Quelle belle initiative que celle d’un homme politique [1] qui interpelle une personnalité politique française pour lui rappeler que la politique est avant tout une affaire de principes et de valeurs, particulièrement lorsqu’on se réclame de la gauche !

Et quelle justesse de lui rappeler cette phrase emblématique de Jean Jaurès, grande figure du socialisme français : « Le courage, c’est de chercher la vérité et de la dire. »

Hélas, Mme Royal ne semblait nullement être venue en Algérie pour servir la vérité, mais plutôt dans une logique de campagne électorale et de calcul économique.

Elle s’inscrit ainsi dans la continuité d’une certaine tradition politique française qui considérait autrefois que les Algériens n’étaient pas suffisamment mûrs pour l’indépendance et qu’il fallait les accompagner. Aujourd’hui, elle semble épouser la vision du Système algérien, pour lequel le peuple ne serait toujours pas suffisamment mûr, cette fois-ci, pour la démocratie.

Son attitude rappelle celle de plusieurs de ses prédécesseurs et principalement François Hollande, qui, alors que le défunt président Bouteflika présentait déjà les signes manifestes de son affaiblissement, avait déclaré voir en lui un éclairé auprès duquel on pouvait encore s’instruire.

Comment Mme Royal peut-elle s’abstenir de tout jugement sur la situation politique en Algérie alors que, depuis 2019, les Algériens de Paris et des grandes villes françaises ne cessent de battre le pavé pour dénoncer le caractère autoritaire et impopulaire du régime d’Alger ?

Peut-elle ignorer la question des obligations de quitter le territoire français (OQTF) concernant les ressortissants algériens et les débats houleux qu’elle a suscités ? Peut-elle faire l’économie d’une réflexion sur ce qui pousse tant d’Algériens à fuir leur pays, pourtant doté d’immenses richesses et indépendant ?

N’est-ce pas précisément le Système qu’elle est allée encenser qui porte une lourde responsabilité dans ces tragédies humaines ?

Peut-elle également ignorer les menaces que les opposants algériens, notamment ceux qui demeurent fidèles à l’esprit du Hirak, dénoncent jusque sur le territoire français ?

Peut-on réduire l’Algérie à un puits de pétrole ou à un gisement de gaz ?

Peut-on réduire l’histoire des deux peuples, à la fois si riche et si tumultueuse, à un simple calcul économique pour la France et à un calcul politique pour le Système algérien ?

Peut-on accepter, une fois encore, que la France, patrie qui se veut exemplaire en matière de droits de l’homme, sacrifie ses principes et ses valeurs sur l’autel des intérêts économiques ?

Aimé Césaire, dans Discours sur le Colonialisme, nous avait pourtant avertis : une civilisation qui ruse avec ses principes et ses valeurs est une civilisation malade et moribonde.

Montesquieu, quant à lui, écrivait dans ses Pensées : « Si je savais une chose utile à ma nation qui fût ruineuse à une autre, je ne la proposerais pas à mon prince, parce que je suis homme avant d’être Français, ou bien parce que je suis nécessairement homme et que je ne suis Français que par hasard. »

Quel gâchis pour la France ! Il semble aujourd’hui que Le Prince de Machiavel inspire davantage nos responsables politiques que les Pensées de Montesquieu et l’avertissement de Césaire.

Les principes n’ont pourtant pas de couleur nationale. Les valeurs universelles ne devraient connaître ni frontières ni exceptions.

À force de répéter que les États n’ont ni amis ni ennemis, mais seulement des intérêts, nous en sommes venus à assister, indignés et impuissants, à un génocide qui se déroule sous nos yeux, avec la complicité dénoncée de certains États qui prétendent pourtant donner au monde des leçons en matière de droits de l’homme.

Déjà, en 2003, dans La Raison du plus fort, le philosophe Jacques Derrida soulevait une interrogation fondamentale : « Y a-t-il des États voyous ? » [2]

Il mettait en lumière cette contradiction majeure : des États souverains, censés défendre le droit et l’ordre international, peuvent eux-mêmes adopter des comportements qu’ils condamnent chez les autres. Il visait notamment les États-Unis.

La primauté de l’économique, et donc des rapports de force, dans sa logique prédatrice, a enfanté ce que Roberto Scarpinato appelle la « mafiosisation du monde et du pouvoir ». [3]

Donald Trump et Benyamin Netanyahou apparaissent, à cet égard, comme des figures emblématiques de cette dérive : des dirigeants accusés de bafouer ouvertement le droit international, de s’en prendre à des magistrats et de faire prévaloir les rapports de force sur les principes du droit, avec des conséquences à l’échelle planétaire.

Une politique qui érige l’économie en valeur suprême ne peut prétendre défendre sincèrement les principes et les valeurs universelles.

L’économique relève, pour une large part, du conjoncturel ; le politique, lui, doit s’inscrire dans une vision structurelle, historique et humaine.

Penser le politique, ce n’est donc pas le réduire aux seules frontières nationales, encore moins lorsqu’il concerne un pays avec lequel la France partage une histoire aussi longue, profonde et douloureuse que celle de l’Algérie.

La lettre adressée à Mme Royal ne concerne donc pas uniquement cette dernière. Elle interpelle l’ensemble de la classe politique française, particulièrement celles et ceux qui se présentent comme des amis de l’Algérie.

Nous leur disons : cessez de regarder l’Algérie à travers la grille de lecture d’une certaine droite française, encore prisonnière de l’image de l’Empire et de cette « Nostalgérie » qui refuse de tourner définitivement la page coloniale.

Pour une grande partie de la classe politique française, l’Algérie demeure avant tout un problème franco-français, un sujet de politique intérieure, un instrument de confrontation électorale.

Dans votre positionnement sur l’Algérie, le grand absent reste le peuple algérien.

Pourtant, depuis 1962, et plus particulièrement depuis le soulèvement populaire de février 2019, ce peuple revendique à nouveau son indépendance : non plus seulement celle de son territoire, mais celle de sa citoyenneté, de sa souveraineté et de son destin.

Il aspire à s’affranchir d’un Système qui, selon nous, lui a confisqué sa souveraineté, l’opprime, entretient son mal-être et pousse une partie de sa jeunesse vers l’exil.

Car il existe aujourd’hui deux Algérie :

  • D’un côté, l’Algérie des généraux, celle que les Algériens désignent sous le nom de Système.
  • De l’autre, l’Algérie du peuple, celle qui aspire à la liberté, à la dignité, à la justice et à la souveraineté populaire.

Nous, membres de la diaspora algérienne vivant en France, considérons la lettre de Karim Tabbou comme un jalon important dans cette nécessaire interpellation politique. Nous appelons à porter ce message auprès des autres personnalités politiques françaises afin qu’elles cessent de courtiser exclusivement le Système d’Alger et prennent enfin en considération l’existence d’un peuple qui lutte pour son indépendance citoyenne.

À l’approche des prochaines échéances électorales françaises, dans un moment de gravité historique pour la France comme pour le monde, il devient urgent de redonner à la politique toute sa raison d’être.

La politique ne peut être réduite à la gestion des intérêts et aux rapports de force. Elle doit retrouver sa dimension morale, sa responsabilité historique et sa vocation universelle.

Il est temps de faire de la morale la locomotive de l’Histoire.

Il y va de notre dignité, de notre humanité et de l’honneur d’être humain.

Mahmoud Senadj (Algérie du Peuple)

Références

  1. Karim Tabbou, « Lettre ouverte à Ségolène Royal », tribune publiée sur sa page Facebook le 13 octobre. Il s’agit de l’une des lettres hebdomadaires qu’il rédige après s’être présenté à la caserne dans le cadre de son contrôle judiciaire. Cette fois-ci, sa lettre est adressée à Mme Royal.
  2. Jacques Derrida, « Y a-t-il des États voyous ? », Le Monde diplomatique, 2003. Voir également Voyous. Deux essais sur la raison, publié en 2003.
  3. Edwy Plenel, entretien avec Roberto Scarpinato, 24 avril 2026.
Leave A Reply

Exit mobile version