Hoggar Institute

Quel choix pour la jeune démocratie tunisienne ?

Tribune Libre - Ait Benali Boubekeur

La Tunisie va vivre demain un événement majeur de son histoire. En effet, le 21 décembre 2014, il y aura le second tour de l’élection présidentielle. Bien qu’on puisse épiloguer sur des éventuelles insuffisances, il n’en reste pas moins que la Tunisie rentre désormais de plain-pied dans le concert des nations démocratiques. Ainsi, quatre ans après avoir chassé le dictateur Ben Ali, l’avenir de la Tunisie se décide désormais dans les urnes. En tout état de cause, si cette tradition démocratique se perpétue, elle vaincra toujours et mettra en difficulté tous ceux qui voudront la replonger dans son passé dictatorial. Qui plus est,  ceux-ci ne se cachent même pas.

En tout cas, dans ce domaine, les exemples ne manquent pas. En Algérie, par exemple, depuis l’ouverture « démocratique » en 1989 jusqu’à l’arrêt du processus électoral en 1992, les caciques du régime attendaient le moment opportun en vue de revenir sur les acquis démocratiques. En entretenant sciemment la peur, comme c’est le cas actuellement en Tunisie où le candidat Cadi Béji Essebsi a traité les électeurs de Moncef Marzouki de terroristes, les anciens piliers du régime dictatorial, que ce soit en Algérie ou en Tunisie, ont du mal à se départir de leur projet initial.

En fait, bien que le parti islamiste Ennahda n’ait pas donné aucune consigne de vote – ses militants peuvent dans ce cas voter indistinctement pour l’un ou pour l’autre candidat –, l’entourage de Cadi Béji Essebsi tente « d’islamiser Marzouki », pour reprendre l’expression de Vincent Geisser, afin d’écarter le symbole de la révolution du jasmin. Or, dans la réalité, le véritable danger, c’est incontestablement le retour au pouvoir des anciens dirigeants. Tout compte fait, bien que les Tunisiennes et les Tunisiens soient libres de voter pour le candidat de leur choix, il n’en demeure pas moins qu’entre Cadi Béji Essebsi et Moncef Marzouki l’engagement politique est aux antipodes. En effet, si le premier a servi la dictature durant plusieurs décennies, le second s’est opposé, au péril de sa vie, à ce même système.

Demain, les deux hommes vont s’affronter au second tour de l’élection présidentielle. Encore une fois, bien que le choix revienne aux Tunisiennes et aux Tunisiens, la peur ne doit pas prendre le dessus sur la raison. Même si Moncef Marzouki peut bénéficier des voix d’Ennahda –un parti pour rappel qui a gouverné et puis a accepté le verdict des urnes en octobre dernier, une réponse aux éradicateurs algériens des années 1990 –, cela ne présage nullement une quelconque régression. En revanche, bien que personne ne puisse dire de quoi sera fait demain, l’élection de Cadi Béji Essebsi serait la plus risquée dans la mesure où elle porte les germes de l’ancien régime.

D’ailleurs, à la question de savoir sur quelle base se fonde-t-il pour accuser son adversaire du second tour de l’élection de dimanche, Moncef Marzouki répond uniment ceci : « Quand il [Cadi Béji Essebsi] traite 1,1 million de Tunisiens de terroristes, je trouve cela inquiétant. Ensuite, parce qu’il revient à la même lecture de la société que Ben Ali. C’est-à-dire qu’en Tunisie il y aurait tout ce qui est islamiste, salafiste, terroriste – à savoir les gens qui me soutiennent – et puis il y aurait les bons Tunisiens, les siens. » Dans la même interview au journal « Le Monde », le candidat de la « gauche sociale » – en reste-t-il d’ailleurs beaucoup de militants qui croient sérieusement à cet idéal ? – recadre  le débat en déclarant que « la vraie lecture se fait entre démocrates et antidémocrates. » C’est sur ce dernier registre que devrait être choisi le futur président de la République tunisienne.

Pour conclure, il va de soi que la victoire du processus démocratique en Tunisie est un fait incontestable. Cela dit, dans les révolutions de ce genre, malgré l’évolution du processus, les caciques du régime n’hésiteront pas à remettre en cause ces avancées. Dans ce cas, bien qu’il puisse y avoir des craintes et des déceptions, il n’en demeure pas moins que le meilleur candidat est celui qui veillera à ce que les rênes du pouvoir soient toujours contrôlées par le peuple. Pour toutes ces raisons, Moncef Marzouki mérite d’être reconduit. Et si j’étais Tunisien, je voterais, sans hésiter une seconde, pour lui.

Boubekeur Ait Benali
19 décembre 2014