A quand la vérité sur l’assassinat du président Boudiaf ?

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C’est un véritable coup de tonnerre que cette confession en direct sur la chaîne El-Arabia, livrée par l’ancien vice-président syrien, Abdelhalim Khaddam, à propos de l’assassinat du Premier ministre libanais Rafic Hariri et impliquant formellement les services de sécurité syriens.

Un coup de tonnerre qui aura sûrement ravivé dans la conscience de millions de citoyens algériens le souvenir douloureux de l’assassinat en direct, devant les caméras, du président Mohamed Boudiaf en juin 1992. Un assassinat à ce jour non encore élucidé, après plus de treize ans d’hypocrisie officielle convenue et de mascarade politico-judiciaire indigne. Un assassinat qui continue de peser sur la conscience collective de notre peuple et sur sa mémoire comme le symbole le plus infamant de tous les assassinats politiques de notre histoire.

Évidemment, le président Boudiaf avait le tort, aux yeux des puissants de ce monde, de ne représenter ni des intérêts géostratégiques ni des intérêts tout court, tant il est vrai que l’histoire récente ou ancienne nous a toujours enseigné que les attitudes de la majeure partie des grandes chancelleries, devant tel ou tel assassinat politique dans le monde, se sont toujours appréciées à l’aune de leurs intérêts respectifs concrets — j’allais dire de leurs “arrangements” mutuels… L’argument “moral” — toujours absent — n’étant jamais invoqué que lorsqu’il coïncide par pur hasard avec des intérêts palpables. Qu’il s’agisse des assassinats quotidiens perpétrés carrément à coups de fusées par l’aviation israélienne contre les dirigeants nationalistes palestiniens, qu’il s’agisse des répressions sauvages de l’armée russe contre les populations civiles tchétchènes ou des exactions criminelles perpétrées par l’armée d’occupation américaine en Irak, les exemples de l’actualité ne manquent pas sur les silences coupables des chantres des droits de l’Homme, ici ou, ailleurs au nom de tels ou tels intérêts. Faut-il rappeler cette peu glorieuse devise qu’on attribue à Guillaume Le Conquérant — en 1066 déjà ! — quand il déclara : “L’Angleterre n’a ni ami ni ennemi, elle n’a que des intérêts !”
Dieu merci, nous assistons aujourd’hui un peu partout dans le monde à la lente émergence d’un phénomène de prise de conscience morale citoyenne, de caractère transnational, qui entend s’opposer à cette dégradation morale quasi généralisée des moeurs politiques, dégradation morale qui ravage la plupart des sociétés, y compris celles réputées être les plus “démocratiques”. Ce phénomène transnational de prise de conscience citoyenne est en passe de se potentialiser à mesure du développement et de l’extension fulgurants des moyens de la communication moderne qui permettent déjà à l’honnête homme de s’informer instantanément de l’actualité mondiale en marche. Car malgré la conception à géométrie variable, qu’ils ont toujours eue de la justice, et qui se révèle au grand jour, surtout quand il s’agit par exemple d’Israël ou de leurs intérêts pétroliers, les chantres de la démocratie et des droits de l’Homme — en premier lieu, les gouvernements occidentaux, et singulièrement celui des États-Unis — se retrouvent aujourd’hui de plus en plus sommés de jouer le jeu de cette démocratie et de ces droits de l’Homme tant affichés, à la fois sous la pression de leurs propres opinions intérieures et sous la pression croissante de cette “conscience morale mondiale”, aujourd’hui en gestation. Une conscience morale mondiale, exprimée haut et fort par une écrasante majorité de “citoyens du monde” — y compris dans les pays d’Europe et d’Amérique —, qui transcende les frontières des États et qui prend de plus en plus conscience d’elle-même en tant que telle, c’est-à-dire en tant que force d’opposition politique et éthique, légitimée par la simple conscience qu’elle a de sa mission morale qui consiste à dénoncer toutes les formes d’injustice, de tyrannie ou de criminalité politique, partout dans le monde et par-delà les clivages étatiques ou nationaux : “Only one earh, only one humanity.”

Et c’est dans cet esprit que, en tant que simple citoyen ordinaire, je ne puis m’empêcher de souhaiter que prenne fin la forfaiture politico-judiciaire caractérisée que représente ce “black-out”, cette conspiration du silence organisée, sur l’assassinat du président Boudiaf parce qu’elle entache et grève lourdement le crédit moral de notre pays. Un citoyen algérien ordinaire qui ne peut s’empêcher de se croire légitimement en droit de s’interroger pourquoi les gouvernements qui se sont succédé depuis le 30 juin 1992 — date de l’assassinat du président Boudiaf à Annaba — n’ont-ils pas été en mesure de connaître la vérité, de la faire connaître et de traduire les vrais criminels et leurs complices devant la justice des hommes avant que ne s’en saisisse la justice de Dieu.

À quoi servirait aujourd’hui cette “légitimité populaire”, diffusée et ressassée à satiété par la télévision officielle et bruyamment mise en scène comme en ce samedi, à coups de klaxons et à coups de tam-tam — comme dans la brousse des années 60, à l’occasion du retour du chef de l’État de l’hôpital du Val-de- Grâce ? À quoi servirait-elle, en effet, cette légitimité si celui-ci n’a même pas les moyens, par ailleurs, de rouvrir souverainement le dossier de l’assassinat du président Boudiaf et, dans la foulée, un certain nombre d’autres dossiers brûlants comme les scandaleux détournements bancaires qui se chiffrent par milliards de dinars, en commençant par celui de la banque El-Khalifa, réputé être le plus fabuleux détournement du siècle dernier quand on sait qu’il se monterait à plus de 8 milliards de dollars !

Quel autre pouvoir dans le monde survivrait- il à tant de scandales financiers restés impunis, à tant d’impérities dans la gestion des affaires publiques et à tant de forfaitures politiques et morales ?

Abdelkader Dehbi
Liberté, 3 janvier 2006

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