Algérie : l’État contre le peuple [1]

Depuis l’indépendance de l’été 1962, l’Algérie vit sous le poids d’une confiscation historique du pouvoir. L’indépendance de l’Algérie fut proclamée, mais la souveraineté populaire fut rapidement détournée. L’État, au lieu de devenir l’instrument du peuple, devint l’enjeu d’une lutte de clans.

Ce péché originel [2], marqué par l’élimination de près de deux mille moudjahidine par l’Armée des frontières, a installé une logique qui continue de structurer le pouvoir jusqu’à aujourd’hui. Un système s’est progressivement constitué, principalement structuré autour du clan des officiers de l’armée française ayant rejoint tardivement les rangs indépendantistes. Leur objectif : s’immiscer dans les rouages du pouvoir pour s’emparer de l’État et s’en servir au détriment des intérêts du peuple algérien. Le résultat est tragique : le peuple algérien, pourtant héritier d’une guerre de libération immense, s’est retrouvé de nouveau étranger dans son propre pays.

Comment expliquer qu’un pays aussi riche puisse compter une population aussi pauvre ? Comment comprendre qu’un peuple ayant arraché son indépendance soit encore animé par le désir massif de fuir sa propre patrie ? C’est cette impasse que Marc Dugain [3] relevait dans sa chronique sur l’Algérie : celle d’un pays riche, mais d’un peuple appauvri ; d’un pays indépendant, mais d’un peuple privé de sa souveraineté.

Cette tragédie s’est manifestée à travers deux grandes séquences historiques.

1992-1999 : une guerre pour oublier une autre

La première séquence s’étend de 1992 à 1999. Elle correspond à l’imposition brutale, par ce que les Algériens désignent sous le nom de « parti de la France », d’une souveraineté autoritaire ayant entraîné le pays dans une guerre civile dévastatrice.

Comme si le peuple algérien devait vivre une seconde guerre pour que la mémoire de la guerre de libération soit recouverte par une autre blessure. Comme si la seconde guerre devait faire écran à la première, brouiller les repères, détruire les forces sociales et installer durablement la peur dans le corps national.

Cette période n’a pas seulement ensanglanté l’Algérie. Elle a aussi consolidé un système politique fondé sur la terreur, l’opacité, la manipulation et la dépossession.

2019 : le Hirak confisqué

La seconde séquence, nous la vivons encore aujourd’hui. Après avoir volé notre indépendance en 1962, ils veulent désormais voler notre Hirak populaire.

Le Hirak a eu deux visages.

Il y eut d’abord un Hirak institutionnel, encadré et utilisé par les appareils du pouvoir. C’est ce Hirak institutionnel qui a imposé Tebboune le 12 décembre 2019.

Et puis il y eut le Hirak populaire, le véritable. Celui qui s’est affirmé avec force le jour même du vote, autour d’un mot d’ordre fondateur :

« Makach el vote maâ el issabates » — pas de vote avec les gangs.

Cette formule a marqué une rupture décisive. Elle a acté l’existence de deux Algérie : l’Algérie des généraux, le Système, et l’Algérie du peuple. D’un côté, un pouvoir traversé par les luttes de clans, qui prend le pays en otage. De l’autre, un peuple qui réclame la fin de la confiscation et la restitution de sa souveraineté.

Tebboune n’a pas seulement été imposé au peuple. Il a aussi été imposé à une partie du gang lui-même par Gaïd Salah, cette force qui se trouvait derrière les appels anonymes massifs de la séquence ouverte le 22 février 2019. Lorsqu’on se débarrassa de Gaïd Salah et de son groupe, le tour de Tebboune sembla à son tour arriver.

Pour les initiateurs du 22 février, leur véritable candidat était celui qui s’était empressé de réunir « l’opposition » dans son quartier général le 7 mars 2019.

Cette journée du 7 mars ne doit pas disparaître de la mémoire politique algérienne. Elle est significative à plus d’un titre. Elle a révélé l’absence effective d’une classe politique autonome et l’existence d’une opposition largement domestiquée. Elle a également révélé une figure politique populaire qui refusa de cautionner cette rencontre, au motif qu’elle rassemblait, selon ses propres mots, des personnalités ayant contribué à détruire l’Algérie [4].

Ce refus disait l’essentiel : le temps de cette opposition n’était pas celui du peuple. Le peuple, lui, ne demandait pas un arrangement, ni une transition contrôlée, ni un recyclage du personnel politique. Il réclamait la fin du Système.

C’est ce que notre frère Sofiane exprima, le 11 mars, dans une formule spontanée et décisive :

« Yetnahaw gaâ » — qu’ils dégagent tous.

Cette phrase-programme, d’une simplicité lumineuse, résumait l’attente profonde du peuple algérien.

Ces deux moments — « Yetnahaw gaâ » et le refus du vote avec les gangs — fondent la naissance véritable du Hirak populaire. Le Hirak institutionnel a utilisé les instruments répressifs de l’État ainsi que l’appareil judiciaire pour intimider, incriminer et diaboliser le Hirak populaire. Son objectif est clair : neutraliser la rue afin de permettre aux clans de régler leurs luttes internes dans l’ombre.

Mais cette lutte forcenée des clans et cet acharnement contre le peuple, en contradiction avec l’histoire profonde de l’Algérie, portent en eux un danger majeur : l’effondrement du pays.

Le conflit idéologique et identitaire

Le Système ne se contente pas de contrôler les institutions. Il cherche aussi à vider l’identité algérienne de sa substance. Pour cela, il agit sur des leviers décisifs.

La langue et l’éducation. Les polémiques entretenues, cet été, autour de la langue et du système éducatif ne sont pas neutres. Elles visent à imposer l’idée que la langue française serait non seulement une langue du savoir, mais aussi la langue des Algériens, jusqu’à vouloir l’ériger, de fait, en langue officielle.

La question linguistique devient ainsi un champ de bataille politique. Car une nation qui ne maîtrise pas sa langue ne maîtrise ni son récit, ni sa mémoire, ni son avenir.

La langue arabe, au lieu d’être portée avec intelligence, exigence et grandeur, a été freinée dans son épanouissement par des nationalistes sans vision. Là où il fallait construire une politique linguistique solide, cohérente et ambitieuse, on a produit une arabisation bureaucratique, mal pensée, souvent réduite à des slogans.

L’exemple vietnamien est, à cet égard, éclairant. Dès les lendemains de l’indépendance, le Vietnam a généralisé l’usage de sa langue nationale dans tous les domaines. L’Algérie, elle, a souvent arabisé le français au lieu de bâtir une véritable souveraineté linguistique.

Dans le même temps, on a mis sous quarantaine le chevalier de la langue arabe : Bachir El Ibrahimi.

Où en est le Vietnam aujourd’hui ?

Et où en est l’Algérie ?

Cette question suffit à mesurer l’ampleur de notre échec.

L’islam et l’histoire. Les attaques récurrentes contre l’Association des Oulémas, accusée d’avoir été intégrationniste et non indépendantiste, ainsi que les accusations contre l’École badisienne, accusée d’avoir fabriqué le terrorisme, visent à effacer la dimension unificatrice et civilisationnelle de l’Islam. Paradoxalement, ces accusateurs sont les mêmes qui jouissent de privilèges en Occident, achetant appartements et maisons à Paris, surnommés « l’oligarchie de la Seine » [5], et s’apparentant aux « derniers pieds-noirs » [6]du système.

Un système antinational face à la résilience du peuple

L’État algérien est devenu le théâtre d’affrontements claniques, motivés par le contrôle des richesses, des institutions et de la société. Lorsque les rivalités internes s’intensifient, le Système n’hésite pas à instrumentaliser la rue ou à recourir à la violence extrême.

Octobre 1988, février 2019, les massacres de 1997, les récents incendies criminels : autant de séquences où la société algérienne a été prise dans les convulsions d’un pouvoir qui règle ses conflits internes sur le dos du peuple.

Face à cela, le Hirak a agi comme un révélateur. Il a montré que le peuple algérien, malgré les blessures, les divisions entretenues et les manipulations, portait encore une formidable capacité d’unité nationale.

Il a révélé l’existence d’un fossé profond entre deux Algérie.

D’un côté, l’Algérie du peuple, unie par son algérianité : solidarité, amour de la patrie et aspiration à la dignité.

De l’autre, l’Algérie des généraux, celle du Système, qui reproduit, même si le colonialisme a pris fin en 1962, ses structures coloniales fondées sur les privilèges d’une minorité, le mépris, l’asservissement et l’appauvrissement du peuple.

Cette logique rejoint, consciemment ou non, une volonté partagée par certaines forces des deux rives de la Méditerranée : la France de la « Nostalgérie » et les derniers pieds-noirs de l’intérieur en Algérie, leur rêve commun est d’amener les Algériens à regretter le jour où leurs pères ont décidé de se séparer de la France.

Reconquérir la souveraineté populaire

Conquérir le pouvoir à tout prix en 1962, puis le conserver aujourd’hui quel qu’en soit le prix : telle est la logique profonde du Système. Elle rappelle, par certains aspects, la funeste politique de la terre brûlée menée par l’Organisation armée secrète en Algérie entre 1961 et 1962.

Face aux crises successives du Système, que reste-t-il aux Algériens ?

La harga, d’abord : cette émigration clandestine qui fut d’abord un projet individuel, puis un projet familial, et qui devient aujourd’hui un projet sociétal.

Et pour ceux qui restent, une autre forme de combustion intérieure : la cherté de la vie, l’insécurité, la restriction des libertés, la chasse aux hirakistes, les incendies criminels, les accidents de la route, la fatigue, la détresse sociale, l’humiliation quotidienne…

Pour conjurer ce destin, le peuple doit impérativement reconquérir sa souveraineté sur ses institutions.

À l’image de l’incendie qui, dans l’œuvre de Mohammed Dib, annonçait le déclenchement de la lutte de libération, Les incendies criminels et les épreuves tragiques que nous traversons doivent nourrir un nouveau souffle populaire.

Que l’Algérien le sache : tant que sa souveraineté et son État seront confisqués par les clans qui composent le Système, les malheurs continueront de s’abattre sur le peuple algérien.

Le débat idéologique de cet été autour de la langue et du système éducatif, suivi des incendies politiques criminels, n’est pas un simple hasard. Il est l’autre nom de cette lutte féroce que les clans mènent au sommet de l’État.

Sauver l’Algérie de ce Système est notre seule et unique mission face à l’ultime catastrophe qui s’annonce : l’effondrement de l’Algérie.

L’abêtissement des décideurs [7] est aggravé par leurs serviteurs de tous bords, médias et institutions confondus, qui n’excellent que dans la servitude envers leurs maîtres.

Pour un deuxième Novembre populaire

Pour refonder l’Algérie, il faut revenir à la case départ : 1962, l’année où la volonté populaire fut confisquée.

Cette fois-ci, c’est au peuple de faire entendre sa voix. C’est à lui d’imposer sa volonté. C’est à lui de reprendre possession de son État.

L’Algérie est malade. Malade de son État. Un État qui obéit davantage à une logique mafieuse qu’à une logique rationnelle. Cette vérité est partagée par la majorité du peuple algérien. Nous vivons une faillite institutionnelle, politique, sociale et morale.

Sauver l’Algérie doit donc devenir une nécessité historique, si nous voulons rester fidèles au message de Novembre 1954.

Pour cela, nous avons besoin d’un deuxième Novembre. Un Novembre populaire. Un Novembre où le peuple reconquiert sa souveraineté sur son État. Un Novembre où la justice et la dignité redeviennent le cœur du projet national.

Le relèvement de l’Algérie est possible. L’élan de solidarité né face aux derniers incendies criminels le prouve. Les hirakistes qui continuent à lutter pacifiquement pour faire advenir une autre Algérie le prouvent aussi, malgré le prix qu’ils paient.

L’Algérie n’est pas condamnée à l’effondrement si son peuple retrouve la maîtrise de son destin.

Mais cette renaissance exige une rupture claire : la souveraineté populaire doit redevenir le principe fondateur de l’État.

C’est seulement à cette condition que l’Algérie cessera d’être l’otage des clans.

C’est seulement à cette condition que l’Algérie cessera d’être un pays mouroir pour le peuple et un havre d’opulence et d’impunité pour les arbabs d’ZaIr (les Dieux de l’Algérie) du Système.

C’est seulement à cette condition que l’indépendance de l’Algérie deviendra enfin l’indépendance de l’Algérien.

À cette condition, et à cette condition seulement – celle de la souveraineté du peuple sur son État –, l’Algérie deviendra une véritable oasis de prospérité, de paix et de justice.

Brahim Kentour et Mahmoud Senadji (Algérie du Peuple)

Références

1. Dans le sillage du livre de Burhan Ghalioun, Le Malaise arabe : l’État contre la nation, publié en 1991, cet État, qui s’est imposé à la société dans les années 1950-1960, dans sa logique de domination, a fini par voir dans le peuple son véritable adversaire.

2. José Garçon utilise ce concept pour qualifier la conquête du pouvoir en Algérie, à l’été 1962, par l’Armée des frontières.

3. Marc Dugain, L’Impasse algérienne, Les Échos, 15 octobre 2021.

4. En l’occurrence, l’homme politique Karim Tabbou.

5. Céline Lussato, Cette oligarchie algérienne qui investit en masse dans l’immobilier parisien, Nouvel Obs, 25 juillet 2019.

6. Expression relevée par le journaliste Nicolas Beau dans son livre Papa Hollande au Mali, attribuée à un dignitaire du régime algérien, p. 57.

7. Ali Bensaad, incendies, le Soir d’Algérie, Facebook, 1 septembre 2026.

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