La chaine Al Bayyinah nous a proposés une vidéo postée sur Youtube présentant l’ouvrage de l’historien Youssef Girard, une lecture de Malek Bennabi, et où se dernier limita son intervention au concept bennabien de colonisabilité.

Pourquoi Bennabi a choisi ce terme pour exprimer son concept descriptif de l’état d’une société dans sa phase post-civilisée ?

Les grandes lignes de son premier ouvrage sociétal, les Conditions de la renaissance furent ébauchées la veille de son arrestation le 28 avril 1947, quelques semaines après la parution de son livre le Phénomène coranique. Bennabi devait écrire plus tard :

« …j’avais eu peur, en effet, de mourir dans les geôles colonialistes sans laisser à l’Algérie, à mes frères musulmans, une technique de renaissance tant je les voyais sacrifier leurs meilleurs moyens et le meilleur de leur temps à des futilités » [1].

Quelles sont ces futilités dont il parle ?

Il ne peut s’agir que du vain combat contre le colonialisme tout en ignorant de remédier aux tares qui l’ont permis. Tout le spectre politique a réagi avec véhémence comme certains malades le font en niant leur maladie quand une personne s’avise à le lui rappeler.

L’auteur du livre se trompe en datant la notion de colonisabilité de 1954 avec la parution de Vocation de l’Islam. D’abord, ce livre a été écrit en 1949, après la Nakba palestinienne et sa parution a été retardée à cause de l’éditeur algérien. Bennabi a eu peur de disparaître avant sa parution, il en publia quelques bonnes feuilles dans le Jeune musulman et la République algérienne dès 1951. Si le substantif, qu’il a forgé, n’a été introduit qu’avec cet ouvrage, l’adjectif et son concept le fut avec les Conditions de la renaissance.
« On ne cesse d’être colonisé qu’en cessant d’être colonisable : c’est une loi immuable [2] »

Ce diagnostic bennabien est jusqu’à nos jours mal accepté car mal compris. Certains ne le réservent qu’à l’élite de l’époque quand d’autres estiment que les indépendances y ont mis fin ou qu’il ne fut qu’une concession au colonialisme.

A son retour en Algérie, fin août 1963, Bennabi assiste à une conférence sur Vocation de l’Islam qui le fait réagir :

 » La conférencière voit en effet dans la colonisabilité une concession que l’auteur aurait faite sciemment au colonialisme qui tenait comme on le sait toutes les vannes de la culture et de l’économie en Algérie pour faire passer un certain nombre de ses idées à travers ses vannes. Même réduit à ce souci, le procédé dépasse singulièrement la dose de malice dont la nature m’a doté. Mais je dois à la vérité de dire que ce n’est pas ce souci qui m’avait inspiré, mais le simple fait sociologique. Aujourd’hui, en effet nous avons cessé d’être colonisés. Mais avons-nous cessé pour autant d’être colonisables ? Je ne saurais l’affirmer. Et je dois dire que les années passées en Orient n’ont fait que renforcer dans mon esprit la notion de colonisabilité qui, au contact de la réalité sociale de ces pays, m’est apparue valable pour ces pays même s’ils n’ont pas connu le colonialisme dans ses formes classiques. Je dois donc dire que la colonisabilité n’est pas une concession, mais un grave problème. » [3]

Notre historien avance une étrange explication estimant que la colonisabilité est due au délitement des structures sociales et non au « peuple ». Le « peuple » devient ainsi une catégorie métaphysique, pour ne pas dire irréelle, et non plus sociale.

Lisons Bennabi :

« …l’individualisme est maître, en conséquence de la libération des instincts, et le réseau des liaisons sociales se désagrège définitivement : c’est ce qu’on appelle dans l’histoire une époque de décadence comme l’époque qui a préparé dans la société musulmane les conditions de la colonisabilité et de la colonisation. » [4]

Nous voyons ici que c’est l’individualisme qui atteint le « peuple » qui désarticule les structures sociales et non l’inverse. Une autre leçon de Bennabi, la colonisabilité ne commence pas à l’époque de la chute de la dynastie almohade mais la prépare. La colonisabilité commence à la fin de la décadence, au moment où la culture disparaît.

« …la culture islamique (…) commence à s’éteindre progressivement au XVème siècle, jusqu’à sa mort définitive au XVIIIème siècle, le siècle du colonialisme » [5].

En Perse, après la disparition des grandes figures de la pensée comme Mir Damad (1561-1631) ou Molla Sadra (1571-1640), elles ne sont plus renouvelées, dans l’empire ottoman le traité de Karlowitz en 1699 marque le début de son recul et dans l’empire moghol la mort de l’empereur Aurengzeb en 1707 signe le début de son déclin.

Pourquoi alors avoir donné comme nom postalmohadien à cette phase ?

Nous pensons que Bennabi a voulu inscrire dans le marbre le début de la décadence qui commence symboliquement avec les fins de la puissance islamique à se projeter dans les domaines scientifique, à être en état d’innover dans les domaines matérielles et immatérielles tant à son occident avec la chute de l’empire almohade en 1269 qu’en son orient avec le sac de Bagdad par les hordes mongoles en 1258. Les deux dates sont quasi-contemporaines et Bennabi, en tant que maghrébin, a choisi le repère de sa région.

Le début du déclin est invisible pour l’immense majorité sauf pour des esprits visionnaires comme Ibn Khaldoun :

« …lorsque le vent de la civilisation eut cessé de souffler sur le Maghreb et l’Espagne [El Andalus], les sciences y déclinèrent et toute activité scientifique y disparut, à l’exception de rares traces individuelles… » [6]

Bennabi note que lors du début du déclin une société y entre « avec une pléthore de personnes et de biens, c’est-à-dire de personnes, d’idées et de choses comme c’était le cas de la société musulmane en Orient à la fin de l’époque abbasside, et au Maghreb à la fin de l’époque almohade. » [7]

Youssef Girard se méprend sur la signification que donne Bennabi de Siffin où il estime que c’est le début de la colonisabilité alors que Bennabi en fait le passage de la phase de l’âme à celle de la raison. Celui-là reconnait que malgré ce début de colonisabilité, une brillante civilisation islamique fut construite ce qui est totalement contradictoire avec celle-ci, le postalmohadien étant par essence incapable de toute innovation, de toute construction matérielle ou immatérielle qui lui soit propre.

En résumé, nous avons le début de la décadence, symboliquement actée après la chute de la dynastie almohade, qui ne peut être datée avec précision car elle est lente et Bennabi cite aussi la période postkhaldounienne (après 1406) voire la chute de Grenade (1492) [8] en passant par la fin de la renaissance timouride à Samarkand dans l’actuel Ouzbékistan (vers 1450) [9] et le début de la colonisabilité au cours du XVIII éme siècle marquant la sortie de la civilisation.

Le terme colonisabilité est bien sûr daté puisqu’il est né de l’esprit d’un penseur que le colonialisme cernait. Il aurait sûrement trouvé un autre vocable pour décrire l’état de sociétés ayant quitté la phase civilisationnelle, l’état de post-civilisée, s’il avait vécu dans un pays ayant échappé au colonialisme. Il l’a jetée comme une grenade dans la mare des « futilités » de ces sociétés comme objectif premier, le colonialisme n’étant, si nous nous permettons le langage immoral des agresseurs, qu’une victime collatérale.

« …toute mon œuvre porte un titre général de « Problèmes de civilisation », c’est-à-dire qu’elle pose fondamentalement un problème de civilisation comme seule manière valable de poser le problème du monde musulman, en dehors d’un contexte où il y aurait ou n’y aurait pas de colonialisme. » [10]

L’auteur d’une lecture de Malek Bennabi rapproche la colonisabilité de l’état de dépendance. Or comme nous venons de le voir la colonisabilité peut exister sans domination extérieure mais cette approche risque de tomber dans un psychologisme trompeur que Bennabi a critiqué à travers le livre [11] de l’ethnologue et psychanalyste français Octave Mannoni, deux articles publiés sous le titre éponyme parus dans le République algérienne n° 22 du 19 mars 1954 et n°23 du 26 mars 1954 [12]. Il nous y explique que la première relève d’une relation socio-psychologique avec le colonialisme quand la seconde relève d’une relation psycho-sociologique. Dans la colonisabilité, c’est l’état de déliquescence de la société qui rend ses membres otages mentalement et dans l’état de dépendance, ce sont les structures mentales qui amènent à l’état d’arriération sociale.

Youcef Girard nous donne comme exemple de lutte de Bennabi contre le colonialisme, la brochure qu’il a éditée au Caire en 1957 en trois langues, arabe, français et allemand où il dénonce la féroce répression en Algérie. Ce texte rejoint tous les textes dénonçant les méfaits des colonialismes et des états agresseurs ou génocidaires mais son texte qui fait historiquement le plus de mal à la notion même de colonialisme est son article la troisième perspective publiée en deux parties dans la République algérienne n° 6 du 13 novembre 1953 et du n°7 du 20 novembre 1953 [13]. Il y explique que le colonialisme est un phénomène historique européen qui crée une troisième perspective lorsqu’un pays en envahit un autre. La première perspective est son retrait après avoir reçu des compensations, la deuxième est la fusion des deux pays avec l’établissement d’un nouveau peuple comme les gallo-romains après l’annexion de la Gaule à l’empire romain. Cette troisième perspective inaugurée par le colonialisme européen fait des peuples conquis des sujets les maintenant sous le joug de l’impuissance sociale, la pauvreté et l’ignorance allant parfois jusqu’à nier leur humanité.

Charles Quint organise en Espagne en 1550 un débat connu sous le nom de Controverse de Valladolid, du nom de la ville où il fut organisé pour déterminer si les Amérindiens ont une âme. En 1931 est organisé à Paris une exposition universelle où des êtres humains sont exhibés comme des animaux. Lors du génocide de Gaza, les responsable sionistes ont traité officiellement les Palestiniens d’animaux.

Un dernier point que nous voudrions évoquer est celui ou notre historien estime que la pensée de Bennabi ne nous a pas indiqué les moyens de se débarrasser de la colonisabilité pensant que sa disparition prématurée ne lui a pas permis de le faire. Il nous invite à suivre la pensée de l’intellectuel palestinien Mounir Chafik qui aurait trouvé ce moyen en recourant à la culture populaire. Ne connaissant pas la pensée de ce dernier, nous laissons l’entière responsabilité de cette présentation à Youssef Girard. Cependant Bennabi avait déjà abordé ce moyen qu’il jugea inadéquat en rappelant la formule de Lénine « contre toute tentative de spécification des valeurs culturelles sous forme de prolet-kult » [14] culture prolétaire pour les communistes ou tout simplement culture populaire pour tous ceux qui ont idéalisé la notion de « peuple ».

Le communisme ne fut appliqué que dans sa version marxiste-léniniste où Karl Marx le théorisa en indiquant les orientations générales et Vladimir Lénine la pensa en action concrète et l’appliqua dans son pays. Si comme le dit l’adage, comparaison n’est pas raison, il nous est possible de penser que la pensée de Bennabi attend encore son Lénine pour lui donner une application concrète dans un pays ou un groupe de pays. Bennabi s’est évertué depuis 1942, lorsqu’il a eu son idée du Phénomène coranique jusqu’à sa disparition en 1973 à dégager l’orientation pour arriver à construire un nouveau cycle de civilisation et depuis 1956 à son arrivée au Caire à former des personnes pour comprendre sa pensée et éventuellement à la concrétiser.

Quant à la notion de réappropriation de l’histoire, Bennabi ne la concevait pas du tout ainsi comme un héritage immatérielle mais comme une nécessité historique pour comprendre son passer, analyser son présent et se projeter dans on avenir [15].

Dans les Conditions de la renaissance, il situe son étude historique non en dates grégoriennes (repère occidental) mais en dates hégiriennes (repère islamique) [16].

Abderrahman Benamara
Alger, le 21 juin 2026

Références

[1] Malek Bennabi, Pourritures II (1940-1952), éditions Benmerabet, Alger, 2017
[2] Discours sur les conditions de la renaissance algérienne, le problème d’une civilisation, Les éditions algériennes « En Nahdha », Alger, 1949, p 22 ou Les conditions de la renaissance, éditions Benmerabet, Alger, 2016, p 40
[3] Mémoires d’un témoin du siècle – les carnets, éditions Benmerabet, Alger, 2017, p 113
[4] Naissance d’une société, éditions Benmerabet, Alger, 2017, p 84
[5] Les rencontres de Damas, éditions Benmerabet, Alger, 2016, p 72
[6] Discours sur l’histoire universelle, traduction de Vincent Mansour Monteil, tome 3, Commission libanaise pour la traduction des chefs d’œuvre, Beyrouth, 1967-1968, tome 3, p 1048
[7] Naissance d’une société, op. cit, p 49.
[8] Le problème des idées, éditions Benmerabet, Alger, 2 016, p 35
[9] Vocation de l’Islam, éditions Benmerabet, 2016, p 176
[10] Mémoires d’un témoin du siècle, les carnets, op. cit, p 194
[11] Psychologie de la colonisation, le Seuil, Paris, 1950
[12] Colonisabilité, éditions Benmerabet, Alger, 2015, pp 96-106
[13] Ibid, pp 55-60
[14] Le problème de la culture, éditions Benmerabet, Alger, 2016, p 157
[15] La crise du monde musulman, éditions Benmerabet, Alger, 2016, p 41
[16] Les conditions de la renaissance, op.cit, éditions Benmerabet, p 60

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