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Il y a dix ans, les débuts de Mohamed VI, Réda Benkirane

Tribune Libre - Hoggar

Une monarchie « expérimentale » et « possibiliste »

Au début du règne de Mohamed VI, le Maroc vécut un véritable « Etat de grâce ». Rétrospectivement, cette phase fut la plus créative sur le plan politique depuis l’indépendance (1956). A un moment donné, cette phase exploratrice et « possibiliste » cessa, et l'occasion d'une réforme profonde de la monarchie fut perdue.Qu’est-ce qui a manqué à un début de règne prometteur ? Qu’est-ce qui n’a pas fonctionné ? Quand donc le monde s’est-il désintéressé de l’expérience politique marocaine ?

Vu d’Europe et du Machreq, l'aspect le plus notable des dix années de règne de Mohamed VI aura été celui de ses débuts. Incontestablement, la première année de règne fut remarquable et audacieuse tant elle semblait marquer une rupture – rédemptrice, autocritique – avec le règne précédent et dans le même temps épouser le cours de l’histoire sociale du Maroc contemporain. L’expérience de modernisation du pouvoir politique initiée par Mohamed VI dès son accession au trône eut le mérite de mettre tout de suite l’accent sur les questions les plus essentielles concernant le devenir de la société marocaine ; en filigrane la question de la redéfinition de l’institution monarchique était posée.

En phase avec l’histoire sociale

C’est que durant la période 1970-2000, la société marocaine s’était considérablement modernisée. L’évolution démographique – dont la traduction la plus visible s’exprimera dans la réforme en 2004 du statut de la femme – avait rendu nécessaire la manière de repenser tout le corps politique. Les Marocains sont-ils, en ce début de 21ème siècle, toujours tenus d’évoluer dans le cadre d’une société aussi hiérarchisée que par le passé, dans un rapport transcendantal à l’autorité politique, et où la base est composée de multitudes et le sommet culminant en un corps mystique, réunissant le Roi/Sultan/Commandeur, son aristocratie élective et ses docteurs de la loi/foi ? Dans une société jeune et ouverte marquée par l’alphabétisation et l’urbanisation de masse, les mouvements migratoires, une baisse drastique du taux de fécondité, le recul de l’âge au mariage, mais aussi un persistent et dangereux taux de pauvreté, un paysage mental clivé entre extraversion culturelle et crispation identitaire, comment soutenir les notions d’allégeance (bay’a), de consultation (shura) et de consensus (ijma’) sans les reformuler pour tenir compte des nouvelles dynamiques sociétales et de la pression du plus grand nombre?

Sur la scène internationale, le jeune Mohamed VI ne pouvait pas passer inaperçu dans ses décisions rapides et hautement symboliques, lorsqu’il exprima spontanément sa volonté de tourner une page très regrettable de l’histoire du Maroc indépendant sur le plan de la répression politique et d’ouvrir une autre page, où liberté et créativité seraient des principes d’orientation réconciliant les divers courants politiques par une démocratisation tangible, opérative à tous les niveaux. Pour la première fois, les médias internationaux, les Nations-Unies, l’univers des ONGs observaient la monarchie marocaine comme un laboratoire de la modernité politique en climat islamique. L’islamisme marocain dans son expression non-violente et/ou légaliste y paraissait même être l’agent d’une sécularisation et d’une différentiation des pouvoirs.

Reterritorialiser la monarchie

Le nouveau Roi se révéla ainsi en politique par une élégance discrète, un humanisme et un détachement vis-à-vis de la logique de pouvoir. A l’égard du « Cher Peuple » apostrophé dans tous les discours royaux, il y avait quelque chose qui relevait de la réparation et de la reconnaissance de la dette infinie. Qui sinon ce « Cher Peuple » reterritorialisa la monarchie alaouite, mise en péril, éloignée par la force coloniale pour être insularisée, oubliée dans des îles secondaires (Corse-Madagascar, 1953-1955)?

De 1956 à 1999, c’est par la retraditionnalisation qu’une formidable concentration des pouvoirs religieux, politique et économique fut rendue possible. Le problème de cette concentration si caractéristique des régimes politiques arabes est qu’elle n’a pas profité aux peuples ni en prospérité, ni en liberté ni en indépendance politique véritable. Jusqu’à quand sera-t-elle le lieu et le signe de l’impuissance du plus grand nombre ?

Prémices d’une démocratie islamique du 21e siècle

Transition de phase. En ce début de règne de Mohamed VI, le Maroc vécut donc son « Etat de grâce ». Rétrospectivement, cette phase fut la plus créative sur le plan politique depuis l’indépendance, tout un catalogue de possibles se déployait, la libéralisation de la parole, la moralisation de la vie économique, la levée de tabous de toutes sortes semblaient devenir effectives. Modernité. Durant quelques mois, une année peut-être, l’impression réelle, palpable, laissait présager que Mohamed VI se proposait d’entreprendre une profonde réforme de la monarchie et de son appareil étatique, le Makhzen. Il restait également à inscrire dans la constitution une dignité ontologique du citoyen marocain devenant agent autonome, entrepreneur économique, acteur/actant politique. Mais un projet de société aussi vaste peut-il émaner d’un seul homme, monarque en l’occurrence ?

La singularité de Mohamed VI en ses débuts? Expérimenter des agencements possibles, coller à la réalité, travailler sur le plan de l’immanence. Sa qualité principale ? Il avait compris combien pour être puissant, il fallait se dessaisir du pouvoir, affecter à son encontre un éloignement, un désintérêt salutaire pour déléguer, lâcher le jeu et tenter de renouveler le paysage politique. Plus le Roi/Commandeur des Croyants s’élève au-dessus du pouvoir exécutif, plus il symbolise l’autorité suprême, fédère les inquiétudes et les impatiences, et plus les hommes sont libres ! Les historiens diront qu’au commencement Mohamed VI chercha à régner et non à gouverner, mais que, face à lui, il n’y eut ni consultation ni consensus parmi la classe politique et l’intelligentsia pour négocier au nom du peuple un partage des pouvoirs politique et économique. C’est de guerre lasse – et faute de partenaires dans cette phase expérimentale – que Mohamed VI retourna au processus initié par son père, celui de l’ouverture démocratique lente, à « doses homéopathiques ».

L’enjeu en 1999 dépassait les frontières du Maroc. Ce qui se jouait là, c’était la possibilité concrète d’instaurer une expérience de démocratie islamique. Classé par les Nations Unies parmi les pays les plus arriérés en termes de développement humain, le Maroc, pour peu qu’il pût mener la modernisation de la monarchie, la démocratisation des pouvoirs politiques et économiques, pouvait se caler quasi instantanément dans la voie pavée par trois pays du sud de l’Union Européenne, Portugal, Espagne et Grèce, qui en trente ans sortirent de régimes typiques du Tiers Monde ; ces expériences plaidaient pour un scénario similaire ou à tout le moins approchant pour le cas marocain. L’enjeu est ici d’autant plus considérable que la question de l’islam et du pouvoir est au cœur des débats internationaux sur l’émergence d’un système mondial autant interdépendant que multipolaire. On imagine l’assistance de la communauté internationale, les appuis politiques et économiques, les investissements et partenariats d’un co-développement, les transferts de savoirs dont aurait bénéficié une telle expérience de transition.

Partis politiques, intelligentsia : une défection fatale

Qu’est-ce qui a manqué à ce début de règne si prometteur ? Qu’est-ce qui n’a pas fonctionné ? Quand la phase expérimentale, exploratrice a-t-elle cessé ? Quand donc le monde s’est-il désintéressé de l’expérience politique marocaine ?

A un moment donné, la phase exploratrice et « possibiliste » cessa. En toute logique et bonne foi, ceux qui plaident pour une monarchie éclairée et démocratique ne peuvent imputer l’entière responsabilité de cet échec à Mohamed VI qui eut, malgré tout, le réalisme de ne jamais se présenter en Sauveur de la Nation. L’occasion historique, tant attendue, d’une réforme de fond de la monarchie fut manquée par tous ceux qui se prétendaient – et que nous crûmes – représenter les luttes populaires. A cet égard, le rôle du gouvernement d’« alternance » (1998-2002) initiée dans les dernières années du règne de Hassan II fut déterminant dans la dispersion des forces politiques populaires.

La fin de l’Etat de grâce incombe à la défection majeure des héritiers des luttes des forces populaires, aux survivants des années de plomb, aux hérauts du socialisme et de la gauche militante. Beaucoup pleurèrent sur l’honneur perdu de ces éloignés des années de plomb et autres condamnés à mort par contumace, de ces disciples de Mehdi Ben Barka qui, une fois admis au gouvernement de l’alternance pensé par Hassan II, tuèrent l’idée même d’alternance. Echec total. Insoutenable défection de l’être militant.

Pour atteindre la certification insignifiante de bon commis de l’Etat et de technocrates zélés, ces hommes et ces femmes renoncèrent à leur ombre, à la raison d’être de quarante ans d’un âpre combat politique pour l’avènement d’un changement véritable au Maroc dans l’effectuation de la puissance. Au lieu de s’impliquer dans les affaires de l’Etat en vue d’obtenir concession et rétrocession majeures du pouvoir en faveur des forces populaires, ils se compromirent irrémédiablement. Attendus pour négocier, au moment opportun et pour plusieurs générations à venir, un accord historique entre la Monarchie et le Peuple, ils concoururent à la division et à la dispersion définitive d’une Opposition qui cessa depuis lors d’être constructive et inventive, quand il fallait dans l’urgence établir une charte démocratique réunissant tout ce que le pays comptait comme forces militantes, douces et dures, modérées et radicales. Ce travail de mobilisation politique – qui reste en soi une mise en acte de l’esprit public et patriotique – a manqué et le renouvellement d’un pacte national scellant l’allégeance, la consultation et le consensus n’a pu avoir lieu.

De plus, le gouvernement de l’ « alternance » joua un rôle néfaste en amplifiant la diabolisation de la mouvance islamiste marocaine. Déjà vu. Faire des islamistes radicaux des boucs émissaires n’est d’ailleurs pas sans rappeler le sort des socialistes purs et durs et autres marxistes des années 60 et 70 qui entamèrent la lutte armée et rêvèrent à des lendemains autrement plus révolutionnaires…

A de très rares exceptions près la défection de l’intelligentsia ne fut pas en reste. En cette phase critique où il s’agissait de dessiner un projet de société, l’absence de production et de cogito des plus éminents philosophes, historiens, économistes, politistes fut significative d’un vide conceptuel. Il y a bien longtemps que cette élite-là n’est plus un contre-pouvoir ! Les cognitaires auront été les grands absents de cette dernière décennie ; ils auront manqué de produire une lecture intelligente de la situation, d’imaginer face aux impasses actuelles des adjacents possibles, de revendiquer pour la société civile des droits politiques, économiques, sociaux et culturels fondamentaux, d’élever le débat politique alimenté par les médias qui parfois s’est retrouvé au niveau du caniveau. Mais, fort paradoxalement, seule la presse (dont la liberté reste somme toute relative et que certains voudraient museler au travers d’invraisemblables procès en diffamation) a tenu son rôle de contre-pouvoir en défendant coûte que coûte son indépendance éditoriale. Malgré les défauts inhérents à toute presse indépendante, oscillant entre un élitisme libertaire et un populisme conservateur, il n’empêche que si les partis politiques et l’intelligentsia avaient eu l’audace et la pugnacité du journalisme libre, le Maroc serait aujourd’hui bien engagé dans la démocratisation du pouvoir.

Changer, évoluer de l’intérieur

Le sociologue et l’anthropologue ne voient pas de coupure radicale entre dirigeant et société. Il n’y a pas de chef injuste et de peuple légitime ! Toute une « physique sociale » montre que le dirigeant est l’expression de son milieu, la pointe émergente de son agitation et de sa cogitation sociétales. Le changement n’intervient pas d’un plan transcendantal en descente ou en guidance divine. Un verset coranique le dit explicitement, rien ne change en une société si elle ne change pas radicalement, de l’intérieur.

Pour être pérenne, la monarchie marocaine doit impérativement évoluer de l’intérieur tandis que des forces colossales de reterritorialisation sont à l’œuvre dans un paysage politique mondialisé. A une échelle planétaire, les variations des flux de biens, d’idées, de personnes, les mouvements sociaux et culturels (qui sont engagés dans un mouvement différentiel généralisé), imposent à tout système politique de s’adapter au milieu évolutif dans un contexte large et dynamique liant les Etats-Nations dans des logiques de domination, de concurrence et même de prédation. La géopolitique de nos jours est un paysage évolutif où chaque Etat participe au contexte d’autres Etats en devenir, le système mondial allant de la sorte vers une complexité croissante. Un régime politique qui cesse la course évolutive est condamné à disparaître selon le principe (bio)logique de la Reine Rouge (!) qui postule qu’il faut courir juste pour se maintenir à la même place ! La survie du plus apte implique non pas la force mais la vitesse d’adaptation.

L’hypothèque majeure : inégalité sociale et pauvreté de masse

Certes, en dix ans, le Maroc s’est considérablement développé sur le plan socioéconomique. Et s’il faut rapporter ces progrès à d’autres pays du monde arabe, le Maroc s’en tire plutôt bien avec les moyens et les limites qui sont les siens.

Mais la pauvreté, manifeste et massive au Maroc n'a somme toute que peu d'équivalent dans le monde arabe. Quand, le plus souvent au Maghreb et au Machreq, ce sont les classes moyennes qui forment la souche à partir de laquelle la société se diversifie en termes de modes et niveaux de vie, les différences de classes au Maroc demeurent criantes et, disons le, scandaleuses, voire obscènes. Etre marocain consiste-il à s’immuniser face à cette réalité d’injustice sociale ? Doit-on entériner un fatalisme doublé d’un déterminisme économique pour ne plus vouloir modifier cet état de fait ? Si l'inégalité sociale est reine au Maroc, la pauvreté, ne serait-elle pas la force acculturante et déracinante, le fléau de tous les périls? En viendra-t-on à bout à coup de charité démonstrative, de bienfaisance cosmétique – là aussi à « doses homéopathiques » –, en continuant d’occulter la question essentielle de la redistribution des ressources et du partage du pouvoir économique ?

Qu’elle soit de droite ou de gauche, conservatrice ou islamiste, l’élite dirigeante à venir aura l’adhésion du plus grand nombre pour peu qu’elle défende une conception visionnaire de l’art de gouverner : promouvoir une hausse significative du niveau de vie pour les cinq prochaines années, enrayer l’analphabétisme d’ici dix ans, sortir de l’état endémique de pauvreté au cours des trente prochaines années. Tout le reste n’est que détail, note annexe d’une histoire en puissance et en acte, celle d’un peuple en marche vers la pleine maîtrise de son destin politique.

Retour d’exil de Mohamed V en 1955, marche verte en 1975, accession au trône de Mohamed VI en 1999 : chaque fois que la Monarchie croise l’histoire sociale du Maroc, elle se reterritorialise, et en ressort renforcée et agrandie. Il y a nécessité maintenant d’initier une expérience qui affirme le Peuple en principe premier. C’est une dette que la monarchie et le système Makhzen doivent à un peuple admirable et de hautes vues. Il y a besoin de rêver et penser un Maroc libérateur d’une énergie créatrice, où les hommes et les femmes y seraient libres, égaux comme les dents d’un peigne. Et ce rêve qui fit le « printemps de Mohamed VI » n’est autre que la réalité dûment reconnue, assumée, civilisée, c’est-à-dire à construire par tous et pour tous.

Réda Benkirane
Le Soir, Casablanca
23-24 juillet 2009