Aurons-nous enfin le courage de regarder notre histoire en face ? Aurons-nous la lucidité d’admettre que nous avons failli dans notre entreprise de décolonisation ?

En 1962, l’Algérie a conquis son indépendance politique. Mais l’Algérien en 2026, demeure encore en quête de sa dignité, de sa citoyenneté et de sa liberté. La France coloniale a quitté le territoire, mais l’esprit de domination, lui, a survécu. Il a changé de forme, de visage, d’uniforme, de discours [1] et de maîtres.

La décolonisation n’a donc pas pris fin le 5 juillet 1962. Elle se poursuit. Elle travaille encore notre histoire, notre conscience, notre douleur. Après l’été sanglant de 1962, l’Armée des Frontières a conquis le pouvoir par la force. En dépossédant le peuple de son indépendance, elle s’est proclamée propriétaire de l’Etat, de la mémoire et du destin national.

Depuis ce jour, l’opposition à ce pouvoir n’a jamais cessé. Elle a changé de visage, de forme, de langage et de génération, mais elle n’a jamais disparu.

Elle fut d’abord portée par des personnalités historiques puis s’est structurée dans des mouvements partisans. Elle a connu, au cours de ce long périple les défaites, les prisons, les exils, les assassinats, les crimes de masse, les silences forcés. Elle a fini par devenir une opposition politique en 1999, et vingt ans plus tard, en 2019, elle est devenue une opposition sociétale globale : un soulèvement populaire, une parole collective, une agora nationale.

Le 12 décembre 2019, restera comme une date de dévoilement. Ce jour-là, le peuple a refusé la mascarade électorale et a crié : « Pas d’élections avec les gangs » [2].

Ce mot – les gangs – disait tout. Il désignait ce que les Algériens appellent depuis longtemps le Système : un pouvoir opaque, mafieux, corrompu et corrupteur, et antinational [3].

Le 12 décembre 2019 a scellé la nature véritable du régime né en 1962. Ce Système n’est pas un accident de parcours. Il n’est pas une dérive tardive. Il plonge ses racines dans le crime originel de l’été 1962, lorsque l’Armée des Frontières, en écartant les maquis de l’intérieur et le Gouvernement provisoire de la République algérienne (GPRA) s’est emparée de l’Algérie par la force.

Devenue par la suite Armée nationale populaire, elle a fait main basse sur le pays. Pour régner indéfiniment, elle a reproduit, à l’image de la France coloniale, les mêmes mécanismes de domination :  intimider, diviser, manipuler, corrompre, emprisonner, assassiner, falsifier l’histoire et fragiliser sans cesse la société.

 Ainsi, la post-colonie n’a pas aboli la colonie. Elle l’a prolongée sous une autre forme [4].

Hier, il y avait l’Algérie des colons face à l’Algérie des indigènes. Aujourd’hui, nous avons l’Algérie des généraux face à l’Algérie du peuple.

1999 : l’espoir trahi

De 1999 à 2019, deux dates se répondent. Elles dressent, à elles seules, le portrait brutal de l’Algérie post-coloniale.

En avril 1999, après sept années d’une guerre fratricide [5] qui avait profondément meurtri le pays, l’espoir de bâtir une véritable Nouvelle Algérie sembla, un instant, possible. La campagne électorale portait une promesse : celle du changement. Cette promesse était incarnée par des personnalités qui voulaient sincèrement rendre l’Algérie à son véritable propriétaire : le peuple algérien.

Mais cet espoir a été brisé.

Ait-Ahmed, Hamrouche, Taleb El Ibrahimi, avaient reçu des garanties de la Présidence et de l’Armée – autrement dit du Système – selon lesquelles les élections seraient libres et honnêtes.

Le furent-t-elles réellement ?

Les deux derniers connaissaient le Système de l’intérieur pour l’avoir servi. Le premier demeurait la grande figure historique de l’opposition depuis 1962 et héritier de l’esprit du Moudjahid, de cette dignité politique qui refuse la servitude même lorsqu’elle se drape dans les couleurs nationales.

Malgré le poids de l’histoire, malgré l’attente immense des Algériens, malgré l’espérance d’un nouveau départ soulevée par campagne électorale, le Système est resté fidèle à sa nature profonde : tout, sauf le peuple.

Le mot central de 1999 était : changement. La réponse du Système fut : continuité.

Il désigna Bouteflika. Celui-ci fut l’héritier politique de Boukharrouba-Boumediene, c’est-à-dire de la matrice même du pouvoir né en 1962.

La logique qui installa Ben Bella au pouvoir en 1962 est la même que celle qui le destitua en 1965. C’est la même mécanique de confiscation. L’esprit de l’Armée des Frontières a façonné l’Algérie. Sous Boukharouba-Boumediene, ce fut l’époque de la force. Sous Chadli, celle de la médiocrité. Sous Bouteflika, celle de l’Argent [6].

Réunissez la force, l’ignorance et l’argent dans une même entité et vous obtenez l’image de l’Algérie actuelle : un pays et un Algérien défigurés.

2019 : redevenir peuple

Décembre 2019 fut le moment où le peuple formula avec une clarté inédite, et avec une grande maturité politique, ce que soixante années d’opposition avaient porté dans la douleur et le sacrifice : le changement du Système.

Pour la première fois dans notre histoire contemporaine, la revendication essentielle ne portait pas sur le départ d’un homme, ni sur le remplacement d’un clan par un autre mais visait le cœur même de la domination (Yetnahaw Gaä ! Qu’ils dégagent tous).

Le Hirak populaire fut plus qu’un mouvement politique. Il fut une résurrection morale. Le peuple était en train de revivre. Il signe le retour du peuple sur la scène de sa propre histoire. Ce fut le moment où l’Algérien ordinaire, la femme debout, le jeune humilié, le chômeur, l’exilé, le prisonnier de conscience, les couches populaires et la rue algérienne ont rappelé au Système cette vérité simple : l’Algérie ne lui appartient pas. Et face au monde, le peuple algérien donna l’image exemplaire d’un peuple en quête de sa dignité.

Jamais l’histoire de l’Algérie n’a été aussi présente, aussi vivante, aussi disputée que durant le Hirak populaire. Le peuple a transformé la rue en agora. Il arracha l’histoire aux chancelleries du Système pour la rendre à la conscience populaire. La quintessence de cette appropriation s’est dévoilée le 5 juillet 2019, à Alger, lorsque les manifestants scandaient : « Le peuple veut l’indépendance ».

Ils ne répétaient pas un slogan. Ils posaient le diagnostic le plus profond de notre condition historique.

Car l’Algérie est indépendante mais l’Algérien ne l’est pas encore [7].

1962, 1999, 2019, 2026 ; quatre dates, quatre fractures, quatre révélateurs.

1962 : Tahya Al Djazaïr

1999 : Pauvre Algérie

2019 : Redevenir peuple

2026 : L’Algérie face à l’affaissement

L’esprit de l’Armée des Frontières pour asseoir sa mainmise sur l’Algérie a distillé son poison dans le corps social : la culture militaire.

Hélas, il n’y a pas de différence de nature entre la culture coloniale et la culture militaire. Toutes deux reposent sur la dépossession du peuple de sa souveraineté et l’organisation de son impuissance.

Les Algériens et l’histoire [8]

Des tonnes de livres ont été écrits sur l’Algérie dans l’histoire. Mais le rapport de l’Algérien à son histoire reste encore à interroger, à visiter et à écrire.

L’histoire n’est pas seulement une mémoire. Elle est un enjeu politique majeur car celui qui possède le récit possède la légitimité. Celui qui écrit l’histoire décide qui sera héros, qui sera traître, qui sera oublié, qui sera célébré, qui sera effacé et quelles dates devront être sanctifiées.

Orwell l’a écrit dans son œuvre 1984 : « Celui qui a le contrôle du passé a le contrôle du futur. Celui qui a le contrôle du présent a le contrôle du passé » ; cette phrase semble avoir été écrite pour l’Algérie.

Le Système n’a pas seulement confisqué l’Indépendance aux Algériens. Il leur a aussi volé leur histoire. Il s’est transformé en écrivain officiel du roman national. Il a fabriqué ses héros, désigné ses traîtres, sanctifié ses clans, enterré ses crimes, neutralisé ses opposants et maquillé ses forfaitures sous l’habillage de la légitimité révolutionnaire.

Tant qu’un consensus existait entre les décideurs pour désigner le Président, un seul récit faisait autorité. Mais depuis l’avènement de Bouteflika, ce consensus s’est fissuré. Plusieurs narratifs ont alors vu le jour. Non pour réconcilier les Algériens avec leur histoire. Non pour faire œuvre d’historien. Non pour questionner les faits avec rigueur. Mais souvent pour dresser une mémoire contre une autre, une vision d’un clan contre une autre afin de diviser davantage les Algériens, de les neutraliser et de servir le Système ; ce qui a provoqué un désamour entre l’Algérien et son histoire, une grande suspicion, presque un divorce [9].

En 2019, nous avons fait peuple. Pour donner vie à ce sentiment, nous sommes désormais sommés de reprendre notre histoire, non pour la mystifier, mais pour la comprendre. Hocine Zehouane rappelait que la vérité historique n’est jamais figée, que l’histoire livre ses secrets à retardement et la règle cardinale consiste, pour reprendre Raymond Aron, à refuser de voir une époque, une société, une classe comme elles se voyaient elles-mêmes, et à toujours ramener le passé au présent [10].

Si nous ramenons le passé à notre présent, une première grande question s’impose au Système : qu’avez-vous fait de notre indépendance ?

Un Etat ne se construit pas sur une légitimité usurpée ; l’Etat que Boukharrouba-Boumediene, fondateur du Système nous avait promis, est devenu la propriété des Gangs mafieux [11].

L’opposition et le piège de la discorde

Le système post-colonial comme le système colonial, a toujours utilisé deux armes : les élections comme façade politique et la violence comme stratégie de domination. Il a fait de la peur un instrument de gouvernement et de la discorde un instrument de survie. Il n’a admis dans l’espace public que des alliés, des serviteurs, des figurants ou des ennemis à abattre.

En guise de rappel, l’assassinat politique de Mecili en 1987 avait pour objectif d’étouffer la réconciliation entre deux partis démocratiques fondés par des historiques : le Front des Forces Socialistes (FFS) et le Mouvement pour la Démocratique en Algérie (MDA). L’assassinat de Abdelkader Hachani en 1999 visait une figure réconciliatrice, un pont possible entre des courants politiques que le Système voulait maintenir séparés.

Depuis 1962, le Système a fait la chasse aux valeurs qui fondent la noblesse de l’Homme et ce qui caractérisait la personnalité du Moudjahid : le courage, l’honnêteté, la probité, la droiture, le sacrifice. Il a toujours considéré la critique comme une insulte, le désaccord comme une menace, l’opposition comme une trahison.

C’est pourquoi l’opposition politique, sous sa seule forme classique d’organisation ou de parti, n’a jamais pu changer le Système. Celui-ci ne combat pas seulement ses adversaires ; il organise les conditions de leur impuissance en les divisant, les isolant, les poussant à la rivalité pour se présenter comme le seul garant de la tranquillité [12].

La véritable leçon de notre histoire est donc claire : malgré nos différences – et tant mieux qu’elles existent car elles sont le signe de notre richesse – nous devons adopter une ligne directrice, un socle commun, un idéal fondateur : le changement du Système.

L’heure n’est nullement à la discorde. La discorde fait partie de la mise en garde orwellienne : elle donne vie au Système.

Prenons exemple sur nos prédécesseurs en 1999. Les six personnalités de l’élection présidentielle, malgré leurs différences, ont pris une décision politique commune : se retirer la veille de l’élection. Elles ont ensuite rédigé le 14 mai un Manifeste pour les Libertés et la Démocratie [13]. Ce manifeste reste d’actualité et nous pourrions encore l’endosser sans réserve.

Tebboune est le Président de l’Algérie [14] ; il n’est pas le président des Algériens.

Cette distinction n’est pas une formule. Elle est une ligne politique. En s’adressant à lui comme à un président porteur d’une légitimité populaire, certains opposants [15] prennent le risque de discréditer les non-signataires de l’Appel. Ils prennent le risque de les placer implicitement dans le champ des opposants dits « non civilisés », supposément destructeurs, et de les exposer davantage à la furie des « influenceurs » de l’Algérie nouvelle, ces gardiens numériques de la servitude qui voient dans tout opposant un traître à abattre.

Nous ne leur jetons nullement la pierre, mais nous les alertons qu’il existe une autre partie de leurs frères et sœurs avec qui ils partagent le même combat, la même douleur et le même idéal.

L’opposition intérieure, cœur vivant de la résistance

La véritable opposition existe sur le sol algérien. Elle est plus que civilisée. Elle s’est structurée dans des mouvements politiques, associatifs et syndicaux., dans des voix libres, dans des consciences droites, dans des existences menacées. Elle porte en elle des personnalités politiques dignes de représenter l’Algérie et l’Algérien.

Quel sort lui est réservé ?

Certains espèrent rentrer en Algérie. Eux, luttent simplement pour y vivre.

Ils vivent dans un Système qui sème la non-vie. Ils résistent et espèrent. Leur quotidien n’est pas celui du commentaire lointain, mais celui du risque. Leur combat n’est pas abstrait : il est fait de surveillance, d’humiliation, d’intimidations, d’interdictions, de convocations, de prisons, d’exils intérieurs et privations quotidiennes.

Ils vivent l’enfer.

Mais ils restent debout.

Notre rôle est de les accompagner. Notre rôle est d’être, nous aussi, malades de leur espérance. Malades de cet espoir qui les maintient debout. Malades de cette fidélité qui fait d’eux les véritables héritiers de l’histoire algérienne.

Car le seul héritage que cette terre a laissé à ses enfants, le seul trésor que ni les colonisateurs ni l’Algérie indépendante n’ont pu totalement détruire, c’est l’esprit de résistance. Et c’est précisément cet esprit que le Système veut éradiquer.

Ne pas reproduire les fautes du passé

L’état dans lequel se trouvent l’Algérie et l’Algérien doit nous obliger à ne pas reproduire les fautes du passé.

Nous avons vu ce que les scissions, les rivalités et les désaccords dans le mouvement indépendantiste ont engendré crises, assassinats, cooptation, clans et tragédies. L’Algérie ne s’en est jamais vraiment remise [16].

Depuis novembre 1954, une erreur fondatrice nous poursuit : avoir inversé la théorie révolutionnaire. Là où il fallait l’Organisation, l’Agitation, puis l’Insurrection, nous avons commencé par l’Insurrection et depuis ce jour-là, nous n’avons cessé de courir derrière l’Organisation.

Cette inversion n’a jamais enfanté une organisation politique solide, dotée d’une direction centralisée capable de transformer le sacrifice en Etat, la révolte en institution et l’indépendance en souveraineté populaire.

Elle a ouvert la porte aux complots, aux assassinats, à la logique de la force en 1962 et, aujourd’hui, aux gangs mafieux.

Trois grandes personnalités de l’ère coloniale ont sincèrement servi l‘Algérie et ont connu des destins tragiques.

Messali, le fondateur du courant indépendantiste, fut relégué au rang de traître.

Bachir el Ibrahim, le saint, le chevalier de la langue arabe, fut enfermé dans l’accusation d’assimilationnisme.

Bennabi, l’intellectuel engagé, fut réduit à l’image commode de penseur théorique qui vivait dans sa tour d’ivoire et n’a pas participé à la guerre de libération.

Le Système a combattu les hommes qui pouvaient rendre l’Algérie à sa profondeur historique, politique, spirituelle et civilisationnelle. Il a manipulé leurs images pour empêcher les Algériens de penser librement leur propre histoire.

Or l’Algérie alternative que tout Algérien espère doit d’abord se réconcilier avec son histoire. Le problème politique en Algérie trouve sa source dans le péché originel de 1962. La prise du pouvoir par la force par l’Armée des Frontières. Cette illégitimité populaire est incommensurable. Elle a créé un divorce profond [17], presque irréparable entre le Système et le peuple.

Et tant que ce divorce ne sera pas nommé, pensé, reconnu et dépassé, nous continuerons à vivre dans l’impasse algérienne [18] : une société sans horizon, une impasse grosse de tous les dangers.

Notre salut est dans notre unité

L’unité ne signifie nullement l’uniformité. L’unité n’exclut pas les différences ; elle leur donne un sol commun. Elle leur permet de dialoguer, de grandir, de s’enrichir et de s’ordonner autour d’un objectif supérieur.

Nous pouvons avoir des sensibilités différentes, des trajectoires différentes. Mais nous ne pouvons plus transformer nos différences en fractures mortelles. Nous discréditons l’idée même de l’opposition aux yeux du peuple. Et derrière le rideau, le Système se frotte les mains : nos divisions, nos querelles, nos suspicions sont son carburant.

L’unité est notre arme de salut. Elle est le premier acte de la Refondation.

Comme l’avait souligné José Garçon en 1999 dans son article Algérie, l’impossible restauration, s’il est une constante dans la vie politique algérienne, c’est que le pire n’est jamais à exclure.

Et quel pire peut encore s’abattre sur l’Algérie après tous les désastres déjà vécus ?

Le désastre urbanistique est là.

Le désastre politique est là.

Le désastre économique est là.

Le désastre culturel est là.

Le désastre linguistique est là.

Le désastre moral est là.

Il ne reste plus que le désastre ultime : l’effondrement de l’Algérie.

Nous sommes dans l’urgence. La refondation ou l’effondrement.

Sauver l’Algérie de la confusion mortelle

Nous devons sauver l’Algérie de cette confusion mortelle dans laquelle le Système veut l’enfermer. Car le Système se confond avec elle. Il prétend l’incarner. Il veut faire croire que s’opposer à lui, c’est s’opposer à l’Algérie.

Mais depuis plus de soixante ans, il travaille à la chute du pays. Il use et vide l’Algérie de ses forces vives, humilie le peuple, vide les institutions, corrompt les élites, appauvrit la société et cherche presque à nous faire regretter le jour où nos pères ont osé affronter le système colonial.

L’image de Berlin, ce 16 juillet 2026, comme tant d’autre rencontres du Président de l’Algérie, a fait ressurgir les vieux clichés de la culture coloniale. Hier, on parlait des béni oui-oui et des Bouz-Bouz, ces indigènes utiles au système colonial. Aujourd’hui, nous avons les influenceurs du Système, les néo-marsiens, les « rani-radhi babladi » (je suis satisfait de mon pays), les Taballines (les Applaudisseurs) et les Chiatines (les Adulateurs).

Hélas, comme à l’heure coloniale, nous avons toujours ceux qui vivent dans l’orbite du Système, des hommes pour applaudir leur propre humiliation, des voix pour transformer leur soumission en patriotisme, des hommes dont les positions sont davantage déterminées par les intérêts que par les principes.

Mal à l’Algérie

Comme personnes, nous pouvons vivre. Comme Algériens, nous [19] avons mal. Affreusement mal.

Notre peuple a été humilié depuis 1830 et continue de l’être. En 2026, nous, héritiers de cette longue et terrible souffrance, sommes incapables d’élire librement une personne digne de représenter l’Algérie et l’Algérien. Une personne, qui aime l’Algérie et l’Algérien. Une personne qui agirait comme un digne serviteur. Une personne qui comprenne que servir l’Etat, ce n’est pas se prendre pour l’Etat.

Comment peut-on admettre que, dans ce pays de martyrs, des hommes du Système se prennent pour des dieux et agissent en toute impunité, à l’image de « Rab D’zaïr » (le Dieu de l’Algérie), sans oublier les petits dieux, les arbabes que le Système continue d’enfanter ?

Notre salut est donc dans notre unité. Cette unité s’impose d’elle-même si l’Algérie et la dignité de l’Algérien sont notre préoccupation essentielle. Aujourd’hui, le système prisonnier de sa propre logique, ne peut s’ouvrir à la société, car pour lui, cette ouverture serait le signe de sa disparition.

Qu’il sache pourtant que sa fin sera salutaire pour notre survie en tant que peuple. La souveraineté populaire est la seule garante de notre destin national. Elle est le véritable tremplin de notre renaissance.

Ce jour-là seulement, la décolonisation sera achevée.

Ce jour-là seulement, l’Algérie cessera d’être confisquée.

Ce jour-là seulement, le cri de 1962 retrouvera son sens profond : Tahya El Djazaïr.

Ibrahim Kentour et Mahmoud Senadji

4 août 2026

Notes

[1] Un souvenir de jeunesse qui a structuré toute ma conscience politique, lycéen, année 1976, je militais au sein de l’Union Nationale de la Jeunesse Algérienne (UNJA) de mon village et nous avons été invité à assister à une réunion pour entendre le commissaire politique du parti unique le FLN ; je n’ai gardé, de cette rencontre, comme souvenir, que l’attitude altière du Commissaire et ces deux phrases révélatrice de l’esprit partisan du locuteur « Jabnalkoum al Istiqlal ou qarinakoum » (On vous a ramené l’indépendance et on vous a scolarisé). Ce jour-là, l’idée qu’il y avait « eux » et « nous » s’est inscrite en moi et n’a fait que se consolider par la suite et prendre sens intellectuellement dans l’idée qu’il existe encore deux Algéries : l’Algérie des Généraux et Algérie du Peuple.

[2] Nous avons choisi en 2022, la date du 12 décembre pour lancer l’idée de l’Algérie du Peuple, en référence au 12 décembre 2019. Ce slogan « Pas d’élections avec les gangs » est une frontière politique entre le Hirak institutionnel représenté par ceux qui ont imposé les élections et ont considéré que le Hirak a atteint ses objectifs en désignant Tebboune (l’Algérie des Généraux-le Système) et le Hirak populaire, celles et ceux qui ont dit non à cette mascarade, la majorité du peuple, et continuent à lutter pour l’indépendance citoyenne de l’Algérien, dont nous estimons qu’ils représentent l’Algérie du Peuple.

[3] Mouloud Hamrouche, le système algérien est antinational, El Watan, 04/09/2019

[4] L’historien Mohammed Harbi utilise le concept de colonisation intérieure pour définir la post-colonie en Algérie.

[5] L’honnêteté morale et intellectuelle m’oblige à écrire que l’objectif visé par les janviéristes en 1992, en décidant l’arrêt du processus électoral, était de faire revivre aux Algériens le même climat de la guerre d’indépendance. Elle a duré 7 ans (1992-1999). Afin que la deuxième prenne le pas sur la première et blanchir l’image du colonialisme. La loi sur le rôle positif de la colonisation de février 2005 en France en est l’illustration.

[6] Senadji Mahmoud, L’Algérie : pays des simulacres, Oumma, 29 décembre 2008.

[7] Algérie : à quand l’indépendance de l’Algérien, le Matin d’Algérie, 14 juillet 2026

[8] Une rencontre a structuré ma vie. J’avais vingt ans, l’été 1977, lors d’une fête familiale, le dernier de ma famille, les Sanhadja, vivant encore au Djebel Babor dans le Petite Kabylie, après avoir su que mon père, mort en 1957, avait laissé un nouveau-né de deux jours, exigea de me voir. Face à lui, il prit ma tête entre ses mains, me regardant intensément, il proféra cette phrase pleine de sagesse, une phrase programmatique, pour une personne comme pour un peuple : « celui qui ne connait pas son histoire, se perd ». Le mal-être profond des Algériens, l’affaissement moral dans lequel se trouve la société, ce désir sociétal de fuir le pays trouve sa raison d’être dans l’histoire. Notre réconciliation avec notre histoire, émancipée de tout mainmise politique est la condition de notre renaissance et de notre réconciliation entre Algériens. C’était l’espoir que portait le Hirak populaire en 2019.

[9] Le rapport de l’Algérien et son histoire a été magistralement présentée par le dramaturge Abdelkader Alloula, dans sa pièce « Les Bonnes gens » où un comédien apostrophant son ami lui dit « Toi et l’histoire vous ne vous rencontrerez jamais, quand elle descend toi tu montes et quand elle monte, toi tu descends ». Tout le drame de l’Algérie et de l’Algérien sont là : l’absence de la vérité historique.

[10] Hocine Zehouane, Algérie Actualité de la semaine du 25 novembre au 1er décembre 1993.

[11] Je fais référence à la blague qui circulait en Algérie. Le Parrain de la mafia italienne était exaspéré d’entendre que la mafia algérienne est la plus forte. Pour savoir ce qu’elle a de plus, il envoya un de ses lieutenants s’enquérir, il revint avec ce constat cinglant : Oui, ils sont les plus forts. Ils ont un Etat, un drapeau, une Armée, des Ambassades, de l’Argent. Ils ont tout. Blague reprise dans le livre du chercheur Thomas Serres « L’Algérie face à la catastrophe suspendue » (Karthala, 2019).

[12] La tranquillité (sousta) caractérisait réellement la période de Boukharrouba-Boumediene où les gens se sentaient en sécurité. Mais la tranquillité n’est nullement synonyme de la paix intérieure. La paix intérieure dynamise une société, la tranquillité la paralyse.

[13] Hocine Ait Ahmed, Mouloud Hamrouche, Taleb El Ibrahimi, Youcef Khatib, Abdallah Djaballah et Mokdad Sifi, Le Manifeste pour les Libertés et la Démocratie, 14 mai 1999.

[14] Senadji Mahmoud  De quoi l’Algérie de Tebboune est-elle le nom ? Le Matin d’Algérie, 4 septembre 2024

[15] Lettre ouverte au Président Abdelmadjid Tebboune, AlternaTV, 22 juillet 2026

[16] C’est ce que précisément Malek Bennabi voulait faire épargner à l’Algérie quand il se déplaça au Caire pour sensibiliser les responsables du FLN. Voir « Témoignages sur la guerre de libération », préface de Sadek Sellam, Editions Héritage.

[17] François Geze, Armée et nation en Algérie : l’irrémédiable divorce ?  Hérodote 2005/1 n °116, pp. 175 à 203

[18] Marc Dugain, L’impasse algérienne, Les Echos, 15 octobre 2021. Une tribune dans laquelle il s’interroge : on peut se demander comment un pays aussi riche compte une population aussi pauvre et aussi désireuse de fuir son pays pourtant indépendant.

[19] A- Ibrahim Kentour, âgé de 85 ans, Moudjahid dans la wilaya 3 durant la guerre de libération, puis opposant politique depuis le coup d’Etat de 1965, j’ai regagné le Résistance populaire fondée par Hocine Zahouane, Mohammed Harbi, Bachir Haj Ali, puis militant au MDA parti fondé par Ben Bella, défendu par Mecili quand le pouvoir d’Alger a fait pression sur Paris pour nous extrader vers l’Algérie, qui m’a a valu de vivre en résidence surveillée en France pendant deux ans et demie  de 1986 à 1989 et de courts séjours en prison en 1986 et 1988. J’ai été approché par Smain Laamari, au Grand Hôtel de l’Opéra à Paris qui m’a proposé en contrepartie de cesser toute activité politique une grosse somme d’argent et une maison en Allemagne ou en Italie.

B- Senadji Mahmoud, ancien professeur à l’Ecole Supérieure des Beaux-Arts d’Alger, j’ai écrit dans le journal El Watan depuis le premier numéro et j’ai cessé cette correspondance après l’arrêt du processus électoral en 1992. En tant que professeur, je ne me suis jamais encarté, en 1999 avec la venue de Bouteflika, conscient que rien ne peut advenir de l’intérieur, j’ai quitté l’Algérie en février 1999 pour des raisons politiques. Durant la même année, j’ai publié un article « Lettre ouverte à Enrico Macias » qui m’a valu une convocation du Consulat d’Algérie et en 2003, l’année de l’Algérie, j’ai publié à Libération « Algérie, le testament des décombre »  cette fois-ci, j’ai été entendu par les services de renseignements français qui m’ont annoncé que ce jour-là, le 2 juin 2003, ils ont accueilli Bouteflika le journal de Libération à la main et au moment où de son intervention au Parlement, certains députés francophones lisaient Libération.

En 2022, soucieux de réunir la Diaspora, nous avons fondé un mouvement populaire « L’Algérie du Peuple » conscient que la poste colonie n’a fait que reproduire la colonie. La peur qui hantait Fanon et Bennabi.

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