Hoggar Institute

Vocation de l’Islam et Histoire

Tribune Libre - Benamara Abderrahman

« Le concept de vocation enveloppe ces deux aspects : les conditions d’un mouvement et sa finalisation... »

C’est vers la fin de son ouvrage que Bennabi nous donne les clés de son titre. La finalisation est une flèche indiquant le but à atteindre. Le mouvement est dans la temporalité, la chronologie c'est-à-dire dans l’histoire.

Bennabi a décrit, en des pages flamboyantes, l’homme post-almohadien, l’homme d’une triste et horrible décadence ainsi que sa condition psychologique. Cependant, il ne le voue pas totalement aux gémonies et lui assigne un but et lui fait entrevoir la rédemption.

« Aussi arriéré qu’il puisse être, l’homme post-almohadien, réalise mieux que l’homme civilisé (entendez par là l’Occidental, c’est moi qui le précise) les conditions psychologiques de l’homme nouveau, du « citoyen du monde », ou selon l’expression prophétique de Dostoïevski, de « l’omni-homme ». Sans doute lui faut-il encore atteindre au niveau matériel de la civilisation actuelle, en mettant en jeu toutes ses facultés d’adaptation à l’ordre temporel de l’ère atomique si profondément marqué par l’esprit technique. Mais son rôle demeure surtout spirituel, comme modérateur des excès de la pensée matérialiste et des égoïsmes nationalistes. »

Je pense qu’il s’agit du paragraphe le plus important de Vocation de l’Islam. Trois idées-forces s’en dégagent.

La première est que la civilisation occidentale est dans sa phase de décadence, la phase de l’instinct primitif, celle des « excès de la pensée matérialiste ». Bennabi n’utilise pas dans son ouvrage le concept de décadence mais celui de chaos qu’il met en parallèle avec le chaos d’un monde musulman en décadence. Spengler, dans son ouvrage, le Déclin de l’Occident, nous livre les symptômes de ce nouvel état de la civilisation occidentale. Il utilise le terme de déclin au lieu de décadence car ce dernier mot a, pour lui, une connotation morale et son diagnostic se veut strictement scientifique par delà la morale. SI certains de ses critères étaient loin de faire l’unanimité à la fin de la première guerre mondiale lors de la parution de son ouvrage, ils sont devenus après la seconde guerre mondiale de plus en plus incontestables même si leur interprétation est loin d’être acceptée par tous. Il est si difficile d’avoir l’attitude désabusée et lucide d’un Ibn Khaldoun scrutant le naufrage de sa propre civilisation.

Le premier de ces critères est la disparition de la créativité dans les grands domaines de l’esprit. Aucun nouveau style ne jaillit dans les arts où l’on se contente de figer dans le marbre la musique classique et les opéras, le théâtre classique et les comédies de boulevard, la peinture classique et l’impressionnisme. Depuis la fulgurante trajectoire de Nietzsche, la philosophie n’arrive plus à se renouveler. La technologie tend à devenir toute la science.

Le second critère est le recul grandissant du christianisme. Après la grande offensive antichrétienne de la Révolution française, il s’est ressaisi sans faire réellement son aggiornamento et s’est fourvoyé, encore une fois, dans l’aventure colonialiste. La foi s’est muée en religiosité et c’est surtout le protestantisme évangéliste qui avec ses guérisseurs en est le grand représentant bousculant le catholicisme dans ses pays de prédilection comme l’Amérique latine.

Le troisième critère est la crise des valeurs. La morale n’a plus cours remplacé par un ersatz laïcisant. Les vertus morales sont remplacées par l’espoir de réussite sociale à n’importe quel prix et les modèles qui font rêver sont les sportifs et les acteurs du cinéma. Les grandes mobilisations populaires ne se font plus aux noms d’idéaux mais pour les compétitions de football par exemple. Les structures familiales sont bouleversées de fond en comble.

Le quatrième critère est la politique spectacle où les dirigeants sont lancés comme une marque de lessive et dotés de pouvoirs exorbitants. Leur manque de profondeur de vue les mène à l’impérialisme qui ne constitue qu’une fuite en avant aggravée par le pacifisme populaire, créant un malaise dans la société.

Le cinquième critère est la prolétarisation de la population vivant dans des villes monstrueuses de plus en plus cosmopolites masquant une chute démographique accentuée.

Le dernier critère est la mondialisation de l’économie et la toute-puissance de la finance.

Qui ne constate pas que tous ces critères identifiés par Spengler, il y a environ un siècle caractérisent la civilisation occidentale en ce début du XXI ème siècle ?

Ibn Khaldoun avait fait les mêmes constats à son époque, époque où les critères dominants étaient culturels. Il voyait l’épuisement de la créativité dans tous les domaines de l’esprit et le refuge du musulman dans le maraboutisme et les notait mélancoliquement dans sa monumentale Muquadima.

Toynbee qui a fait siennes les thèses de Spengler, tout en refusant leur caractère organique, « semble admettre maintenant que notre civilisation est vouée, comme les autres, à la désagrégation, mais cette perspective ne l’effraie plus, car il sait que le christianisme survit à l’effondrement des civilisations ». Le grand philosophe de l’histoire, « héritier de l’empirisme britannique », nous avait habitué à infiniment plus de rigueur intellectuelle dans ses analyses. Non seulement sa pensée a évolué lorsqu’il a d’abord estimé que « le christianisme a eu un rôle utile mais subalterne » dans la genèse de la civilisation occidentale avant de conclure dans son livre la Civilisation à l’épreuve que « les civilisations qui se succèdent au cours de l’histoire n’existent qu’en fonction de la religion elle-même. » Cette contradiction n’a pas échappé à un des analystes de la pensée historique de Toynbee qui a cité le philosophe allemand Karl Löwith lui reprochant de ne pas « démontrer par la connaissance de la foi que le christianisme est vrai ».

Ce sera effectivement la démarche de Bennabi qui a commencé son œuvre par le Phénomène coranique où il va démontrer, au sens des sciences humaines, que le message coranique est authentiquement une Révélation divine.

C’est justement la deuxième idée-force du paragraphe cité plus haut. L’homme post-almohadien, autre nom du musulman actuel, ne peut être cet homme nouveau que s’il réussit à renouer avec la fonction sociale de l’Islam, à en faire, une « idée travaillante », selon la formule que Bennabi a empruntée à Henri Massis.

Pour Bennabi, la religion n’est pas seulement un système de croyance mais possède aussi une vertu sociale d’agrégation, de dynamisation et d’orientation.

Le mouvement occidentaliste, ou selon la classification de Bennabi le mouvement moderniste, est celui qui puise ses idées et son argumentaire, ou plutôt son prêt à penser en Occident. L’air du temps lui suggère que « les religions ne sont plus le principal facteur de coagulation des groupes humains. La terre, les intérêts, l’ethnie, la langue pèsent plus lourds aujourd’hui dans la balance ». Le mot « aujourd’hui » n’est ici qu’une simple clause de style, une précaution servant de repli en cas de contestation tout comme la formule « principal facteur ». Ce flou artistique cache mal la faiblesse intellectuelle d’une pensée. Nous constatons que le recul de la religiosité, même « aujourd’hui », est différent dans les principales parties de l’Occident. Si dans la majeure partie de l’Europe il est visible, ce n’est pas le cas aux Etats-Unis où les grandes questions sociales, institutionnelles et internationales sont arbitrées par des considérations religieuses. Cependant une « touchante » unanimité se réalise au sein de la technostructure occidentale contre l’Islam. Toute l’élite politique, médiatique et économique, quelque fois c’est les mêmes personnes qui incarnent ces trois facettes, sombre dans la surenchère dès qu’il s’agit, à leurs yeux, d’attaques contre l’Islam. Par exemple, l’unanimité à l’Assemblée nationale française si rare à réaliser, se concrétise à la moindre loi qui croit écorner l’Islam. Si cette assertion est vraie « aujourd’hui », cela veut dire qu’elle était fausse dans le passé, ce qui est une vue de l’esprit.

Le Coran est venu pour forger un esprit en perpétuel combat contre ce qu’il a appelé la Djahiliya. Cette dernière ne concerne pas seulement les errements métaphysiques associant à Dieu d’autres divinités mais elle incarne aussi ceux qui retombent dans le tribalisme dressant ente les hommes les barrières de la « terre, des intérêts, de l’ethnie ou de la langue ». Nous voyons dans l’histoire que l’esprit coranique n’a pas animé, loin de là, les musulmans tout le temps. Lors des agressions des Croisades vers la fin du XI ème siècle contre le Cham, cette entité historique regroupant Syrie, Liban, Jordanie et toute la Palestine, la réaction fut tribale puisque les massacres de Jérusalem par les forces croisées n’émurent que modérément les habitants de Damas. A l’instar de ce que nous constatons actuellement face aux massacres perpétrés à Gaza. Il fallût attendre l’atabeg de Mossoul, Imadeddine Zengui et surtout son fils Noureddine, émir d’Alep et de Damas et son lieutenant le grand Salaheddine pour ranimer l’esprit coranique et organiser le djihad défensif afin de lutter contre l’esprit tribal qui a divisé les musulmans.

La troisième idée-force est que, tôt ou tard, le monde s’acheminera vers une civilisation universelle et c’est le « citoyen du monde » qui aura la lourde tâche de la concrétiser. Et c’est justement la Vocation de l’Islam que de contribuer à sa réalisation. Vocation acquise par son authenticité. Dans le passé, l’Islam a réussi à forger une culture islamique respectueuse des grandes envolées de l’esprit grec, iranien et indien et c’est le défi qu’il doit relever aujourd’hui en remplaçant une mondialisation destructrice de la richesse culturelle humaine par un mondialisme qui la respectera.

Le Japon hier, la Chine aujourd’hui ont réussi à se hisser au niveau matériel de l’Occident ainsi que, demain peut-être l’Inde, mais n’ont pas, loin de là, atténué les excès de la pensée matérialiste et encore moins combattu leur égoïsme national. Nous voyons se former une excroissance exotique de l’Occident avec sa puissance mais aussi ses tares. L’homme post-almohadien, fasciné par le consumérisme, au sens où l’entendent les sociologues, et tiraillé par son islamité qui refuse « le chacun pour soi et Dieu ou l’Etat pour tous » en prônant le « chacun pour tous et le tous pour chacun », ne pourra développer sa société que s’il réussit son « tajaddoud », le renouvellement de soi décrit par Bennabi. Ce développement pourra ainsi prendre corps dans de nouvelles organisations sociales mettant en œuvre l’esprit d’initiative coranique et sa justice sociale tout en tissant des liens de fraternisation adamique. Les communautés islamiques en Occident, de plus en plus nombreuse, auront un rôle crucial à jouer en évitant de faire de l’Islam un simple facteur identitaire mais un puissant mouvement les poussant à aller à la rencontre de l’Autre, en détruisant le « Eux « et le « Nous » afin de forger un destin commun comme ont si bien su le faire les premiers musulmans.

Nous avons vu dans l’histoire que ce sont les élites qui s’arcboutent dans les convictions du passé et la conservation de leurs privilèges. C’est le cas, par exemple, des patriciens de Rome face à la spiritualité venue d’Orient comme les cultes de Mithra, les mystères d’Isis qu’un de ses servants, Apulée de Madaure dans l’Ane d’or ou les Métamorphoses nous donne une saisissante profession de foi, ou le christianisme. Dans des pays pétris de démocratisme, il est patent que ces élites font tout pour dresser d’infranchissables frontières entre les peuples d’Occident et l’Islam. Toute la raison de la lutte idéologique menée contre l’Islam réside actuellement dans ces motivations.

 Ainsi le constat d’Iqbal, « le phénomène le plus remarquable de l’histoire moderne … est la rapidité énorme avec laquelle le monde de l’Islam se meut spirituellement vers l’Ouest », dont Bennabi a critiqué alors à juste titre l’erreur, pourra devenir demain une indéniable réalité.

Bennabi se situe dans la lignée de penseurs tels Ibn Khaldoun, Spengler ou Toynbee. Ce sont ces philosophes de l’histoire qui ont nourri sa réflexion. Sa pensée s’est forgée dans ce domaine par les critiques qu’il a apportées à leur théorie et par le dépassement original qu’il construit.

 Il a pris à Ibn Khaldoun la notion de cycle fortifié par la vision de Nietzsche de l’Eternel Retour. Il fait sienne la théorie des trois générations en l’élargissant à toute la civilisation. Cependant il a estimé que la motivation de la « assabiya » (esprit de corps) était insuffisante et ne correspondait qu’à la fonction intégration et ignorait les deux fonctions essentielles de tension et d’orientation.

Pour Spengler le mot civilisation ne recouvre pas le même fait socio-historique que pour Bennabi. Il donne le nom de Kultur (les grandes cultures dont il dénombre huit) à l’éclosion et à l’apogée de ce que Bennabi appelle la civilisation. La Zivilisation pour Spengler est la phase de décadence de la Kultur et son chant du cygne avant sa mort inéluctable car pour lui elles subissent la dure loi de tout organisme vivant. Bennabi critique le déterminisme de cette pensée qui n’interroge pas l’essentiel, les facteurs de la genèse de la Kultur. Cependant il fait sienne la typologie des civilisations de Spengler qui les classent, celles qui possèdent une culture de civilisation et celles qui se caractérisent par une culture d’empire. A titre d’exemple, Bennabi voit dans la première catégorie les civilisations grecque et islamique et dans la seconde les civilisations romaine et occidentale.

Il a emprunté le concept de champs d’étude, aire géographique où les faits de civilisation deviennent pertinents, à Toynbee. Le résultat est qu’il n’existe pas, par exemple de civilisation française, anglaise ou allemande mais une civilisation occidentale qui les englobe. Toynbee voit la genèse de la civilisation comme une riposte à un défi donné. Bennabi estime que cette explication ne donne pas satisfaction car elle reste muette sur l’origine de cette riposte.

Bennabi y voit l’action d’une idée religieuse socialisée possédant les fonctions de tension, d’intégration et d’orientation et proposant une promesse majeure et une promesse mineure.

Il estime surtout que les facteurs psychosociologiques d’une société donnée sont en fonction de son état historique de pré-civilisation, civilisation ou post-civilisation. C’est ainsi qu’il explique dans son avant propos à Vocation de l’Islam que l’orientaliste anglais Gibb a eu raison de souligner l’atomisme, ce trait de caractère incapable de généralisation, du musulman post-almohadien et tond d’en affecter le musulman d’avant la dynastie almohade.

L’histoire ne relève pas d’un simple « devoir de mémoire », comme on le dit actuellement, ni uniquement d’une volonté d’en déduire des enseignements utiles pour essayer de se projeter dans l’avenir.

Lisons Bennabi dans les Conditions de la renaissance, ouvrage écrit en 1948 : « La différence est grande entre des problèmes que nous étudions dans le cadre du cycle temporel occidental et des problèmes engendrés à l’intérieur du cycle islamique. C’est sur un problème qui se pose en 1367 (ère hégirienne, c’est moi qui le précise) et non en 1948 (après Jésus-Christ, c’est moi qui le précise) que j’essaye de me pencher aujourd’hui ». Il est clair qu’on ne pourra pas saisir la pensée de notre auteur dans toute sa complexité et toute sa subtilité si on n’arrive pas à intégrer cette notion fondamentale. Cela a amené certains intellectuels qui se sont intéressés à la pensée de Bennabi à formuler des analyses erronées la concernant.

Je prendrai trois exemples parmi eux, un Occidental et deux musulmans dont l’un est Algérien et le deuxième ou plutôt la deuxième une Pakistanaise.

Revenons à un autre paragraphe qui explicite celui que nous venons de citer et qui est tiré de Vocation de l’Islam, livre écrit en 1949 correspondant à l’an 1369 de l’hégire : « Aujourd’hui, le monde musulman est un produit mixte de résidus hérités de l’époque post-almohadienne et d’apports culturels nouveaux (…). Ce syncrétisme d’éléments de différentes époques, de différentes cultures, sans aucun lien naturel ou dialectique, a engendré un monde qui a la tête en 1949, les pieds en 1369 et qui porte dans ses entrailles toutes les époques intermédiaires. »

Cette date de 1369 ne sera comprise que comme date grégorienne engendrant ainsi de lamentables confusions.

L’orientaliste américain d’origine autrichienne, Gustav von Grunebaum, dans son ouvrage l’identité culturelle de l’Islam, explique que le terme de post-almohadien utilisé par notre penseur est relatif à « l’effondrement de la dynastie almohade d’Afrique du Nord, auquel Bennabi attribue la date arbitraire de 1369 (probablement une méprise, pour 1269) ». La parenthèse qu’il met est véritablement le détail qui tue. Comment peut-on penser qu’un homme qui a forgé le concept d’homme pots-almohadien puisse faire une erreur aussi grossière que celle de la fin de la dynastie almohade avec la prise en 1269 de sa capitale Marrakech par les Mérinides. L’éminent orientaliste, connu pour sa grande érudition, étonne par son manque de vigilance sur une des pensées les plus novatrices, non seulement sur les problèmes du monde musulman mais aussi comme observatrice attentive de l’évolution mondiale. Les outils forgés sur la civilisation et le réseau des relations sociales ne s‘appliquent pas uniquement au destin de l’Islam mais à celui de toute société humaine.

Par contre l’universitaire pakistanaise Asma Rachid, auteure d’une contribution au premier colloque organisée à Alger sur Bennabi et concernant la comparaison entre les pensées de Bennabi et d’Iqbal a écrit en note pour expliquer, elle aussi, le concept de post-almohadien : « Bennabi considère l’année 1369 ap. J.C. comme un tournant dans l’histoire et la civilisation musulmanes. Comme cela coïncide avec la chute de l’Empire almohade en Afrique du Nord, l’auteur utilise le concept post-almohadien pour désigner l’ère du déclin musulman. » Elle a rédigé sa contribution en anglais, traduite en français pour les actes du colloque, et il est pour le moins surprenant que pour une anglophone, elle n’ait pas lu l’ouvrage important de G. vonGrunebaum, à défaut d’étudier profondément Vocation de l’Islam qu’elle a traduit du français à l’anglais en 1988 sous le titre Islam in History and Society.

Mais le plus surprenant nous vient de Noureddine Boukrouh qui s’est lancé dans une vaste biographie de Bennabi englobant sa vie et sa pensée. Dans son livre, il fait un long compte rendu de tous ses ouvrages édités, ceux encore non édités et a même donné de larges extraits de versions non connus de livres édités.

Ainsi que les deux précédents, il ne comprend pas, alors que le propos de Bennabi est écrit clairement en langue française concise, que 1369 est une année hégirienne.

Bennabi dans sa description du cycle de la civilisation arabo-islamique ne donne pas de date du point d’inflexion marquant le passage de la phase de la raison à celle de la phase de l’instinct primitif autrement dit du début de la décadence. Si pour toutes les civilisations la date de leur genèse reste difficile à situer car leur cheminement est un long processus, celle de la civilisation arabo-islamique l’est avec précision avec le début de la Révélation au Prophète. C’est cette dernière qui a, dans l’histoire de l’humanité, l’angle alpha, cette angle constitué dans le cycle de civilisation par l’abscisse du temps et l’ordonnée des valeurs psycho-temporelles, le plus élevé. A l’inverse la civilisation occidentale, mue par l’idée religieuse chrétienne, a mis entre huit et neuf siècles, pour se solidifier ce qui lui a donné un angle alpha très faible. Cependant pour toutes les civilisations, le début de la décadence est plus difficile à cerner. Il ne peut être donné qu’approximativement. En ce qui concerne le déclin islamique, Bennabi a utilisé les indications de post-almohadien (soit après 1269), « à peu près, au siècle d’Ibn Khaldoun » (1332-1406), post-khaldounien ou même la chute de Grenade (1492).

Dans le cycle de la civilisation islamique, Noureddine Boukrouh, rajoute dans le schéma dessiné par Bennabi une précision ou plutôt une correction qu’il pense palier à un oubli de Bennabi en datant l’inflexion de la décadence de 1369. Aucun évènement important ne s’est passé au Maghreb en cette année-là, il ajoute prudemment, entre parenthèse, siècle d’Ibn Khaldoun sans se poser la question du pourquoi de cette date précise sauf qu’il l’a lu sans la comprendre dans Vocation de l’Islam.

Je ne pense pas que cette grossière erreur soit sans conséquence car elle a entraîné pour ce dernier qui a le plus écrit sur Bennabi à se méprendre sur l’aspect historiciste de sa pensée, à remonter par exemple, dans un article sur cette pensée le déclin de la civilisation islamique à al-Ashari (début du IXème siècle) ou à al-Ghazali (XIème siècle) commettant ainsi une grave méprise à la compréhension de notre auteur.

Abderrahman Benamara
15 août 2014