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Tyrannie et peuples en colère : Quelle issue ?

Tribune Libre - Simozrag Ahmed
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Cette question est traitée en détail dans un livre qui vient de  paraître sous le titre: Alternative et voies du changement, accessible sur le lien suivant:
http://institut.hoggar.org/pdf/Diwan/AlternativeVoiesChangement.pdf

Notre monde est loin d’être le monde de paix et de justice dont l’humanité a tant rêvé. C’est un monde d’injustices et de guerres. Partout sévissent corruption et dictature, partout coule le sang, partout retentissent des cris d’alarme, des millions d’êtres humains croupissent dans les geôles de la tyrannie ; dans la faim et la misère ; les maladies font des ravages, alors que la planète regorge de richesses qui sont détournées, dilapidées, utilisées dans l’armement et les guerres et au profit d’une infime minorité.

Plus grave est la situation du monde musulman et pire encore celle du monde arabe. Les musulmans sont confrontés à des défis multiples dont l’ignorance, la pauvreté, la dictature, l’impunité, la corruption, le pillage des ressources.

La liberté dans cette partie du monde n’existe qu’en théorie et dans les constitutions. La plupart des pays concernés pratiquent systématiquement  la répression et la torture ; les prisons regorgent de détenus politiques ; l’opposition, interdite dans certains pays, est marginalisée, bâillonnée et réprimée dans d’autres. L’alternance au pouvoir est quasiment impossible en raison des nombreuses monarchies et des dynasties républicaines qui ont tendance à faire des émules.

La plupart des dirigeants sont imposés par la force ou par la fraude électorale ; des années-lumière les séparent de leurs citoyens. Les plaintes des opprimés et des veuves, les pleurs des orphelins affamés, sans-abri, vivant dans les rues, dans  les caves et sur les toits d’immeubles menaçant ruine ne semblent guère les émouvoir. Les notions de droit et de justice ne font pas partie de leur  terminologie hautaine et méprisante. Bravant toute loi et toute morale, et  outrepassant le plus élémentaire des devoirs de respect de la personne humaine.

Les statistiques révèlent que les pays arabes dépensent chaque année des dizaines de milliards de dollars pour l’achat d’armement ; ils sont  considérés comme le premier client de l’industrie  mondiale d’armement loin devant l’Asie, l’Amérique latine et l’Afrique noire.

A quoi servent ces armes, sinon à la répression et aux massacres de leurs peuples ? Cela a été démontré en Algérie, au Pakistan, en Egypte, en Syrie, au Yemen, en Arabie saoudite et dans d’autres pays. Il n’est jamais question que cet armement soit utilisé pour la défense des peuples ou des territoires musulmans.

Au nom de la lutte antiterroriste, les pays en question font la guerre à leurs peuples. A cette fin, ils n’hésitent pas à employer toutes sortes d’armement y compris les armes prohibées comme le gaz moutarde et les balles à fragmentation. Les manifestations sont réprimées dans le sang en Algérie, en Tunisie, en Syrie, en Egypte, en Arabie Saoudite, au Yémen, en Turquie, en Ouzbékistan  et dans d’autres pays. La « sale guerre » imposée au peuple algérien a fait plus de 200 000 morts, ce chiffre macabre ne cesse de croître chaque jour et il peut facilement se reproduire dans l’un des pays susmentionnés où les peuples sont exposés aux menaces de la même guerre.

Il n’est un secret pour personne que les centaines de milliards de dollars en dépôt dans les banques occidentales, les jets dorés, les grands palais luxueux, les grands hôtels de tourisme  appartiennent à des Arabes. Ce qui reflète l’ampleur de la corruption qui règne dans cette partie du monde. D’après les derniers rapports de Transparency International, les pays les plus affectés par la corruption sont ceux de l’Afrique du Nord et du Moyen-Orient. Inutile de préciser lesquels !

La corruption a appauvri ces peuples et raflé une grande partie de leurs richesses nationales.

Nul doute que ce phénomène existe partout dans le monde, mais contrairement à l’occident où la corruption est dénoncée et ses auteurs poursuivis en justice, elle est dans le monde arabe favorisée par un climat propice où il n’existe aucun garde-fou pour l’enrayer. Par crainte de représailles, les rares journaux indépendants n’osent jamais dénoncer la corruption qui bénéficie  de complicités au plus haut niveau de l’Etat. Et une justice aux ordres n’y peut rien contre des hauts placés et leurs acolytes. Il y a des dizaines d’affaires de corruption dénoncées en Europe avec des ramifications et des complicités dans le monde arabe, mais les poursuites n’ont jamais dépassé les frontières européennes.

Il en est de même pour les crimes de torture, de détention arbitraire, d’exécutions extrajudiciaires, de disparitions forcées dont l’impunité est une tradition découlant de normes écrites et non écrites dans le monde musulman. Bien que les auteurs des crimes  les plus graves soient poursuivis et jugés dans de nombreux pays, les criminels du monde musulman continuent à  se vautrer dans l’impunité. Non pas que l’Etat leur garantit la protection, mais ils s’assurent eux-mêmes cette protection du fait que l’Etat, c’est eux, il est considéré comme leur propriété privée. Ils font les lois, organisent la justice de manière à ce qu’elle dépende d’eux, instaurent leur propre immunité et impunité, celles de leurs familles, de leurs amis et de leurs agents (les agents de l’Etat). Citons pour l’exemple les propos du chef d’Etat algérien qui, dans un discours devant le peuple, a rassuré en termes à peine voilés les génocidaires et les bourreaux du peuple que nul ne peut les atteindre avant de passer par son corps : « J’ai dit qu’avant de toucher à l’armée, il faudra passer sur mon corps ».

Les crimes perpétrés dans le monde musulman ne constituent pas seulement une violation des droits et des libertés,  ils portent également atteinte à la religion, à la souveraineté et à l’intégrité des territoires. Les bases américaines implantées dans les pays musulmans n’ont pas pour seul xobjectif la lutte contre le terrorisme.

Aux actes de profanation du Coran et des lieux saints, s’ajoutent les méfaits d’une laïcité combative, partiale et dépravante. En terre d’islam, le foulard est interdit dans des lycées où se dressent des cathédrales et des églises ornées de la statue de la sainte vierge, la croix et Jésus, et où le port d’autres symboles religieux s’affiche on ne peut plus ostensiblement ; L’islam n’a pas le droit de se mouvoir sur un pied d’égalité et avec les mêmes chances que les autres religions. Comme deux boxeurs, on dope l’un et on ligote l’autre.

Les associations islamiques de bienfaisance, y compris celles chargées de  collecter les fonds de la zakât (impôt religieux), sont dissoutes dans la majorité des pays musulmans, le pouvoir ne laisse que les associations servant ses intérêts.

L’édition du livre islamique recule tandis que le livre chrétien (la Bible) progresse, des pressions s’exercent sur le Roi Fahd pour stopper l’édition du Coran.

Les manuels scolaires et les programmes d’enseignement ont été refondus dans le sens d’une désislamisation habilement programmée dans l’ensemble des pays musulmans. On connaît l’histoire récente de la suppression de la science islamique dans les lycées en Algérie et au Maroc et dans d’autres pays.

Tandis que les missions chrétiennes envahissent le monde musulman, mènent des campagnes intensives de christianisation, leurs capitaux circulent librement sans risque, les prédicateurs musulmans sont traqués,  muselés, les mosquées fermées, n’ouvrant que pendant les heures de la prière, pas de prêches en dehors du vendredi et même ceux du vendredi sont censurés, le transfert d’argent d’origine ou à destination islamique devient de plus en plus difficile à cause de la sempiternelle suspicion qui pèse sur de telles opérations entraînant souvent le blocage ou la saisie des sommes concernées ; même les sociétés de transfert de fonds comme Western Union sont sommées de refuser ou de signaler tout transfert suspect vers une destination islamique. Ces interdictions sont appuyées par les dirigeants arabes qui ne font pas mystère de leur allégeance aux tenants  de cette politique résolument hostile à la nation arabe et à l’islam.

En effet, il n’est pas exagéré de dire que la nation musulmane est gouvernée par les alliés de ses ennemis et les ennemis de sa religion, et c’est encore un honneur de leur attribuer le titre d’alliés que d’aucuns ne méritent même pas. Cette situation paradoxale explique le chaos dans lequel ces peuples sont plongés, une situation caractérisée par une tyrannie sanguinaire persistante, des conflits meurtriers et enfin un sous-développement durable. Ils ont pillé les richesses nationales, hypothéqué l’avenir de leurs peuples  et introduit un néocolonialisme dévastateur. Ils s’acharnent contre le projet islamique alors que celui-ci constitue l’unique bateau de sauvetage des peuples en question. Cet échec s’explique également par l’absence de légitimité, l’absence de vision, l’absence d’idéologie, l’absence de programme.   Toutes les tentatives d’intégration ont échoué. L’Union du Maghreb arabe, l’OPEP, l’OCI, la Ligue des Etats arabes, le conseil de coopération du Golfe,  toutes ces expériences ne sont que de vaines tentatives, sans résultats concluants. Elles n’ont apporté aucune solution aux nombreux problèmes économiques et politiques du monde musulman.




Les peuples en ont assez. Des mouvements protestataires sont en train de naître partout dans le monde arabe à l’image de « kifaya » en Egypte s’écriant : ça suffit ! Kifaya ! Ça suffit la répression, le mépris des peuples, la terreur, la corruption, l’impunité !  Ça suffit la police politique, les tortures, les détentions arbitraires, les dénis de droits et de liberté ! Partout s’élèvent des slogans traduisant l’angoisse, la détresse, le désarroi des peuples. Les manifestations de masses se multiplient malgré les interdictions et la répression sanglante.

Il est incontestable que le changement s’impose à tous points de vue et de manière urgente car il y va de l’existence même de la communauté musulmane. Cette dernière a besoin d’une dynamique nouvelle, d’un sang nouveau et de têtes nouvelles.

Comment peut-on expliquer l’échec de deux siècles de militantisme islamique ? Certes, l’occident, en  plus des conquêtes coloniales, endosse une part de responsabilité dans l’impitoyable guerre par procuration contre ce qu’il appelle « l’islam politique », mais les musulmans n’en demeurent  pas moins responsables dans leur immense majorité. Ceux-ci sont responsables, les uns du fait de leur ralliement à des régimes dictatoriaux, les autres à cause de leur démission, de leur inaction, de leur indifférence face aux injustices, à la corruption et au désordre qui sévissent dans leurs pays. Ils ne veulent faire cesser le mal ni par la main ni par la langue ni même par le cœur, de ce fait ils sont doublement responsables devant Dieu puis devant l’histoire et les générations futures. Ceux qui se sont engagés dans la lutte, qu’elle soit politique ou militaire, sont également responsables. D’une part, ceux qui ont pris les armes se sont rendus coupables d’actes de violence qui ne trouvent aucune justification islamique, n’ayant rien à voir avec les règles du combat en Islam. Ils se sont attaqués à des innocents et ils ont commis des atrocités et des injustices pouvant à elles seules leur barrer le chemin de toute victoire venant de Dieu. D’autre part, les uns et les autres   manquent cruellement d’expérience, d’organisation, d’ouverture d’esprit, bref de culture politique leur permettant de s’entraimer et  d’éviter les conceptions réductrices, égoïstes, la vanité, la division et les querelles intestines. Toutes ces déficiences, outre le fait qu’elles constituent des obstacles à l’aide de Dieu et aussi des portes d’accès à des velléités sataniques, sont lourdes de conséquences en matière politique. Aucune réussite n’est possible dans pareilles conditions. Dans ce contexte, il serait injuste d’occulter les efforts louables d’une minorité dont la fermeté et la persévérance ont permis de maintenir un certain équilibre des rapports de force.

Il n’est ni redondant ni superflu d’insister sur ce point : la situation est tellement catastrophique qu’il est insensé d’y rester indifférent. Il est temps de réagir. Sans quoi, des torrents de colère et des vagues de révolte menacent d’emporter tout le monde. Il est plus qu’urgent d’intervenir pour la recherche d’une solution, d’un remède, d’une alternative pour empêcher le naufrage. Quelle est l’alternative et quels sont les moyens permettant le passage à l’alternative ? Il appartient à tout intellectuel concerné de se poser ces questions. Faut-il rééditer les expériences passées ? Ou bien rentrer dans les rangs de partis fantoches qui n’attendent que les quotas de sièges au parlement et de postes à l’exécutif ? Comment changer cette situation de plus en plus chaotique et explosive ?

A mon humble avis, la solution doit être recherchée dans les luttes sociales. Compte tenu du fait qu’un vent de changement est en train de souffler sur de nombreux pays à l’Est et à l’Ouest, que les mouvements de rue se multiplient, balayant de nombreux régimes corrompus qui ne doivent qu’au mortier ou à la fraude leur maintien au pouvoir. C’est le cas entre autres de l’Equateur (1997), du Pérou (2000), de l’Argentine (2001), de la Serbie (2000 et 2003), de la Bolivie (2003 et 2005), de la révolution des roses en Géorgie (2003), de la révolution orange en Ukraine (2004).

Il ne fait aucun doute que l’heure des régimes arabes va bientôt sonner, leur chute est proche, l’injustice ne peut pas prospérer. La naissance de « kifaya » en Egypte n’est que le début d’un épisode qui en dira  long sur le courroux des peuples. Un mouvement sans soutien partisan, sans idéologie ni programme politique, regroupant différentes tendances de gauche et de droite, nationalistes, islamistes, indépendants, occupant les rues et les places publiques, scandant des slogans de rejet et de ras-le-bol, mû par le seul désir du changement. Il est incontestable que ces mouvements se révèlent être un moyen de lutte efficace contre la corruption, la dictature, l’impunité et la fraude.

Doit-on attendre l’émergence de pareils mouvements ? N’est-il pas nécessaire de les encadrer, de les intégrer dans une structure afin d’éviter les débordements susceptibles de conduire à l’anarchie et au désordre ? Il est certain que ces mouvements incontrôlés peuvent disparaître dans la nature et ce serait un énorme gâchis. Comme ils peuvent, s’ils ne sont pas maîtrisés, avoir des conséquences plus tragiques que celles engendrées par les régimes que l’on veut changer. Mieux vaut anticiper leur émergence afin de pouvoir les contrôler, car intervenir après leur naissance, ce serait purement et simplement de la récupération ? Qui plus est, celle-ci est-elle possible ? Rien n’est moins sûr. Il y a lieu donc de les devancer par la mise en place de structures, toutes tendances confondues, capables de les encadrer et de les contrôler.

En conséquence, Il est temps et d’une nécessité impérieuse de créer dans chaque pays une structure fédérative  de type syndical, associatif ou autre mais non partisan, une sorte d’alliance ou de ligue nationale des oppositions qui aura pour mission d’observer, d’amplifier, de coordonner et de contrôler les luttes sociales, en l’occurrence les marches, les opérations villes mortes, les sit-in, les grèves, en somme les manifestations, de sorte qu’elles ne soient pas dispersées et désordonnées. Ces structures doivent se caractériser par l’unité et la cohésion, loin des discordes et des disputes partisanes. Elles doivent être ouvertes mais inexpugnables, au service de la Umma et de la vérité, sans désir de grandeur ni de richesse ni de célébrité.

Elles doivent inciter les masses à persévérer dans les marches, les manifestations et les grèves jusqu’à ce que le pouvoir accepte de dialoguer avec les représentants non parlementaires du peuple. A ce stade du dialogue, chaque structure doit tenir compte des particularités de son pays, il n’y a pas une solution miracle applicable à l’ensemble des pays. On peut néanmoins présenter l’ébauche d’un projet pouvant s’adapter à plusieurs situations dans le cadre de la mise en œuvre d’un processus de normalisation institutionnelle, en d’autres termes un processus de démocratisation véritable. Il s’agit d’enclencher certains mécanismes et d’en désactiver d’autres. A cet effet, il y a lieu de décréter une période transitoire ainsi que la création d’institutions pour la gérer et pour expédier les affaires courantes, ce qui implique :

La mise en place d’un conseil national de transition composé de personnalités désignées par le dialogue et ayant pour mission de procéder :

1) à la mise en place d’un gouvernement de transition

2) à l’assainissement du dispositif électoral  (élaboration d’un nouveau découpage électoral, de nouvelles listes électorales, d’un nouveau code électoral, etc)

3) à l’organisation d’un référendum au cours duquel le peuple se prononcera sur la nature du régime qui servira d’Alternative au pouvoir, à savoir : Islam, socialisme, capitalisme, monarchie, démocratie, il faudra préciser quelle démocratie : islamique, chrétienne, laïque, sociale.

4) à la mise en place d’une assemblée constituante qui aura pour mission de rédiger la constitution sur la base du choix du peuple, de fixer la date des élections présidentielles, législatives et locales, d’organiser et de contrôler leur déroulement en s’entourant des garanties de leur transparence et de leur crédibilité. Durant la période de transition, le chef de l’Etat pourrait faire partie du Conseil national de Transition, le présider  ou, faute d’accord,  continuer à expédier les affaires courantes en collaboration avec ce dernier ( le Conseil national de Transition). Les assemblées parlementaires, sénat et assemblée nationale, seront dissoutes. La mission du Conseil national de Transition prendra fin après la mise en place de nouvelles  institutions de l’Etat et l’approbation par référendum de la constitution.

Des observateurs internationaux doivent accompagner la mise en place du processus démocratique susmentionné du début jusqu’à la fin.

Ahmed Simozrag
8 juin 2005

Version allemande:
http://www.hoggar.org/index.php?option=com_content&task=view&id=88&Itemid=29

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