Luttes de clans sur fond de conflits géopolitiques

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L'hégémonie des chefs du DRS ébranlée

À quelles logiques répond cette instrumentalisation d'un tel groupe terroriste par les chefs du DRS ? Avant de tenter de répondre à cette question, il est important de rappeler que, depuis les années 1980, la réalité du pouvoir en Algérie est aux mains des généraux qui contrôlent l'armée et les services secrets (Sécurité militaire, devenue DRS en 1990) et que le président et les civils du gouvernement ne constituent qu'une façade pseudo-démocratique, sans pouvoir réel. Depuis cette période, les généraux membres de cette « coupole » étaient affiliés à différents clans aux contours variables. Parfois opposés entre eux dans de sourdes luttes pour le contrôle des richesses du pays, ils n'ont toutefois jamais remis en cause leur unité, comme en a témoigné de 1992 à 1998 leur engagement sans faille dans la « sale guerre » d'« éradication de l'islamisme », conduite en réalité contre l'immense majorité de la société (28) .

Or, et c'est là un point essentiel dont sont à juste titre convaincus la plupart des Algériens, il s'est agi d'une guerre très singulière, marquée par l'instrumentalisation de la violence islamiste par les chefs du DRS. Contrôlant dès 1995 l'essentiel des fameux GIA (grâce à des « émirs » retournés ou des agents infiltrés), ils les ont utilisés à la fois pour terroriser la population et pour adresser, par massacres de civils interposés, des « messages » à leurs adversaires au sein du pouvoir qu'ils cherchaient à affaiblir. Ce fut le cas lors des années 1996-1998 : les grands massacres perpétrés par les « groupes islamiques de l'armée » servirent alors à déstabiliser le clan du président Liamine Zéroual (29) .

Après la démission contrainte de ce dernier, l'intensité du « terrorisme islamiste » a brutalement diminué, car les conflits internes au sein du pouvoir se sont beaucoup apaisés : de nombreux éléments indiquent en effet que le clan contrôlé par le chef du DRS, le général de corps d'armée Mohamed « Tewfik » Médiène (67 ans), et son adjoint le général-major Smaïl Lamari, l'a alors durablement emporté. À ce jour, ces deux hommes occupent toujours leur poste depuis… septembre 1990 (près de dix-sept ans !), alors que la plupart des autres chefs de l'armée ont été mis à l'écart (30) . Et au début des années 2000, ils ont verrouillé les postes clés du DRS en y maintenant ou y plaçant leurs hommes, dont certains ont été à la pointe de la « gestion » de la torture et de la terreur au cours des années de la « sale guerre ». Pour n'en citer que quelques-uns : la DCSA (Direction centrale de la sécurité de l'armée) est désormais dirigée par le général Mhenna Djebbar, dont la terrible réputation à la tête du CTRI de Blida (principal centre de torture du DRS) de 1990 à 2001 lui permet de « tenir » les officiers de l'ANP ; le général Athmane « Bachir » Tartag, ancien chef d'un autre centre de torture, le CPMI, de 1990 à 2001, a lui aussi été promu ; et le général Rachid Laalali, alias « Attafi », dirige toujours la DDSE (Direction de la documentation et de la sécurité extérieure), chargée notamment de la gestion de l'action psychologique et de la désinformation, en Algérie comme à l'étranger.

C'est aussi sous le contrôle étroit du chef du DRS que le président Bouteflika a été « élu » en avril 1999 et « réélu » cinq ans plus tard. C'est également sous leur contrôle que s'est opérée la stratégie de rapprochement avec les États-Unis (au détriment de la France), stratégie qui a permis à ces deux généraux et à leurs affidés de réaliser de fructueuses affaires secrètes avec certains grands groupes pétroliers américains. Et ce sont aussi – rappelons-le – les convergences d'intérêts entre les deux pays en matière de lutte contre le terrorisme qui ont permis à l'Algérie de sortir de son isolement.

Mais, depuis 2006, il semble bien que cette hégémonie des généraux du « clan Tewfik » se soit fragilisée. Sur le plan interne, ils n'ont pu atteindre leur objectif d'une « sortie de crise » qui aurait permis d'instaurer durablement un nouveau mode de pouvoir et de « gouvernance sociale », leur assurant à la fois l'impunité de leurs crimes contre l'humanité commis au cours des années 1990, une relative paix sociale et la certitude de maintenir (à leur profit et à celui de leurs enfants) le pillage organisé des ressources naturelles du pays (notamment par le biais des commissions occultes sur les échanges commerciaux).

Certes, l'« autoamnistie » organisée par les textes d'application (adoptés en février 2006) de la « Charte pour la paix et la réconciliation nationale » a assuré provisoirement l'impunité des chefs de l'armée : elle a été admise sans contestation par la « communauté internationale », alors même qu'elle viole ouvertement tous les textes de droit international en la matière et la Constitution algérienne elle-même (31) . Mais cette impunité reste fragile, dès lors que des familles des victimes – à l'image des « folles de Mai » argentines – continuent à se mobiliser pour la vérité et la justice, malgré toutes les persécutions et manipulations. Quant au front social, l'échec est absolu : la dégradation des conditions de vie d'une grande majorité d'Algériens est telle que les émeutes sont devenues quasi quotidiennes depuis 2003 ; et le maintien d'un « terrorisme résiduel » du GSPC pour y faire face en terrorisant les populations ne semble plus suffire.

La stabilité économique enfin, garante des rentes de la corruption, n'est pas plus assurée : l'économie réelle est sinistrée, en dehors du secteur des hydrocarbures, où se concentrent les investissements étrangers. Et de ce point de vue – c'est là l'élément nouveau et essentiel –, l'intérêt de l'alliance stratégique avec les États-Unis pour les généraux de la coupole militaire (et leurs alliés civils), tous clans confondus, s'est nettement amoindri et celle-ci a été remise en cause.

Remise en cause de l'alliance stratégique avec les États-Unis

La première raison de ce tournant est l'explosion des prix des hydrocarbures, qui ont augmenté de façon vertigineuse les ressources de l'Algérie, laquelle dispose désormais de quelque 100 milliards de dollars de réserves de change. L'énormité de ce « gâteau » a exacerbé l'appétit des clans de la coupole : certains d'entre eux, à l'évidence liés aux réseaux de la « Françalgérie » et utilisant la figure déclinante du président Bouteflika (plus marionnette que jamais) ont commencé à contester la domination du « clan Tewfik ». Seconde raison : tous les clans ont pris en compte la nouvelle donne que représentent les débâcles américaines en Irak, en Afghanistan et au Liban, le refus de pays comme le Venezuela ou l'Iran de se plier aux règles du gendarme mondial, ainsi que la montée en puissance de la Russie et la Chine ; autant d'éléments qui montrent que la subordination à la politique américaine n'est pas nécessairement la seule option possible.

D'où, au terme de rudes débats, le revirement des « décideurs » de l'ombre, actée par le gouvernement en juillet 2006, par rapport à la « loi sur les hydrocarbures » adoptée en avril 2005. Celle-ci était considérée par nombre d'observateurs comme une véritable braderie des richesses naturelles nationales : elle prévoyait d'accorder aux grandes compagnies pétrolières, américaines en particulier, des avantages considérables, allant jusqu'à abandonner en pratique la propriété du sous-sol au plus offrant. Hocine Malti s'interrogeait alors fort justement sur l'annulation (très mal accueillie à Washington) des clauses les plus litigieuses de cette loi : « Quel a été le rôle de la mafia politico-financière dans cet embrouillamini ? Il se dit, dans les milieux d'affaires, qu'à partir du moment où la loi 05-07 garantissait aux entreprises étrangères une participation minimum de 70 % sur toute parcelle qu'elles convoiteraient, le rôle des parrains algériens, ceux qui depuis très longtemps déjà ont fait main basse sur le secteur pétrolier, ceux qui considèrent ce secteur comme leur propriété personnelle, ceux qui ne permettent la participation des sociétés lambda ou oméga que si elles viennent “cracher à leur bassinet”, ces parrains verraient leurs rôles s'amenuiser considérablement, voire disparaître totalement. Ils auraient alors, sous couvert de patriotisme économique, mené campagne pour un retour au système qui leur a permis d'introduire en Algérie telle ou telle compagnie pétrolière et accumuler ainsi des fortunes considérables (32) . »

Et sur le plan militaire également, ces « décideurs » ont commencé à prendre leurs distances par rapport à la superpuissance mondiale. Les spéculations autour de l'aménagement officiel d'une base militaire américaine ou de l'OTAN ont ainsi été coupées court avec le refus clair du ministre des Affaires étrangères – exprimé à la radio algérienne le 3 mars et réitéré quelques jours plus tard devant le général Raymond Hénault, président du Comité militaire de l'Alliance atlantique. Cette déclaration ne contredit pas nécessairement la réalité de l'existence d'une telle base. Mais elle montre que ceux qui tirent les ficelles du gouvernement cherchent désormais majoritairement à se démarquer – au moins verbalement – d'une orientation clairement proaméricaine. Cette position concorde avec le rejet exprimé d'une intégration de l'Algérie au projet de mise en place d'un commandement général en Afrique (Africom) prévu pour septembre 2007. (L'Algérie n'aurait, selon une déclaration du ministère de la Défense, envoyé qu'un cadre supérieur de l'armée – et non pas son chef d'état-major – à la rencontre organisée début mars à Dakar par le commandement en chef des forces américaines en Europe (33) .)

Enfin, depuis 2005, on a assisté à un spectaculaire resserrement des relations avec la Russie, redevenue sur le plan militaire, avec le dernier contrat d'achats d'armes d'un montant de 15 milliards de dollars, le premier partenaire stratégique de l'Algérie (34) . Un scandale (non médiatisé celui-là) a par ailleurs contribué au resserrement des relations militaires avec la Russie, au détriment des États-Unis : au cours de l'été 2006, les services de renseignement militaire russes ont révélé aux chefs du DRS le trucage par les services américains des systèmes de communications sophistiqués achetés aux États-Unis par la firme Brown & Roots Condor pour le compte de l'état-major général. Selon le journaliste indépendant Madjid Laribi, qui a révélé l'affaire, ces « valises de commandement » permettant de sécuriser et contrôler toutes les communications militaires étaient en réalité « connectées en permanence sur les systèmes d'intelligence électronique américains et israéliens (35) » !

Mais le rapprochement avec la Russie – discrètement approuvé par la France – est également manifeste sur le plan économique : les grandes compagnies pétrolières et gazières russes (Gazprom, Lukoil, Rosneft, Stroytransgaz…) ont développé (ou projettent de le faire) des partenariats avec la Sonatrach pour l'exploitation des hydrocarbures algériens, jusque-là chasse (presque) gardée des firmes américaines (36) . Et le projet d'une « OPEP du gaz » autour d'une alliance algéro-russe a défrayé la chronique ces derniers mois (notamment lors de la réunion du Forum des pays exportateurs de gaz qui s'est tenue à Doha en avril 2007), même s'il reste encore à concrétiser (37) .

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