Lorsqu’on observe la vie politique algérienne, une constante s’impose ; en l’absence de véritable souveraineté populaire, la scène politique ressemble trop souvent à un théâtre où se succèdent des acteurs chargés d’interpréter des rôles dont le scénario leur échappe en partie. Le metteur en scène demeure, lui, dans l’ombre : ce que les Algériens désignent communément par le « Système ».
Ce Système a fait de l’opacité l’une de ses règles essentielles de gouvernement. Il la cultive méthodiquement car elle constitue, à ses yeux, l’une des conditions de sa pérennité. Les acteurs politiques deviennent pour leur majorité, les interprètes ou les mandataires des intérêts appartenant à différents clans.
Parmi ces acteurs, figure une personnalité d’une grande constance idéologique mais dont le parcours politique demeure hautement problématique : Saïd Sadi.
Une personnalité politiquement problématique
En 1998, Saïd Sadi, alors président du RCD, engage une procédure en diffamation contre Le Monde, à la suite d’un article de Jean-Pierre Tuquoi consacré à la « Guerre des clans », publié le 5 septembre 1997.
Devant la justice, le journaliste résume ainsi la position politique du RCD :
« Le RCD est un parti d’opposition à certains clans du pouvoir, et notamment au chef de l’Etat Liamine Zeroual, mais ce n’est pas un parti d’opposition au pouvoir dans son ensemble » [1]
Pour José Garçon, l’accusation devient particulièrement grave aux yeux de Saïd Sadi parce qu’elle est, cette fois, formulée par Le Monde. Pourtant, des auteurs Algériens avaient auparavant développé des lectures comparables. Abed Charef, notamment avait développé cette lecture dans « Autopsie d’un massacre » sans susciter une réaction comparable.
Cette différence de réaction mérite interrogation.
Elle suggère une hiérarchisation des espaces d’opinion : une accusation formulée par un auteur algérien peut être négligée, tandis que la même accusation, lorsqu’elle est portée.
Dans un grand média français, devient suffisamment grave pour provoquer une bataille judiciaire et médiatique. L’opinion publique algérienne, vu que son poids dans la détermination réelle du pouvoir demeure faible, voire inexistant, peut être balayée d’un revers de main. Mais, face au Monde, Il fallait restaurer une image, défendre une réputation politique et préserver, coute que coûte, une respectabilité dont la validation, encore une fois, semblait devoir venir, de l’extérieur.
« Je me suis trompé de peuple ».
Durant la courte parenthèse pluraliste de 1989-1992- période au cours de laquelle le Système a fait l’inventaire politique du peuple algérien, en prenant la mesure réelle des rapports de forces au sein de la société algérienne-, Saïd Sadi aurait prononcé cette formule : je me suis trompé de peuple.
Si elle traduit réellement sa pensée, une telle déclaration est politiquement considérable. Comment une déclaration d’une telle gravité a-t-elle pu demeurer sans conséquence sur le parcours de celui qui l’aurait prononcée ?
Se tromper de peuple pose une question fondamentale : lorsqu’un peuple vote autrement que ce qu’une élite considère souhaitable, qui doit se remettre en question ? L’élite et ses analyses ou le peuple lui-même ?
C’est ici que se situe l’une des lignes de fracture fondamentale de notre histoire politique. Un vrai démocrate ne choisit pas son peuple. Il accepte et se soumet à son verdict.
1995, participer à une élection dont l’issue semblait écrite
En 1995, Saïd Sadi accepte de participer à l’élection présidentielles dans un contexte où beaucoup considéraient que son issue était largement déterminée. Cette élection répondait à une nécessite institutionnelle pour le pouvoir : redonner à l’Algérie une présidence disposant d’une légitimité électorale formelle, pour faire taire, à l’extérieur, les interrogations sur les violences. La question du « qui tue qui en Algérie » s’installait dans certains milieux européens et alimentait les demandes d’enquêtes indépendantes.
Dans le même temps, le pouvoir devait affronter les conséquences politiques du Contrat national signé à Rome en janvier 1995 par plusieurs forces représentatives de l’opposition. Cette initiative avait rencontré un écho significatif dans de nombreuses chancelleries [2].
L’élection de Zeroual permit au pouvoir de restaurer une façade institutionnelle et de réduire les pressions extérieures entourant la crise algérienne. Mais, elle livra l’Algérie à une véritable guerre des clans, sur fond de violences extrêmes et des massacres collectifs [3] ; cette séquence s’acheva par le départ anticipé de Zeroual.
Saïd Sadi, dont la France constitue l’horizon intellectuelle et politique indépassable, aurait pu méditer, même à postériori, l’exemple de Lionel Jospin. Lorsque celui-ci fut désavoué par le suffrage en 2002, il tira immédiatement les conséquences politiques de son échec et se retira. Hélas, Saïd Sadi n’a pas la même profondeur de la culture de la responsabilité politique devant le verdict du peuple !
1999 : l’espoir du changement
L’élection présidentielle de 1999 avait suscité un immense espoir. La campagne portait une idée simple mais essentielle parce qu’elle correspondait à une attente profonde du peuple : le changement. Elle était portée par des hommes qui affirmaient vouloir faire enfin triompher en Algérie, la souveraineté populaire. Saïd Sadi, cette fois-ci, n’était pas candidat.
Cette séquence aurait dû ouvrir une réflexion durable sur la nature du pouvoir algérien : peut-il exister une compétition démocratique véritable lorsque les règles du jeu politique demeurent soustraites à la souveraineté du suffrage ? Cette question reste entière.
Retour en Algérie et la question des garanties
Plus récemment, Sadi a annoncé, un 14 juillet, son intention de retour en Algérie. Deux jours plus tard, le Président de l’Algérie, déclarait à Berlin qu’une opposition « Civilisée et constructive » était la bienvenue en Algérie. Dans la foulée, cinquante-trois opposants lui adressaient une lettre afin de demander des garanties leur permettant de rentrer au pays. Pris isolément, chacun de ces évènements peut naturellement répondre à sa propre logique. Mais dans un système où l’opacité reste structurelle, où la communication politique est rarement dépourvue de calcul et ou le rapport entre les différents centres de décision demeure difficilement lisible, leur succession autorise au moins une interrogation.
Cette dynamique répond-elle réellement à la revendication fondamentale du Hirak : le changement du Système.
Aux signataires de cette lettre, nous avons déjà eu l’occasion de dire, dans une précédente tribune [4], que nous ne leur jetions nullement la pierre. Mais nous souhaitons que cette démarche ne s’inscrive pas dans cette opération politique plus large consistant à mettre en scène le retour de Saïd Sadi comme celui d’un recours, voire d’un sauveur.
Une telle scénographie ressemblerait davantage à un Carnaval fi Dachra [5] qu’à une véritable rupture politique.
Un homme de mission ?
Dans plusieurs moments de notre histoire politique récente, Saïd Sadi apparaît comme un homme investi d’une mission. La question n’est cependant pas de spéculer sur la nature exacte de cette mission. L’essentiel est ailleurs : préserver l’unité des forces attachées au changement et de maintenir intacte la revendication centrale du Hirak populaire : le changement du Système.
Or le parcours politique de Saïd Sadi oblige précisément à s’interroger sur sa volonté réelle de remettre en cause ce Système dans son principe même.
Il serait donc préférable de faire l’économie de toute nouvelle logique présidentielle [6]. Car, celui-ci dans deux grands moments politiques, a été désavoué par le peuple : en 1991 les urnes ont parlé [7] et en 2019 le Hirak a exprimé d’une manière claire, massive et radicale son rejet des figures, des mécanismes et des arrangements associés au Système.
Une avant-garde contre le peuple ?
Une conception particulièrement problématique de la politique consiste à considérer qu’une minorité éclairée serait chargée de conduire un peuple supposé insuffisamment mûr vers une modernité dont elle aurait seule défini les contours. Cette logique rappelle, la vision des Français libéraux d’Algérie qui considéraient que les Algériens n’étaient pas mûrs pour l’Indépendance, qu’il faut les accompagner, décider à leur place et différer l’exercice véritable de la souveraineté jusqu’au jour où il aura atteint sa maturité. Mais qui décide de cette maturité ? Le maître des lieux.
Après la terreur et les traumatismes de la période 1992-1999, l’appauvrissement, les violences, les humiliations et les fractures qui ont profondément marqué la société algérienne, lui et son clan pensent que le peuple serait disposé à rentrer docilement dans une « modernité » rédemptrice.
« Les derniers pieds noirs »
Cette conception du pouvoir et de la société rappelle cette citation rapportée par le journaliste Nicolas Beau attribuée à un dignitaire du Système : « Nous républicains et progressistes, sommes un peu les derniers pieds-noirs, dans la mesure où nous défendons les valeurs de société qui sont désormais minoritaires » [8].
La formule est saisissante. Elle autorise une interrogation plus profonde : le présent reproduirait-il, sous des formes nouvelles, la culture coloniale ?
L’Algérie coloniale était traversée par une séparation fondamentale entre l’Algérie des colons et celle des indigènes. L’Algérie post-coloniale aurait-elle fini par reproduire une autre séparation : l’Algérie des Généraux -le Système- et l ’Algérie du peuple ?
Les deux situations ont la question de la souveraineté en commun : qui décide pour qui, au nom de quelle légitimité et avec quel consentement. Hier, comme aujourd’hui la question de la souveraineté reste posée. Qui est le Souverain en Algérie ?
Qui est réellement le garant de qui ?
Une évidence demeure : en Algérie, la réalité du pouvoir s’est rarement présentée à visage découvert. L’histoire politique de l’Algérie montre que l’institution présidentielle a trop souvent servi de façade démocratique alors que la réalité du pouvoir se situait ailleurs. Plus paradoxal encore, cette façade institutionnelle s’est montrée incapable d’assurer durablement la stabilité de ceux qu’elle était précisément censée protéger [9].
D’où cette interrogation centrale : qui est le garant de qui ?
Est-ce le Système qui garantit la stabilité de l’Algérie ? Ou est- ce l’Algérie, qui depuis des décennies, paie le prix de la survie d’un système politique incapable de concevoir sa propre existence autrement que par la confiscation de la souveraineté populaire ?
Ni un homme providentiel, ni un clan, ni une institution [10], ni une armée, ni une élite autoproclamée ne peuvent constituer durablement la garantie de la nation.
Le seul véritable garant est le peuple souverain
La garantie de la survie de l’Algérie, de sa renaissance et de son épanouissement, réside dans l’établissement effectif de la souveraineté populaire. Et cette souveraineté ne saurait être réduite à des élections contrôlées, à des institutions de façade ou à une simple alternance entre les différents clans du pouvoir. Et c’est ce que nous avons vécu le 12 décembre 2019. C’est pourquoi le retour à la souveraineté populaire suppose nécessairement une rupture radicale avec le Système.
Cette rupture doit être comprise comme une sagesse. Elle n’implique ni violence ni confrontation. Elle appelle d’abord à une prise de conscience collective qu’aucune transformation véritable ne peut être durable si elle est conçue en dehors du peuple, sans lui ou contre lui.
Chaque initiative de l’opposition engage donc plus que ses seuls auteurs. Elle engage la crédibilité de l’opposition dans son ensemble et, au-delà, le devenir politique de l’Algérie. L’idéal démocratique auquel nous aspirons nous enseigne une chose fondamentale : le peuple n’a pas besoin qu’on lui garantisse son pays car c’est lui qui doit être le garant de toutes ses institutions.
Le Hirak populaire a démontré, par son ampleur, son pacifisme et sa maturité civique que le peuple algérien est capable de fonder une Autre Algérie. En février 2027, huit années se seront écoulées depuis le commencement du Hirak de février 2019. L’histoire algérienne porte déjà la mémoire de la première séquence qui conduisit de 1954 à 1962 à l’indépendance nationale. Nous nous inscrivons dans la continuité et l’esprit de la première car nous considérons et, a juste titre, qu’elle n’a pas réalisé son véritable objectif : que l’Algérien vive dignement dans son pays.
Il appartient désormais aux Algériens d’accomplir une autre conquête : celle de la souveraineté du peuple sur son propre Etat.
Brahim Kentour et Mahmoud Senadji (Algérie du peuple)
Références
[1] José Garçon, Saïd Sadi, attaque « Le Monde » en diffamation, Libération, 9/9/ 1998.
[2] Ce fut un grand moment historique où l’ensemble des forces représentatives étaient présentes pour doter l’Algérie d’un véritable pacte sociale dont le seul absent fut le pouvoir. Celui-ci a balayé, ce moment politique salvateur, par un revers de main sous la voix de son porte-parole, Ahmed Atta, à l’époque : « c’est un non-évènement ».
[3] Nesroulah Yous, Qui a tué à Bentalha ? La découverte, Paris 2000. Récit dans lequel, la question « qui tu qui « est magistralement posée et documentée.
[4] Ibrahim Quentour, Senadji Mahmoud (Algérie du peuple), Algérie : refondation ou effondrement.
[5] La référence au film culte « Carnaval fi Dachra » 1994, qui dénonçait la politique et la bureaucratie algérienne, pour signifier qu’on est dans le registre de la parodie.
[6] Les cas de Boudiaf et de Bouteflika sont parlants.
[7] Les résultats des élections législatives, les seules propres et honnêtes dans l’Algérie indépendante, le parti de Saïd Sadi n’a eu aucun siège au premier tour.
[8] Nicolas Beau, Papa Hollande au Mali, Ed. Balland p. 57. Citation reprise par François Gèze, « le terrible aveu d’un dirigeant algérien : « Nous sommes les derniers pieds-noirs », Algeria Watch, 24 janvier 2014.
[9] Aucun président de l’Algérie n’a quitté le pouvoir en finissant le mandat pour lequel il a été désigné.
[10] Dans l’histoire contemporaines deux pays méditerranéens se sont appuyés sur des institutions solides qui ont pu redresser l’Etat :
L’Espagne, après Franco, a trouvé dans l’Institution royale et l’Italie avec celle de la Justice les atouts de leurs survies.
En Algérie, aucune institution ne peut accomplir cette mission. La survie de l’Algérie dépend de l’organisation de l’Individu-citoyen -né lors du Hirak- dans un mouvement populaire en vue de déclencher un processus révolutionnaire politique afin d’asseoir la Souveraineté populaire.



