Hoggar Institute

L'anti-américanisme peut-il survivre au vent de la mondialisation?

Tribune Libre - Guerroua Kamal

Alors que d'aucuns parlent ces dernières années du déclin américain (faiblesse de la performance économique, manque d'engagement militaire à l'international, récession, etc), beaucoup pérorent, en revanche, sur le début de la fin de l’anti-américanisme! Pour ces derniers, la globalisation n'a fait que miner la souveraineté des pays, en permettant à l'oncle Sam de s'imposer encore davantage comme le maître incontesté du monde. Même si d'ailleurs l'entrisme de la Russie de Vladimir Poutine est de plus en plus envahissant. En outre, la conquête des idéaux libéraux de nombreux pays, y compris ceux qui sont naguère affiliés au communisme tel le Cuba est un secret de Polichinelle. En tous cas, le titre de cette chronique semble d'actualité dans la mesure où, en ce contexte particulier des présidentielles prévues à la fin 2016, Obama s'est mis en retrait de la diplomatie internationale. Serait-ce une stratégie de repli qui laisse entendre une orientation inédite des relations internationales vers «un système multipolaire» dont de nouveaux acteurs mondiaux européens, asiatiques, africains et latino-américains verront à l'avenir le jour? Ou, au contraire, cela n'est qu'un moment de répit «tactique», juste pour faciliter au locataire de la maison blanche la passation de pouvoir et de sa feuille de route à son successeur? Difficile à savoir ce qu'il en est car les contours de l'action d'Obama restent, à vrai dire, flous.

Aussi cette problématique est-elle intéressante vu l'intrusion en force du couple franco-allemand et de l'union européenne dans les affaires du Moyen-Orient (la guerre civile en Syrie et le dossier du nucléaire iranien en particulier) et du  Sahel (Mali, Centrafrique, AQMI, etc). Ce qui présuppose en quelque sorte le décentrage géostratégique du pouvoir de décision des U.S.A vers l'Europe (délégation d’autorité hégémonique aux relais régionaux). Cependant, à ce retrait ou effacement politique de l'oncle Sam coïncide comme par hasard le recul graduel du front anti-américain  dans le monde arabe, en Asie et surtout en Amérique Latine. Ce qui sous-tend en effet un renforcement du credo néolibéral américain dans ce sous-continent. Bref, ces réalités diamétralement opposées (américanisme en chute libre et anti-américanisme en régression) convergent-elles vers l'élaboration d'une carte mondiale nouvelle où l'impartialité et l'égalité des pays devant le droit international seront enfin consacrées? C'est l'espoir de tant de peuples quoiqu'il y ait loin, paraît-il, de la coupe aux lèvres pour diverses raisons : les relents du néocolonialisme qui reviennent de loin occuper l'esprit des géants du Nord, l'emprise des multinationales et du «compradore» sur l’économie mondiale, la montée fulgurante des oligarchies financières qui exercent d'énormes pressions sur les politiques locales des Etats, la complexité des réseaux interétatiques envahis par la vermine du mondialisme, etc. Or, si à titre d'exemple le nationalisme arabe qui nourrit des velléités d'opposition anarchiques, parfois très fortes à la suprématie américaine depuis au moins la fin de la seconde guerre mondiale a vite succombé aux sécrétions du néocolonialisme avec tous les dégâts qu'on connaît (corruption, anarchie, problème de frontières, mauvaise gouvernance, soumission des élites, etc), le militarisme latino-américain, lui, s'est structuré de façon stratégique à l'impérialisme yankee, d'abord en puisant sa  sève du projet d'unification du leader  Simone Bolivar (1783-1830), puis via le communisme castriste et les guérillas de Che Guevara (1928-1967) dans les pays latinos (Cuba, Bolivie) et aussi en Afrique (Congo) au nom du principe trotskiste de l'exportation de la révolution. De remarquables avancées (rappelons bien l’ère du Boom latino-américain et son influence culturelle, économique et politique considérable), exception faite de l'avatar de l'autoritarisme et son corollaire «les répressions» des années 60-70 (juntes militaires, pronunciamientos, politiques liberticides, etc) qui n'ont toutefois pas épargné à cet ensemble régional homogène l'entrée dans le giron américain! Pourquoi? Tout simplement parce que les juntes militaires ont détruit les rares bastions communistes (intellectuellement résistants et mobilisateurs) et le néolibéralisme qui leur a succédé a détruit  les rares bastions ouvriers (mouvement de gauche radical, anti-libéral et aspirant à plus d'égalité), tandis que les mass-media sont tombés, après être longtemps accaparés par les militaires pour leur propagande, aux mains du privé, terrible! A quelques différences près, au monde arabe, ce néolibéralisme s'est marié avec l'islamisme politique. Lequel a été exploité par les nomenclatures pour endormir les masses et miroiter une opposition de façade à l’américanisme (ce qui est faux). Le clivage entre civils et militaires  est, au fait, le dénominateur commun entre les deux systèmes de gouvernance.   

Dans son ouvrage «The third wave : democratization in the late twentieth century, university of Oklahoma Press, 1991», Samuel Huintington  décrit  la période s'étalant entre 1974 et 1990 comme celle d'une transition pacifique, véhiculée par un mouvement historique des peuples vers la démocratie (une entreprise d'idéologie démocratique qui se caractérise par le «snowballing», c'est-à-dire, un effet de boule-de-neige ou traduit en termes plus simples un effet de dominos). Sans doute le discours de l'ex-président républicain Ronald Reagan (1911-2004) en 1982 au parlement britannique où il a placé l'enjeu de la démocratie au cœur de la guerre froide va-t-il dans cet esprit. Le but recherché étant le ralliement des pays non-alignés de l'époque à sa politique, et par ricochet, l'affaiblissement de son adversaire l'U.R.S.S. Sachant que les U.S.A ont souvent été à cette période-là un soutien actif aux dictatures contrairement à leur rival soviétique (une politique qui s'est inversé d'ailleurs après les années 1990). Le Shah d'Iran, Pinochet au Chili et certains autocrates africains n'ont-ils pas été intronisés de force par les américains? Ce qui aurait somme toute galvanisé les foules partout dans ces pays-là contre eux. Or quiconque prend aujourd'hui pour spécimen l'Amérique Latine, cette région traditionnellement anti-américaine, frondeuse et rebelle qui formait jadis un bloc de rejet solide, il ne pourrait que constater son recul face à l'hégémonie nordique. La dernière défaite électorale du parti de Chavez aux législatives du Venezuela (perte de la majorité des sièges à l'assemblée nationale faute du soutien traditionnel  de l'armée et en raison de la pression de l'Organisation des Etats Américains), le virage à droite en Argentine après 12 ans de règne kirchnériste entre 2003 et 2015 (Nestor et Kirchner sont des admirateurs zélés de l'héritage chaviste, de Castro et du Cuba), la crise économique et sociale sur fond de scandales de corruption au Brésil (pays émergent et allié stratégique du Venezuela, en phase de concurrence avec les U.S.A) ne signifient-ils pas avec les perspectives économiques combien sombres en Amérique centrale et au Mexique, le déclin progressif de l'anti-américanisme? Le pire dans tout cela est que l'Argentine aurait exigé du Mercosur (le marché commun sud-américain) le retrait du Venezuela si celui-ci continue à violer les droits de l'homme et à ne pas respecter la constitution, le processus électoral, etc. Et puis, six ex-présidents de la région  (Colombie, Bolivie, Uruguay, Panama, Costa Rica, etc) ont pris l'initiative d'adresser une lettre à Maduro l'exhortant au respect du choix populaire et de la constitution!

Désormais, l'espérance en une alternative crédible à la globalisation «macdonaldisée» va à vau-l'eau.  Bref, de la mer des Caraïbes à la terre de feu, en passant par les Andes, cette contagion de «démobilisation» se répand comme une traînée de poudre. L'axe Havane-Caracas-Brasilia-Buenos Aires présente des fissures en son sein pour de multiples raisons. D'abord, la disparition du leader fédérateur Hugo Chavez. Il semble que, privé de son charisme, son successeur Nicolas Maduro a hérité d'une lourde charge que la situation géostratégique aurait rendu complexe. Et puis, le rapprochement entre Cuba et les Etats Unis (Raúl Castro a inauguré au lendemain de sa poignée de main historique avec Obama un conseil d'affaires, en partenariat avec la chambre de commerce des Etats Unis) aurait donné un coup fatal à la rhétorique belliciste du géant vénézuélien. Le choc pétrolier induit par la dernière baisse des cours des matières premières y est pour beaucoup. Les 17 ans du régime Chaviste sans partage n'ont pas scellé son inamovibilité. Bien entendu, le dégel Havane-Washington n'est, à s'y méprendre, que le début d'une chaîne de rééditions collectives au bulldozer yankee. Hélas, la décennie 2000 qui a vu la demande chinoise en énergie augmenter et les cours des matières premières (soja) et du pétrole monter en flèche est bien loin derrière. Point de «miracle Lula» ni de révolution bolivarienne, encore moins de redressement économique phénoménal de l'Argentine ne sont envisageables dans les prochaines années. C'est pourquoi, comme le Monde Arabe, toutes les faiblesses économiques masquées par cet essor rentier se révèlent maintenant au grand jour. Les pénuries, l'hyperinflation, la récession, la pauvreté, la criminalité sont le lot commun de tous les pays latinos. En gros,  le laboratoire  latino-américain  a, semble-t-il, cessé de fonctionner correctement. De la tradition du «caudillisme» dont cette région fut célèbre au XIX siècle aux juntes militaires et mouvements de gauche anti-impérialistes du XX siècle, puis, à l'anti-américanisme frontal du début XXI siècle, l'Amérique Latine se voit de plus en plus alignée sur le credo néolibéral à l'américaine. Or n'est-ce pas José Carlos Mariatégui (1894-1930), le révolutionnaire péruvien qui aurait affirmé il y près d'un siècle que le socialisme latino-américain n'est ni un calque ni une copie de sa version européenne ou occidentale?   

Kamal Guerroua
20 janvier 2016