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De l’œuf au bœuf, de sac et de corde : La république kleptocrate

Tribune Libre - Benchenouf Djamaledine

1ère partie

S’il existe un seul phénomène constant, de bout en bout, qui distingue le pouvoir algérien depuis qu’il existe, c’est l’appropriation illégitime et illégale de ce qui appartient au peuple qu’il domine, qu’il pressure et qu’il saigne.

L’appropriation de tous les biens et de tous les apanages du peuple.

Voler le peuple et le corrompre…

Tous les qualificatifs de l’extorsion et de l’accaparement trouvent leur vraie signification dans l’exercice de ce régime, dans ce qu’il appelle pompeusement « la gestion publique de l’Etat », et qui n’est rien d’autre que le vol, le pillage, la rapine, l’accaparement, l’escroquerie, le détournement.

Les moyens mis en œuvre pour perpétrer ces forfaits sont les mêmes que ceux utilisés par les malfaiteurs qui s’approprient par la force ou par la tromperie les biens d’autrui, sauf qu’en l’occurrence, ils sont disproportionnés, à la mesure de la tâche, puisque le régime use des moyens de l’Etat et de la puissance publique. La violence, les enlèvements, la séquestration, la torture, le bannissement, le mensonge et la falsification qui permettent aux membres du régime de faire main basse sur les biens et le pouvoir du peuple, sont des attributions confiées aux forces de sécurité, à la Justice, au parlement, aux intellectuels de service, à la presse, à l’administration et à tout un réseau de relais, comme les organisations de masse, les syndicats, et jusqu’aux imams et aux Zaouïas, pour sévir contre les récalcitrants ou les museler et pour entretenir les masses de victimes dans un semblant de normalité.

Un autre levier, très important dans la logique du régime, pour pouvoir vaquer à ses méfaits sans risquer d’être contesté, a consisté à se servir de la mamelle des hydrocarbures pour sustenter un tant soit peu les masses. Et surtout, en créant entre les « gens du commun » une émulation pour les miettes qui tombent de la table des maîtres. Ainsi, sans fournir d’autre effort que de se ranger inconditionnellement, et en le clamant très fort, du côté des « agents honorables de l’état », les plus dégourdis parviennent à accrocher leur avidité au train du régime. La lanterne rouge qu’ils traînent avec leurs casseroles ne les dérange en rien depuis que la corruption, le trafic d’influence et la compromission sont devenus des valeurs sources. Bien au contraire, puisqu’ils se flattent de la proximité qu’ils ont avec les maîtres et que la société, dans son ensemble, a été imprégnée du nouvel algérian way of wife. Le malheur est que cette course aux miettes, appelée avec un très grand sérieux « la k’faza »(débrouillardise), a contribué, dans une très large mesure, à desceller les liens sociaux. Le « kafez », au sein de la société algérienne est devenu un statut avec pignon sur rue. Presque plus personne ne s’en offusque et il n’y a plus de mal, aux yeux d’une morale taillée sur modèle, de savoir jouer des coudes et de la brosse à reluire pour se frayer un chemin jusqu’au chenil du maître. Et donc de l’os à ronger. Au point, d’ailleurs, et cela est très significatif, où la plupart des « kafzines »(débrouillards) sont connus pour être des clients assidus des mosquées et d’avoir à leur actif un ou, de préférence, plusieurs pèlerinages à la Mecque.

Cet état d’esprit, particulièrement ravageur, encore plus que les effets du régime sur la santé civile et morale des algériens, et qui conforte la main mise du régime sur le pouvoir, a donc miné insidieusement le mur de la cohésion sociale. C’est une infestation morale et civique.

Dès lors, il n’est plus question de résister à l’oppression du régime mais de s’adapter à lui, de descendre à son niveau, de se marcher dessus pour se faire une petite place dans la cour des grands. Le régime, qui l’a bien compris, puisqu’il a réussi à subtiliser l’esprit civique et les valeurs morales ancestrales, en y substituant un individualisme féroce, et en mettant en place un système qui ne permet la réussite sociale que si elle se soumet à la compromission et aux moyens indignes. Le régime, qui monnaye les privilèges qu’il accorde en fonction d’une totale soumission, coopte les sherpas qui s’étripent pour le servir, et se servir par la même occasion, non pas en fonction d’une quelconque disposition de compétence ou d’intégrité, loin s’en faut, ce serait contre-productif pour lui, mais de critères propres à sa propre logique. Un régime médiocrate ne peut pas instaurer des critères basés sur le mérite. Cela signifierait sa propre dislocation. Il a besoin, pour garder le pouvoir, d’encadrer la société qu’il domine, d’hommes fait à son image, et qui vont dans son sens.

Des complices pour faire la courte échelle…

Après le fraude massive des élections législatives de 1997, qui ont vu le RND devenir le parti le plus représentatif du pays, alors qu’il était parfaitement inconnu de la majorité des électeurs, les Algériens ont découvert avec stupéfaction que la majorité des nouveaux députés et sénateurs étaient connus pour être des personnes sujettes à caution. Pour le moins qu’on puisse en dire. Il semble même que des consignes aient été suggérées aux walis, de rejeter les candidatures de personnes connues pour leur intégrité. La récente désignation de Ahmed Ouyahia, chef de ce parti, et principal outil, et non artisan, de son avènement, a obéi à la même logique.

En faisant émerger des forces comme le RND et des personnalités comme Ouyahia, le régime ne fait qu’être en accord avec sa propre nature. Il vole la volonté du peuple, pour pouvoir continuer à lui voler ses richesses. Pour cela, il a besoin de placer aux postes clés du pays des personnes qui lui sont totalement dévouées, puisque leur mission consiste à légitimer le pillage massif qu’ils s’apprêtent à commettre sur l’essentiel des richesses du pays.

Ce retour de Ouyahia, imposé au président Bouteflika, par ceux qui continuent de tenir en leurs mains l’essentiel du pouvoir, et entre autres moyens, le chantage et les menaces de mort, n’est motivé que par le seul objectif de faire main basse sur les ressources hydrocarbures du pays et de reconfigurer certains aspects de la vie publique qui ne leur conviennent plus, après les avoir servis si bien. Pendant des décennies, le discours récurent du régime a installé dans La conviction de la population que les ressources naturelles du pays étaient le bien du peuple, et que nulle puissance « impérialiste », et encore moins des « entités privées » ne pouvaient se les approprier. Depuis, bien des choses ont changé. Les barons du régime ont toujours su profiter sur la bête sans la dévorer entièrement. Ils ont su se contenter, et on le serait à moins, des commissions royales, des dessous de tables, de monopoles d’import import, de crédits bancaires, de stocks-options, des bénéfices des sociétés confiées à des prête-nom et qu’ils aidaient à prospérer grâce à quelques coups de téléphone par-ci, par là. D’autant que tout le monde dans le pays savait que ces sociétés leur appartenaient. Ils ne se plaignaient pas trop d’engranger quelques centaines de millions de dollars par an, dans des opérations aussi juteuses que variées, lorsque le peuple en était réduit presque à la disette, en ces années où le pays parvenait difficilement à engranger de quoi payer ses dettes et importer de quoi faire manger ces millions de « bras cassés », comme ils disent entre eux. Il faut rappeler, en effet, que plus de 90% des ressources du pays provenaient de l’activité de la Sonatrach. La population de tout un pays, malgré des capacités démographiques, agricoles, industrielles, touristiques meilleurs que celles de ses voisins, ne parvenait pas à produire ne serait ce que de quoi manger. Et curieusement, ceux-là même qui l’ont amené à cette atroce situation, la traitent, lorsqu’ils sont en aparté, de bras cassés, de fainéants, de vicieux et autres délicatesses du même genre. Un jour, un wali, dans l’ouest du pays, m’avait cité, avec une vraie conviction, un dicton très apprécié des anciens colons d’origine espagnole : « trabajo moro, poco y malo » (Travail arabe : peu et mal).

Aujourd’hui, un fait nouveau est venu interpeller leur train-train de voleurs tranquilles : la flambée des cours du pétrole ! Leur appétit a flambé tout autant. Ils veulent devenir des émirs du pétrole et du gaz.

L’ombre d’un régime naissant…

En fait, la nature du régime qui a volé la volonté des Algériens trouve sa source avant l’indépendance.

Le régime actuel est né au cœur de l’armée des frontières, vers la fin des années 5O. C’est lorsque Abdelhafid Boussouf et ses compagnons de « la clique d’Oujda » décidèrent d’assassiner Abane Ramdane que l’ombre du régime naissant commença à se profiler. Quelques jours après que le grand chef historique de la révolution algérienne ait été sauvagement étranglé, au Maroc, par deux djounouds qui obéissaient à un ordre et qui ne savaient pas qui était leur victime, le journal du FLN, El Moudjahid, titrait en manchette : « Abane Ramdane tombé au champ d’honneur dans une embuscade tendue par l’armée française. »

Ce mensonge qui s’affichait en gros caractères, sur le journal de la libération, préludait déjà du rôle que le régime naissant préparait pour une presse aux ordres. Une presse sans état d’âme et qui allait se soumettre totalement à ses maîtres. Quels qu’ils soient, et quoi qu’ils fassent. Ces derniers avaient dès lors compris qu’il était aisé d’escamoter la vérité, de la cacher aux masses, de les tromper en leur fournissant des informations cousues de fil blanc et de formules redondantes. Plus tard, dans cette même logique, Boumediene qui était devenu le chef de l’état algérien, prononcera cette phrase qui illustrera si bien l’état d’esprit de ceux qui avaient volé l’indépendance des Algériens : « Le peuple n’a pas besoin de savoir… »

L’armée des frontières, ce terreau fertile d’où allait germer et croître le régime que nous subissons aujourd’hui, était devenue une assemblée de comploteurs et d’opportunistes. Les assassinats au nom de la Révolution, et qui n’étaient que les conséquences de sordides règlements de compte, y étaient devenus monnaie courante. Les détournements des fonds de la Révolution, par des chefs de l’armée des frontières et certains responsables du GPRA, ne se comptaient plus. L’affairisme y prospérait. Les acquisitions d’armements et autres matériels et dotations militaires obéissaient déjà aux règles de la « commissionite ». Messaoud Zegghar, dit Rachid Casa, le père fondateur du trabendo international, était un ami intime de Boumediene et de Boussouf, qu’il initiera au commerce international après l’indépendance. Messaoud Zegghar se révéla un bon maître. Il avait été lui même à bonne école, puisqu’il avait réussi à amasser une fortune colossale dans les eaux troubles, et mortelles, où naviguaient certains requins de l’armée des frontières. Après l’indépendance, ce milliardaire, connu pour être un ami et un partenaire du président et homme d’affaires américain, Gérald Ford, deviendra un outil très efficace entre les mains de Boumediene, pour des missions et des contacts peu avouables, que ce dernier ne voulait pas confier à la SM.

L’homme nouveau de la « Révolution »…

Le ton était donné. Il suffisait de se réclamer de la Révolution et de ses objectifs affirmés, pour se livrer à la plus exécrable des turpitudes.

L’armée des frontières ne se priva pas. Du moins certains de ses chefs. Ils liquidèrent sommairement de nombreux révolutionnaires qui leur étaient hostiles, n’hésitant pas à collaborer avec l’armée coloniale pour « évacuer » les gêneurs, comme ce fut probablement le cas dans la mort des colonels Amirouche et El Haoues.

C’est dans ce climat malsain de liquidations et d’espionnite que les caractéristiques qui allaient distinguer le futur régime algérien allait fermenter et devenir un état d’esprit. Un mode opératoire. Des hommes, comme coulés sur un seul moule, faits d’une pièce, opportunistes, sournois, manipulateurs, éminemment incompétents, mais menteurs tellement émérites qu’ils finirent par croire eux mêmes à leurs propres mystifications : Celles qui s’acharnent à s’affirmer pur et dur, révolutionnaire désintéressé, dépositaire autoproclamé et légataire du testament de ceux qui sont tombés au champ d’honneur. Celles qui consistent à clamer que quiconque était contre eux, est un traître à la révolution. Et en même temps qu’ils imprégnaient l’opinion de leurs vains postulats, ils se livraient, sans aucune mauvaise conscience aux plus basses vilenies. En fait leur conscience s’était assoupie, avant de s’éteindre définitivement, depuis qu’ils assistaient, sans broncher, et même avec une certaine satisfaction, à l’éradication massive de l’ALN de l’intérieur. Broyés, laminés par les opérations « Jumelles » et « Pierres précieuses » du général Challe, les troupes de l’intérieur, s’étaient débandés presque partout. Jamais, depuis le déclenchement de la révolution, l’armée coloniale n’avait réussi à tuer autant de djounouds. Les survivants se terraient comme ils pouvaient, attendant que le rouleau compresseur passe. Ils réclamaient à cor et à cris des renforts et des armements du GPRA. Krim Belkacem, qui était encore ministre de la guerre, avait vainement tenté de leur acheminer de quoi les aider à tenir. Mais en vain. En plus du maillage serré dont l’armée coloniale avait enserré les frontières, il lui fallait compter avec la passivité et la mauvaise volonté des états majors.

Et le régime fut !

En fait, le climat de terreur et de mensonge, dans lequel les troupes de l’armée des frontières, bien nourries, surarmées ne livraient d’autre guerre que celle d’assister, impuissantes, à la pratique de la subversion permanente, avait annihilé cet esprit d’abnégation et de sacrifice qui n’était plus que discours et slogans de circonstance. D’autant, que très sournoisement, des « stratèges » de l’armée des frontières commençaient à saisir les intentions du général De Gaulle de se débarrasser de l’Algérie et considéraient qu’il n’était pas mauvais pour leurs projets que l’armée de l’intérieur soit neutralisée, au moment où leur armée des frontières devenait de plus en plus forte. L’avenir, qui leur servira le pays sur un plateau, les confortera dans leur stratégie visionnaire.

Une opportunité inespérée pour Boumediene, qui tirait sournoisement des ficelles, depuis des années, et qui jouait tout le monde contre tout le monde, allait se présenter. Le régime algérien que nous subissons aujourd’hui en est la conséquence directe. Elle fut son acte de naissance. Cette opportunité a concrétisé les rêves les plus fous de Boumediene. C’est elle qui en fera l’homme le plus puissant de la nouvelle configuration du GPRA et de l’Armée des frontières. Cet événement, majeur pour la compréhension de notre Histoire, a été la création d’un Etat Major Général de l’ALN et la nomination de Boumediene à sa tête. Dès lors, le régime qui allait assassiner l’âme algérienne, qui allait devenir, de mutation en mutation, le monstre effroyable que nous subissons aujourd’hui, et qui pourrait tuer l’Algérie, s’était planté dans le décor.

Boumediene avait réussi, à force de pressions, de manipulations et de ruses, à convaincre le GPRA, et plus particulièrement Krim Belkacem, de lui accorder le titre et l’autorité de Chef d’Etat Major Général de l’ALN. Krim Belkacem sera amené, avec non moins de tactiques, à se démettre du Ministère de la guerre, pour devenir celui des Affaires Etrangères. C’est lui qui, à la tête d’un aréopage de brillants collaborateurs, contribuera à donner à la lutte du peuple algérien une amplification internationale de grande envergure et de grande qualité. Mais il avait laissé entrer le loup dans la bergerie. Boumediene allait prendre un contrôle total sur l’ALN. Un contrôle d’autant plus grand que l’armée de l’intérieur était réduite à sa portion congrue et que celle qu’il préparait froidement et avec détermination, au Maroc et en Tunisie, allait être un moyen décisif pour détourner le fleuve de l’Histoire.

C’est depuis cette funeste décision, dont personne n’avait mesuré alors toute l’importance, ni l’extrême gravité, que Boumediene allait construire patiemment le projet qu’il ambitionnait secrètement depuis des années. Prendre le pouvoir !

Pendant que l’Armée de l’intérieur était aux abois, presque totalement anéantie, dont les djounouds en étaient réduits à se nourrir d’herbes et d’écorces, Boumediene renforçait l’armée des frontières qui allait lui permettre de voler l’indépendance au peuple algérien et aux combattants sincères qui avaient consacré leur vie à l’idéal de libération. Les djounouds cantonnés au Maroc et en Tunisie, et qui s’étaient pendant longtemps, laissés aller à toutes sortes d’excès, furent brutalement rappelés à une discipline de fer. Ne manquant de rien, ils avaient été soumis désormais à un entraînement militaire intensif. Ils pensaient tous qu’ils allaient bientôt être infiltrés aux côtés des moudjahidine des wilayates de l’intérieur, pour combattre le colonialisme. Il n’en était rien. Boumediene les destinait à d’autres combats. Il savait qu’à l’indépendance, des moudjahidine de l’intérieur allaient s’opposer à lui. Ou du moins ce qu’il restait d’eux. C’était eux qu’il projetait de combattre, alors que la guerre contre le colonialisme français n’était même pas finie. Mais personne n’avait percé à jour, le complot tragique qui se tissait secrètement dans le cerveau de cet homme.

La concrétisation d’un cauchemar…

Lorsque l’indépendance fut proclamée, et pendant que les membres du GPRA se livraient à d’incessantes querelles intestines, le colonel Boumediene, à la tête de son armée des frontières, entra en Algérie, et occupa les grandes villes algériennes, les unes après les autres. Il avait donné l’ordre aux moudjahidine de l’intérieur de ne pas descendre du maquis avant d’en recevoir l’ordre. Il voulait avoir le temps de prendre Alger. Il n’hésita pas à ordonner à son armée des frontières de tirer sur les moudjahiddines qui s’étaient opposés à son avancée. Plus de deux mille d’entre eux furent tués. Ils furent rajoutés à la longue liste des chouhadas tombés dans des combats contre l’armée coloniale.

C’est ainsi que le régime algérien, né de ce vol par effraction, de l’indépendance algérienne, prit définitivement forme. Dès lors, obéissant à la propre logique de son avènement, toute d’illégitimité, de mensonge et d’appropriation frauduleuse, ce régime méphistophélique évoluera dans une voie toute tracée, semée de mort, d’oppression, de manipulations et de coups tordus. Boumediene, se sachant un parfait inconnu pour les Algériens, ne s’opposa pas à ce que le poste de président de la république échut à Ben Bella. Il savait que l’heure n’était pas encore venue, pour lui, d’aller au bout de l’ambition qui le dévorait. Il avait pris le soin de garder l’Armée sous sa coupe. Il n’y garda, aux postes de commandements que ceux en qui il pouvait avoir confiance. Entre autres, certains officiers déserteurs de l’armée coloniale qu’il imposa aux vieux baroudeurs de l’ALN qui n’avaient pas été renvoyés dans leurs foyers. Parmi ces transfuges de l’armée coloniale, certains avaient exercé au sein du redoutable DOP. Certains autres, hommes d’honneur et de devoir, qui avaient rejoint la Révolution par pure conviction, furent relégués aux oubliettes. Ils ne répondaient pas aux critères requis.

Boumediene profita de cette période trouble pour commencer à quadriller la population algérienne. Il créa la Sécurité militaire dont la mission principale était de le débarrasser de toute opposition politique. Par tous les moyens, y compris ceux de l’assassinat.

Et vogue la galère…

Trois ans plus tard, il décida de destituer Ben Bella qu’il jettera dans une prison secrète pendant plus de quinze années. Il était interdit aux algériens de prononcer son nom et encore moins d’évoquer son sort.

Le régime, né d’une forfaiture et d’un vol, s’attacha à consolider ses bases naturelles. L’une de ses toutes premières initiatives stratégiques, et qui illustrent parfaitement sa nature, fut de noyer la masse des vrais moudjahidines sous un flot incessant de faux moudjahidines. Ces derniers ouvraient droit à des privilèges exorbitants, qui les coupaient de la masse des algériens intègres. En l’espace de quelques années, des centaines de milliers de faux moudjahidines prient le dessus sur les vrais moudjahidines qui devinrent une minorité silencieuse. Cette organisation de masse, composée majoritairement de fraudeurs, était devenue un soutien inconditionnel du régime. Une alliance toute naturelle, puisque les deux étaient également constituées d’ usurpateurs et de menteurs. Ils se tenaient l’un à l’autre, par le ciment du déshonneur.

Une autre période de mensonge se mit en branle, qui allait brouiller davantage les repères. Celle du socialisme. Un socialisme de pure façade. Les Algériens, qui venaient de sortir d’une longue nuit coloniale, découvraient l’horreur de la pensée unique, des pénuries et de la répression, sans connaître la générosité et l’humanisme du vrai socialisme. Tous les anciens leaders de la révolution qui avaient survécu à la guerre de libération nationale, et aux purges internes, se trouvaient face à un choix très simple : Ils acceptaient le fait accompli et se soumettaient sans conditions devant le nouveau leader, et dans ce cas ils étaient grassement rétribués en privilèges de toutes sortes, ou bien alors, ils s’opposaient à lui et ils devaient le payer de leur vie, ou au moins de leur liberté. La redoutable sécurité militaire les traquait sans relâche et les faisait assassiner sans hésiter. Krim Belkacem, Mohamed Khidher, Ali Mecili et de nombreux autres opposants furent assassinés et leur mémoire salie par une presse aux ordres. Hocine Aït Ahmed et Mohamed Boudiaf ne durent leur salut qu’à leur fuite à l’étranger. Messali El Hadj, Mufdi Zakaria et bien d’autres moururent en exil. Ferhat Abbas, Youcef Benkhedda et d’autres leaders historiques furent interdits de sortie du pays et vécurent l’atrocité d’une vie sous surveillance policière, lorsqu’ils n’étaient pas en résidence surveillée. Ils devinrent des parias dans leur propre pays. Personne n’osait leur adresser la parole, sous peine de féroces représailles.

Par contre, les « historiques » qui avaient accepté de mettre une sourdine à leur conscience, ou encore mieux, à collaborer avec le régime, étaient rétribués à mesure de leur « poids ». Crédits bancaires, résidences somptueuses, personnel de maison, enveloppes en devises étrangères, soins à l’étranger, dans des hôpitaux prestigieux, bourses d’études pour leurs enfants dans de grandes universités occidentales, postes d’ambassadeurs pour eux et leurs parents. Rien n’était assez cher pour eux. Et ainsi, des personnalités prestigieuses, de véritables héros de la révolution, se laissèrent acheter par le régime illégitime, et lui apportèrent leur caution morale.

A suivre…

Djamaledine Benchenouf
3 août 2008

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