L’Inquisition libérale

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Ô liberté ! Que de crimes on commet en ton nom !

La presse européenne qui a reproduit les caricatures haineuses, obscènes et calomnieuses du journal de droite danois Jyllands-Posten est elle plus libre, maintenant que l’arbre de sa liberté d’expression a été arrosé par l’offense de 1.4 milliards de musulmans ? Disséminer à grande échelle des insultes outrageantes et incendiaires sur le Prophète (qpssl) de l’Islam et blesser, dans leur foi, des centaines de millions de musulmans a-t-il certifié sa virilité libérale ?

Un musulman est en droit d’en douter. La liberté qui s’établit par l'oppression d'autrui n’est pas la liberté.

Que l’on ne nous raconte pas que cette affaire est un conflit entre deux sacrés, la liberté d’expression d’un coté, et le Prophète Muhammad (qpssl) de l’autre.

La liberté d’expression n’est qu’un prétexte dont font usage les apologues de cette campagne de haine islamophobe.

Depuis quand la liberté d’expression aurait-elle été en Europe, ou ailleurs, un absolu, une valeur sacrée ?

La liberté d’expression y a toujours été restreinte, ses frontières étant souvent délimitées par des lois sur l’obscénité, l’incitation à la haine raciale, la subversion, la trahison et l’atteinte à la sécurité nationale, la diffamation, etc.

De plus, comme l’expliquait Simon Jenkins, dans les pages du Sunday Times dimanche dernier, « un journal n’est pas un monastère retiré du monde et sourd aux réactions. Chaque centimètre d’encre imprimée reflète les opinions de ses auteurs et le jugement de ses rédacteurs. Quotidiennement, les journaux prennent des décisions sur l’équilibre entre audace, délit, bon goût, prudence et maladresse. Ils doivent décider à qui donner la parole et à qui la dénier. Ils sont contraints par les lois sur la diffamation, par la politesse ou le savoir vivre, et ce qui est acceptable aux lecteurs. L’expression n’est libre qu’au sommet de la montagne ; tout le reste n’est que décision rédactionnelle. […] Sur chaque page plane un censeur, quand bien même il est honoré du titre de rédacteur.»

La liberté d’expression n’est pas absolue en Europe, et ses limites sont constamment négociées pour assurer l’harmonie sociale et la protection de certaines minorités, en particulier la minorité juive, et ce à juste titre.

Si la liberté d’expression n’est donc pas, de fait, absolue, la question est pourquoi ses limites ne prennent-elles pas en compte la protection contre l’incitation à la haine anti-islamique ?

Pourquoi les musulmans en Europe devraient-ils accepter que la liberté d’expression soit exercée en profanant ce qui leur est le plus sacré ? Si la liberté d’expression s’arrête la ou commencent les droits contre la discrimination sexuelle et raciale, pourquoi la conviction religieuse ne serait-elle pas pertinente dans la définition de ses limites ? D’autant plus que la religion participe à l’identité du musulman aussi fortement que le détermine son sexe ou sa race, car, pour lui, l’Islam est un caractère inévitable, plutôt que contingent, de sa nature.

Agnès Callamard, directrice de l’organisation internationale Article 19 pour la liberté d’expression, explique dans un article intitulé « Fausseté Prophétique », publié dans le Guardian du 2 février, pourquoi il ne faut pas restreindre la liberté d’expression contre l’incitation à la haine anti-musulmane : « Nous reconnaissons que les caricatures ont offensé beaucoup de musulmans, mais l’offense et le blasphème ne devraient pas être des standards limites pour restreindre la liberté d’expression. Les lois contre le blasphème protègent les croyances et non les personnes. »

Mais la disjonction entre les croyances et les personnes sur laquelle repose cet argument est absurde. Les croyances sont une partie intégrante de l’identité des personnes. Si la remise en cause des croyances sur certains événements de la deuxième guerre mondiale, qui font maintenant partie de la mémoire collective juive, sont un standard pour restreindre la liberté d’expression, pourquoi la profanation d’une croyance partagée par un sixième de l’humanité ne pourrait-elle pas être une limite de la liberté d’expression ?

En résumé, on voit que la reproduction des caricatures haineuses par une certaine presse européenne ne peut se défendre avec cohérence par l’argument de la liberté d’expression.

Si la reproduction des caricatures anti-islamiques ressemble à une liberté, elle ressemble alors plutôt à la liberté de tyranniser et à la solidarité dans la tyrannie.

Preuve en est que, non satisfait de violer le sacré des musulmans et de promouvoir la haine de leur religion, cet intégrisme libéral leur dicte aussi, quotidiennement, avec une condescendance effrontée, comment ils devraient réagir avec « maturité » face à l’offense qu’il leur fait subir. L’inquisition libérale exerce ce qu’elle considère son droit démocratique d’offenser les musulmans, mais en même temps elle leur dénie le droit se sentir offensés !

Solidarité corporatiste avec les profanateurs du sacré musulman oblige, même Reporters sans frontières rabâche le même sermon sur la liberté d’expression, sans un mot sur les responsabilités qu’elle engage, et se permet, en plus, d’appeler « les responsables politiques et religieux des pays musulmans ainsi que la presse du monde arabe à tout faire pour calmer les esprits », position qui rappelle ce que disait Steve Biko, l’Africain du Sud : « Non seulement les blancs nous frappent, mais en plus ils nous dictent la façon de réagir à leurs coups. »

La fraternité médiatique qui propage l’incitation à la haine anti-islamique ferait bien de méditer cet enseignement du Prophète (qpssl) qu’elle insulte. Muhammad (qpssl) a dit : « Soutiens ton frère qu’il soit oppresseur ou opprimé». Les gens dirent « Ô Prophète, nous soutiendrons celui qui est opprimé, mais comment soutenir l’oppresseur ? » Le Prophète (qpssl) répondit : « En l'empêchant d'opprimer les autres. »

Dr Younes Bounab
Chercheur à l’Institut Hoggar
7 février 2006

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