que parce que participant au pouvoir, ils étaient la minorité régnante, celle sur laquelle s’appuyait ledit pouvoir. Que Dieu me garde d’affirmer que les Arabes furent tous intrinsèquement impliqués dans les errements de l’empire.

C’est cet état de fait qui va engendrer chez les peuples persans, les berbères et autres, des réactions anti-arabistes que l’on a appelé la shu’ûbiya. Il s’agissait le plus souvent de revendications de peuples sincèrement convertis, qui ont été informés des conditions dans lesquelles l’islam leur est parvenu. Ils savaient qu’avant d’arriver chez eux, les musulmans arabes s’étaient entredéchirés à la bataille de Siffin qui porta un coup grave à l’unité des rangs de l’islam. Ils faisaient nécessairement une distinction entre le message de la nouvelle religion et les comportements de certains de ses transmetteurs.

Être arabe ne signifie pas nécessairement être un bon musulman. Les nouveaux peuples lisent le Coran même que les Arabes leur ont apporté. En outre, ils sont le plus souvent des peuples plus avancés dans la civilisation, ayant une certaine expérience de la gestion des affaires humaines.

Et puis après tout, le message divin est destiné à ceux qui le comprennent.

C’est comme si les musulmans non-arabes faisaient écho à la querelle qui eut lieu dans la Saqîfa des banû Sa’d. Les Banu Umayya ont obtenu par la ruse ce que l’on avait refusé à la Famille du Prophète (ahl al-Bayt).

Une contestation idéologique va voir le jour fondée tout d’abord sur les adhésions aux thèses alides et kharidjites. Ces deux doctrines ont en commun de pratiquer un islam ouvert à tous. En faisant cause commune avec ces derniers, les non-Arabes avaient la possibilité de se donner un rôle dans la confection de leur avenir, de s’impliquer dans les décisions. Car les kharidjites et les chiites présentaient l’avantage de ne pas avoir d’autre secours, d’autre force en réserve que celle que leur apporte les autochtones qui les accueillent. C’était donc un risque partagé.

La faveur de l’islam a été une grâce divine. Et l’on ne doit pas s’en prévaloir pour des avantages dans ce monde.

 « Ils te font comme une faveur de s’être soumis. Dis : plutôt c’est Dieu qui vous en ferait une de vous avoir guidés à la foi, si vous êtes véridiques » (49 :17)

Tous les prophètes ont été trahis par une partie plus ou moins grande de leurs partisans. Il n’y a donc pas lieu de s’étonner que parmi les Arabes, il y eut aussi des traitres envers le Prophète qui leur a été destiné. Tout le monde est mis à l’épreuve.

Le Coran confirme l’inégalité des contemporains du Prophète devant la foi : « Il en est parmi vous qui optent pour ce monde, et d’autres qui optent pour la vie dernière… » (Sourate 3 : 152) De même, il consacre plusieurs versets aux hypocrites qui se trouvaient dans les rangs de l’islam et qui attendaient leur heure pour agir.

La contestation est plus politique que culturelle ou linguistique. C’est pourquoi, nous pensons qu’il y eut aussi manipulation de la part des régimes, qui ont tout fait pour présenter la shu’ubiya, comme un mouvement essentiellement anti-arabe, alors qu’il s’agissait bien d’un mouvement anti-déviationniste, pro-islamique. Beaucoup de non-Arabes rédigeaient leurs textes en langue arabe pour défendre ou faire connaitre leur sentiment shu’ûbite, de façon allusive comme le célèbre vers de Mahyâr al-Daylamî (qui vécut au 4ème  siècle de l’hégire), zoroastrien converti à l’islam. Il y affiche sa fierté d’avoir concilié sa noble ascendance persane et son adhésion à « la religion des Arabes (1)  ».

قَد قبستُ المَجدَ مِن خَيرِ أبٍ ** وقبستُ الدِّين مِن خَيرِ نَبِي
وَضَمَمْتُ الفخرَ مِن أطرافِهِ ** سُؤدَد الفُرس وَدِين العَرَبِ

Plusieurs faits témoignent de ce que la contestation ne concernait que les abus politiques. A titre d’exemple, mentionnons que les Fatimides furent un pouvoir arabe appuyé uniquement sur une asabiya (2)  berbère qui leur fut des plus loyales malgré l’élimination de son chef en Egypte.

Pour freiner la revendication des non-Arabes, la pensée unique, la pensée politique omeyyade puis abbasside dominante, ont recouru à l’accusation de déviation. On entretenait la confusion entretenue par tous les moyens entre Arabes et islam. On risquait gros à exprimer son opinion anti-arabe, car cela pouvait être perçu comme une critique de l’islam. Cela décourageait le fidèle scrupuleux de ne pas dépasser les limites fixées par la conscience religieuse aux débats en la matière. D’autres avaient simplement peur des poursuites de la police politique. Mais un homme comme Koceyla (RA), le chef musulman berbère, n’hésita pas à s’attaquer aux troupes omeyyades commandées par Oqba ibn Nâfi’, sous les ordres duquel il combattit quelque temps, avant de se retourner contre lui quand il mesura à quel point cet homme s’écartait ostensiblement des règles du Jihad et servait plus les omeyyades que Dieu. On peut se reporter au récit d’Ibn Khaldun à ce sujet.

Les Berbères s’étaient sincèrement convertis à la nouvelle religion, et ils n’allaient pas se laisser manipuler par un homme aux visées manifestement de type colonial. Il y avait bien chez les Omeyyades une tentation de forcer les peuples conquis à admettre leur supériorité intrinsèque. Cela est incontestable. Cette shu’ubiya ne répondait en fait qu’à la propre shu’ubiya des Arabes, dont on retrouvera une résurgence au 20ème  siècle avec la création du parti Baath pour qui c’est le génie arabe qui a créé l’islam, et non l’inverse. Si cela a été dit au 20ème siècle, le sentiment sur lequel il se fonde existe depuis toujours.

Pourtant l’histoire confirme bien que le rôle des Arabes dans l’islam a été beaucoup moindre comparé à l’apport des autres peuples non arabes. L’expression « civilisation arabo-musulmane » forgée par l’orientalisme a suscité pas mal de confusion dans les esprits. Il serait plus juste aujourd’hui de parler de civilisation musulmane tout simplement, comme le fait Malek Bennabi.

Encore que la langue persane a produit une littérature islamique considérable qui est méconnue de ceux qui, par chauvinisme, continuent de penser que seule la langue arabe doit servir dans la défense et l’illustration de l’islam. Ils feraient bien de lire les nombreux ouvrages réalisés par les savants occidentaux et qui nous apprennent sur l’islam bien plus que les discours de nos enturbannés actuels. En outre, et plus important, l’édition des manuscrits, longtemps restés méconnus a fait des progrès tels que si les « ulémas » du 20ème siècle étaient ressuscités, ils seraient surpris de constater que tant de savoir des anciens leur avait échappé. Les travaux des auteurs occidentaux consacrés à l’islam sont d’une valeur telle que les ulémas d’al-Azhar, de Qom, d’al-Qarawyin, et de Médine (s’il y en a) seraient bien inspirés de se mettre à l’étude des langues occidentales s’ils souhaitent parfaire leur connaissance de l’islam.

Ajoutons aussi pour la vérité historique que la langue arabe s’est propagée grâce à l’adhésion des nouveaux convertis et ce par amour pour le Coran. Cependant, la langue arabe n’a pas été plus dévastatrice des langues locales que le latin en Europe. Il ne reste plus de gaulois en France, ni en Espagne ni au Portugal. Et le latin a disparu même dans sa patrie, remplacé par une langue dérivée. L’arabe n’a pas éliminé le persan ; le berbère a quand même résisté.

En devenant musulmans, les berbères ont adopté l’arabe, mais ils n’avaient pas renoncé à leur langue. Ils ont relativement mieux résisté que les Gaulois qui en se faisant Chrétiens ont abandonné le celte. Le latin, langue des prêtres chrétiens ne tolérait pas d’autre langue, surtout pas le gaulois, langue des druides. Cela a entrainé sa mort.

Ce sont les Français qui ont asséné le coup de grâce au berbère. Jusqu’en 1830, on pouvait parler berbère d’une extrémité du Maghreb à l’autre sans solution de continuité, comme disent les archéologues. La France a éliminé le berbère des plaines, et l’a réduit aux montagnes, alors qu’autour de l’Emir Abdelkader les poches de tribus berbérophones étaient encore nombreuses. Nous apprenons que les combattants berbères galvanisés par leur amour du Prophète (S) portaient un étendard jaune, couleur chatoyante de la femme kabyle. Le chanteur Idir rappelle cela dans le refrain : a-ya zwâw su-mandîl awrâgh ! O combattant de la tribu des izawawen (igawawen) au fanion jaune !

La politique irresponsable franchement anti-kabyle des débuts de l’indépendance a aussi nui à la richesse linguistique nationale. Pensez qu’en Iran, chaque « minorité » a toujours possédé sa presse, ses radios, ses TV…, sous tous les régimes. Cela n’a pas nui à l’unité nationale.

Je dis à certains berbéristes : Pourquoi tenez vous l’islam pour le responsable de l’arabisation et ne vous plaignez-vous pas de la francisation qui a porté préjudice aussi bien à l’arabe qu’au berbère ? Y-aurait-il honte à accepter l’arabe, langue de l’islam, et n’y en aurait-il pas à se latiniser, à prendre la langue non des chrétiens, mais des Romains, qui avaient martyrisé les premiers chrétiens, y compris les berbères ?

L’œuvre d’Ibn Khaldûn le grand historien et sociologue musulman, nous apprend que les Arabes étaient déjà largement discrédités et contestés. Leur nature bédouine, hostile à la civilisation leur a collé à la peau, au point qu’Ibn Khaldun qui écrit en arabe, parle d’eux en les comparant à des hordes envahissantes de criquets ne laissant que la désolation sur leur passage.

Quoiqu’il en soit, la domination politique arabe, va marquer du recul dès le 10ème siècle, parce que la puissance musulmane reposera désormais énormément sur les combattants non-arabes, et devra faire face à des menaces grandissantes nécessitant le partage du pouvoir avec les forces militaires non-arabes récemment converties à l’islam, comme les Turcs Seldjoukides. Peu à peu, le califat de Baghdad ne sera plus qu’une fonction protocolaire, la réalité du pouvoir revenant aux Ghaznavides et aux Seldjoukides et aux autres dynastes.

Aujourd’hui le rôle des Arabes dans l’islam n’est plus indispensable. D’ailleurs, les initiatives pro-islamiques sont pour la plupart prises en dehors du monde arabe proprement dit. C’est en persan, en pashtoun, turc et urdu que s’écrit le plus le destin de l’islam.

La shu’ûbiya si on peut encore la nommer ainsi, consisterait à revendiquer sans animosité, et dans la bonne humeur, pour les siens, – sa communauté culturelle propre – une protection juridique fondée sur la démocratie islamique. Il est triste par exemple de constater l’influence grandissante de la chanson orientale égyptienne dans le chant marocain. Les appels du muezzin sont « normalisés » à l’égyptienne, et on entend de moins en moins les accents berbères si beaux s’élever de nos minarets. Les artistes marocains sont en train de perdre peu à peu leur bel accent berbère (même quand ils chantent en arabe) et de le remplacer par l’intonation soporifique du chant égyptien.

On peut aussi regretter que le nom même de notre pays, Dzayer ait été corrompu par l’oreille arabe qui en a fait al-Jazâ’ir, nom que rien ne justifie, il n’y a aucune ile dans le coin encore moins des îles. N’ayant pas le son « dz », les arabes ont naturellement préféré le transcrire par la lettre jim. La lettre jîm qu’ils ont systématiquement mise en remplacement du Guim qu’ils n’ont pas, le berbère prononçant guim comme les égyptiens (ces derniers auraient été sous influence berbère). Nous ne disons pas al-jezzâr, mais a-guezzar, nous ne disons pas al-jazira, mais tigzirt, et nous ne disons pas mesjid, mais tha-mesguida qui a d’ailleurs donné en Espagne la mezquita, etc.

En ce qui concerne al-Jazâ’ir, il semble évident que le nom vient d’une déformation du nom de la dynastie berbère des Zirides, que l’on prononçait Dziri ou Dzayri, comme on le fait encore de nos jours. Il n’y a que les lettrés arabes qui parlent d’al-jazâ’iri; le peuple, lui, dit encore dzayri. Ibn Khaldûn qui ne voit pas l’erreur parle aussi des jazâ’ir banu mazghenna, sans se douter qu’il s’agit des « zirides des imazighan », imazighan étant une confédération de tribus, la plus célèbre semble-t-il, qui a d’ailleurs donné son nom à toute l’amazighité.

Ziri est un prénom berbère qui signifie Clair-de-lune. On pourrait dire autant pour le persan, à commencer par la lettre P qui n’existe pas en arabe, et que ces derniers remplacent par la lettre F. Pârsî devient farsi. Ces remarques ne constituent en rien une critique de qui que ce soit. Il faut seulement espérer que les musulmans ajoutent quelques lettres à leurs claviers, s’ils souhaitent communiquer entre eux.

Les Arabes n’ont plus de fait le pouvoir sur le monde musulman. Ils sont à peine considérés quand ils affirment ou affichent leur fierté d’être musulmans. A l’heure de la mondialisation, rien ne permet de penser qu’ils puissent reprendre leur statut d’antan, demeurant prisonniers de leur schéma politique et psychologique fondé sur la tribu et entravés par un wahabbisme stérilisant. Ils ont perdu le sens de l’intérêt supérieur d’un peuple. Ce qui est constatable aisément au vu de la façon dont ils (di-)gèrent les milliards que leur rapporte la manne pétrolière. Dépense généreuse en faveur des Occidentaux et avarice extrême envers des pays comme la Syrie ou l’Egypte qui ont tant besoin de ressources financières pour assurer leur relève au profit… des Arabes. C’est leur façon de pratiquer la shu’ûbiyya à rebours : acheter des droits, de la reconnaissance, avec l’argent du pétrole. N’ayant pas de grandeur, ils s’imaginent pouvoir l’acheter !

Au siècle dernier, quand ils se sont cru tout prêts de recouvrer leur dignité, les Arabes sont montés sur leurs chameaux, et ont entrepris de se « libérer » des Turcs Ottomans, sous la houlette d’un agent anglais, Laurence d’Arabie, frappant dans le dos des soldats turcs musulmans, massacrant des blessés de guerre dans les hôpitaux de Damas…, préparant le terrain à l’occupation de la Palestine, comme ils le font aujourd’hui encore en se mobilisant contre leurs propres frères syriens, au profit…

Je me demande ce que font encore les pays maghrébins au sein de « la Ligue Arabe ». Ne leur suffit-il pas de gérer leurs affaires maghrébines et de participer à la Conférence islamique ?

Quoiqu’il en soit, le musulman non-arabe ou arabophone, gardant un amour illimité pour le Prophète (S) ne transgressera jamais la limite permise par la Loi divine pour parler en mal d’un peuple musulman quel qu’il soit. Surtout quand il entend chanter, comme moi en ce moment, un beau madîh du Prophète (S), comme seul on peut en entendre au Maghreb.

Kul nûr min nûr al-hâchemi k’mal…

Abû al-‘Atâhiya
29 mai 2012

Notes de renvoi :

(1) Dans les Rasâ’il ikhwân al-Safâ wa khullân al-wafâ’, (les épitres des frères de la pureté), on peut trouver l’expression “être arabe de religion” (al-arabiyyu al-dîn) pour dire musulman. Le poème de Mahyâr al-Daylami a été chanté par le célèbre Mohammad Abdelwahab.

(2) La ‘asabiya au sens d’Ibn Khaldoun est bien plus qu’un esprit de clan. C’est carrément le ciment qui unit un peuple et le pousse à s’organiser en vue de promouvoir  la civilisation.

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Un commentaire

  1. Fausse
    La base sur laquelle s’appuie Abû al-Atâhiya est totalement fausse. Sa démarche, loin d’être scientifique, n’a pour but que de disqualifier les Arabes et ce au mépris de la vérité historique la plus élémentaire.
    Personne ne peut contester qu’ils furent le fer de lance, les fondateurs de la brillante civilisation arabo-islamique.
    Mais la question pour la vison islamique ne se pose pas ainsi. La shu’ubiya fut le vecteur de la contestation anti-islamique sous couvert d’origine ethnique. Elle fut surtout présente dans l’Est de l’empire musulman où elle fut combattue sévèrement, non par le califat abbasside, centre du pouvoir musulman, mais par les savants vivant et originaires de la région à l’instar du grand littérateur et philosophe Abû Mansur ath-Thalibi qui a vécu au début du XI ème siècle notamment au Khwarezm, à cheval dans les actuels Ouzbékistan et Turkménistan.
    D’autres erreurs sont à relever et je n’en citerai que deux:
    1) Bien sûr qu’il y a avait des îles au larges d’Alger. Au lieu de suivre l’historiographie coloniale qui ramène uniquement à Rome, il aurait dû s’interroger sur l’origine du premier nom d’Alger que les Carthaginois appelèrent Ikosim -que les Romains latinisèrent en Icosium- et qui signifie précisément l’île aux Mouettes.
    Ces îles existèrent jusqu’au XVI ème siècle lorsque l’Ottoman Kheireddine Pacha les relia entre elles créant ainsi le véritable port d’al-Djazair al-Mahroussa (Alger la Bien-Gardée)
    2) La fameuse diatribe d’Ibn Khaldoun contre les bédouins dévastateurs de villes n’en finit pas d’être utilisée, à la manière de l’historiographie coloniale, contre les Arabes à cause de la proximité de leur nom et de celui de bédouins (alA’rab);
    Pour voyager dans l’Histoire Abû al-Atâhiya n’a pas un viatique suffisant.

    L.DIB