5 juillet 1962 : L’indépendance de l’Algérie.

Une date qui structure notre être historique en tant qu’Algérien car nous nous émancipons de la tutelle coloniale et nous voulions que l’Algérie redevienne la propriété des Algériens. Pour ceux qui ont vécu cet évènement collectif, ce moment d’euphorie et de liesse reste gravé dans leur mémoire car les Algériens étaient pleinement heureux et faisaient Peuple. J’avais cinq ans ce jour-là et ma mémoire a retenu ce cri de ma mère qui courait dans la cour agitant un drapeau dans sa main : « Tahya El Djazaïr » !

L’image de ma mère et son cri-explosion de joie- ne m’ont jamais quitté. A eux seuls, ils résumaient la libération de tout un peuple de la souffrance, de l’humiliation et de l’oppression d’un système colonial qui les avait maintenus dans une catégorie de sous-hommes.

Enfin, une Algérie libre et indépendante.

Hélas, comparée à la longue nuit coloniale, cette joie fut courte. Très courte. Et elle a fait place, aux calculs machiavéliques, très bien orchestrés par l’Armée des Frontières sous le commandement de Boukharrouba-Boumediene ; elle s’est imposée par la force des armes en marchant sur Alger et en faisant couler le sang des Moudjahidines.

Cette Armée des Frontières, armée de conquête et de pouvoir a dénaturé l’Algérie. Le militaire a remplacé le Moudjahid. Aux valeurs de sacrifice et de générosité du Moudjahid, le militaire a imposé sa culture : spoliation des richesses, oppression, complots, corruption, opulence et jouissance.

En un mot : cette culture militaire a remplacé celle du colon. La post-colonie n’a fait que reproduire la colonie. Durant l’ère coloniale, nous avions deux Algérie : l’Algérie des Colons et l’Algérie des Indigènes. Dans la post-colonie, nous avons encore deux Algérie : l’Algérie des Généraux et l’Algérie du Peuple.

5 juillet 2019. En plein cœur d’Alger, une nouvelle fois dans son histoire, le peuple scande le mantra : « le peuple veut l’Indépendance ! ».

L’image de ma mère et de son cri -Tahya el Djazaïr- du 5 juillet 1962 s’est superposée à la voix du peuple, en pleine effervescence, dans un soulèvement populaire inédit [1] dans notre histoire par son unicité, son exemplarité et sa civilité qui demande une nouvelle fois, presque 60 ans après, son Indépendance.

Nous sommes le seul peuple, dans l’histoire contemporaine, à avoir demandé à deux reprises notre Indépendance. Cette même revendication s’explique car il n’existe pas de différence de nature entre les deux Systèmes : le Système colonial et le Système militaire.

L’indépendance politique de l’Algérie face au Système colonial et l’indépendance citoyenne de l’Algérien face au Système militaire.

Les Algériens qualifient le pouvoir de Système. Nous sommes incapables de lui trouver un autre qualifiant. Et les déclinaisons de ce concept sont la Hogra (mépris et humiliation du peuple) : un Système antinational [2], liberticide, corrompu et corrupteur.

Le temps de se poser les vraies et grandes questions est arrivé. Nous devons questionner notre histoire et principalement celle de Novembre 1954 à juillet 1962.

Comment une guerre de libération après toutes les révoltes et les souffrances endurées a -t-elle pu enfanter un système antinational ?

Pourquoi l’Armée des Frontières n’a-t-elle pas trouvé une force politique organisée à l’intérieur pour lui résister en 1962 ?

Le Front de Libération nationale, né le 1novembre 1954, a-t-il vraiment unifié le mouvement national ou n’a-t-il fait qu’approfondir la scission du mouvement indépendantiste, entraînant une guerre fratricide et la naissance des clans qui structurent le pouvoir jusqu’à aujourd’hui ?

Dans les années 1950, l’esprit du temps était à la décolonisation. Notre indépendance est plus politique que militaire car après la Bataille d’Alger et les plans Morice et Challe, la résistance à l’intérieur était totalement laminée ; c’est la naissance du Gouvernement provisoire de la révolution algérienne en septembre 1958 et le mouvement populaire de décembre 1960 qui ont rendu l’indépendance inéluctable.

De Gaulle était convaincu que l’Algériefrançaise était une fiction mais les richesses de l’Algérie étaient réelles et vitales pour la France, principalement après la découverte du pétrole en 1956 au Sahara et les essais nucléaires en 1960.

L’important pour la puissance coloniale est alors de garder l’Algérie dans l’orbite des intérêts français. A l‘image de la France-Afrique. Pour cela, faire éclater le mouvement national pour le fragiliser, l’affaiblir en vue de le manipuler : l’Algérie ne doit pas entamer sa guerre de libération avec un parti organisé et un leader [3].

Depuis le 1 novembre 1954, en inversant la théorie révolutionnaire (Organisation-Agitation-Insurrection par Insurrection-Agitation-Organisation), le FLN ne s’est jamais transformé en parti politique [4] et, depuis ce jour, nous ne faisons que courir derrière l’Organisation en semant sur notre route assassinats, crimes de masse, la non-vie, la paupérisation et Al hargua (l’exil forcé). Nous avons un Système qui prend les apparences d’un Etat pour se vendre à l’Etranger et perdurer à l’intérieur. Mais nous sommes un peuple sans Etat car celui-ci est la propriété des clans [5], constitués principalement depuis 1954, qui se déchirent mais se fédèrent toujours pour s’opposer à la volonté populaire.

Nous devons ramener le passé au présent et cesser de regarder une époque, un évènement, des hommes, une classe (la famille révolutionnaire) comme ils se voyaient eux- mêmes et les regarder à l’image du constat de l’Algérie présente et reconnaître que nous avons failli.

Failli. Car nous n’avons pas réalisé le but pour lequel nous nous sommes soulevés depuis 1830 : vivre dignement.

Et cette faillite est totale : politique, économique et culturelle.

Politique : l’Armée impose sa volonté contre la souveraineté populaire. Tous les Présidents depuis 1962 sont choisis et répondent à la logique du pouvoir militaire. Le peuple qui a libéré l’Algérie est devenu pour cette culture militaire le peuple-enfant qu’on éduque ou qu’on discipline.

Economique : La France coloniale possédait le sol algérien (l’agriculture) et l’Algérie des Généraux le sous-sol algérien (la rente pétrolière) ; les deux ont créé une classe de privilégiés et paupérisé et méprisé le peuple.

Culturelle : Dans la France coloniale, durant les années 1930, existaient deux classes de lettrés algériens arabophone et francophone. Les deux maîtrisaient parfaitement une de ces langues mais dans l’Algérie des Généraux, les Algériens n’ont plus de langue, ils parlent et gesticulent… De la langue de veau (G’taltou normal- Je l’ai tué normal – de Boummarafi [6]) à la langue des détraqués-Normalement normal- des Beni oui-oui du pouvoir [7].

L’absence d’une langue structurée fait que nous n’avons plus de projet civilisationnel qui structure notre être collectif et nous mobilise pour agir.

Le projet nationaliste dans le Maghreb et le Machrek a prouvé ses limites et dans les faits nous vivons le désenchantement national.

Le français n’est pas seulement une langue mais c’est un imaginaire occidental forgé par le siècle humaniste et celui des lumières, par une modernité (démocratie libérale) et donc par une histoire.

Les arabophones n’ont gardé du mouvement religieux réformiste que la langue pour en faire une idéologie, le panarabisme et l’habiller de la modernité politique occidentale.

A la fin, nous ressemblons à TOMBEZA de Rachid Mimouni [8]. Nous sommes difformes. Ni Religieux ni Modernes.

Nous devons donc être radical. Prendre le problème à sa racine. Quel est Le facteur de notre unité et qui a fait de nous un Peuple ?

L’unité sociologique de la vie des Berbères est le village (Dachra) avec l’adversité des villages avoisinants. Raison pour laquelle nous avons toujours baigné dans les civilisations qui se sont succédé sur notre territoire car le village ne porte pas en puissance une civilisation, laquelle est la mission de la cité.

L’unité sociologique de l’Arabe était la tribu et elle était son horizon politique et les tribus vivaient en se faisant la guerre ; les Berbères comme les Arabes ne sont pas des bâtisseurs de cité. Les deux, le sont devenus, en devenant musulmans.

L’islam a fait de nous un Peuple. Nous sommes devenus des acteurs historiques au Moyen-âge et nous avons puisé dans l’Islam les armes de notre résistance au colonialisme.

De « Tahya El DJazaïr » en 1962 à « l’Algérie défigurée » en 2026.

Cette défiguration est la résultante d’un projet de développement qui ne répond nullement à notre réalité historico-civilisationnelle.

L’Islam forme la colonne vertébrale de l’Algérie. Refonder l’Algérie en vue de L’indépendance de l’Algérien. Une Indépendance, qui fera de lui, à nouveau, un bâtisseur et un fondateur de cité. Cette refondation ne réside nullement dans l’opposition d’un Etat civil à l’Etat militaire mais, dans la restauration de l’esprit et des valeurs du Moudjahid afin de bannir à jamais cette culture militaire qui a défiguré l’Algérien et l’Algérie.

Mahmoud Senadji

Références

[1] La résistance au pouvoir militaire n’a jamais cessé depuis 1962 mais en 2019 cette résistance était unitaire et englobait l’ensemble des forces sociales et demandait explicitement le changement du Système non un changement clanique.
[2] Mouloud Hamrouche « le système algérien est antinational …» El Watan, 04 septembre 2019.

[3] L’histoire du XXème siècle atteste que les mouvements révolutionnaires organisés avec un leader ont tous réussi et fondé des pays souverains (Vietnam, la Russie, la Chine, l’Iran).

[4] Ali Kafi, « [….]La fin désastreuse et regrettable de la réunion de Tripoli, la dislocation des rangs de la Révolution au seuil de l’Indépendance, nous ont confirmé clairement la « non-naissance du FLN en tant que parti politique.
Du militant politique au dirigeant militaire, Gasbah Editions p.251.

[5] Ces clans aveuglés par la puissance et la richesse ont fini par prendre une posture mafieuse. Une anecdote qui en dit long sur la réalité du pouvoir algérien où un chef de la CosaNostra, après avoir entendu que la Mafia algérienne est la plus forte envoie un des ses lieutenants en Algérie pour vérifier, celui-ci revient avec ce constat : Oui chef, ils sont très forts : ils ont un Etat, un drapeau, une Armée, une Police et des Ambassades. Anecdote cite dans le livre de Thomas Serres, l’Algérie face à la catastrophe suspendue, Karthala 2019.

[6] Le Linguiste Rabah Stambouli a qualifié les paroles de l’assassin de Boudiaf, « G’talto normal » de Boumaarafi, de Langue de Veau, le Rationalisme à postériori dans un article publié à El Watan en 1992, dans lequel il analyse à travers cette phrase « G’talto normal » l’état de déchéance de toute une société où le mot « normal », ce joyau linguistique, à la fin d’une phrase justifie l’injustifiable : le crime.

[7] La langue des détraqués à l’images des affidés du pouvoir, les Tabalines, Chiatines et les soi-disants influenceurs qui menaçaient les opposants en France.
Pour ce passage, je renvoie à mon article « De quoi l’Algérie de Tebboune est-elle le nom ? » Le Matin d’Algérie, 4/09/2024.

[8] Rachid Mimouni, Tombéza, Stock 2000.

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