Hoggar Institute

Au café

Tribune Libre - Ziani Ouas

Au café du 1er Novembre, à une table, des joueurs en furie se relayent et s’affrontent dans une partie de dominos commencée il y a un siècle. Les pièces sont dites arabes pour l’un et berbères pour l’autre ; à l’autre bout de la salle, des compétiteurs ensanglantés se suppléent et se battent dans un jeu de dames. Les cartes de l’un sont dites islam et celles de l’autre démocratie. Le reste de la salle est réservé à aux vipères, renards et poules, un passionnant jeu enfantin adapté pour adultes. Organisées par équipes, chacune porte un fanion coloré qui la distingue des autres ; les bêtes sélectionnés sont à la fois des prédateurs pour les unes et des proies pour les autres, sans pour autant être nécessairement comestibles. Seul l’instinct de conservation compte.

Le jeu : les vipères pourchassent les renards qui chassent les poules qui traquent les vipères. Le principe de l’exercice est que chaque groupe de prédateurs doit laisser en vie un nombre suffisant de ses proies pour ne pas se retrouver sans allié objectif contre son propre assaillant. Pour survivre, les bêtes sont instinctivement ennemies et rationnellement complices. Vêtus de costume bleu marine, les francophones harcèlent les berbérophones qui, enveloppés de burnous rayés de jaune et de vert, tourmentent les arabophones. Habillés de djellabas bariolées de vert et de rouge, ces derniers hantent à leur tour les francophones. A chaque séance, et lorsque la tension monte, les joueurs électrisent les foules.

Derrière le comptoir, le manager de ces fosses aux cons est satisfait. Son stock de pièces, de cartes et d’habilles d’accoutrement est inépuisable et ses zélés garçons de salle fixent les durées des séquences, les rythmes des jeux, arrangent les victoires et les défaites, (toujours provisoires) et veuillent à ce qu’aucun joueur ne vienne à manquer de projectiles ou d’uniformes.

A l’étage au-dessus, dans une discrète partie de Monopoly avec des partenaires dont ne paraissent que les ombres, les administrateurs, pris en otages, ont misé et perdu la cafétéria, les tables, les chaises, les joueurs et leurs partisans. C’est au tour du sol, du sous-sol et même des airs de passer à la conservation des hypothèques, celle des multinationales et des places financières, celle qui crée puis crève les bulles, celle qui transforme les peuples en gens du voyage, celle qui clamsent les  langues, les religions et les cultures, celle qui troque les pays contre des camps de toile, celle qui n’admet qu’une seule liberté : le servage.

Gueules béantes d’où pendent des muscles affleurant le sol, les spectateurs, yeux rivés sur l’écran géant accroché au mur et dans un silence religieux, dressent leurs oreilles sur le nombre de J’aime et de Je n’aime pas.  Les administrateurs cliquent sur les gérants qui cliquent sur les commis qui cliquent sur des souris qui font ramper l’histoire. Mais l’électricité sa fait rare, les générateurs risquent de s’arrêter d’un moment à un autre pour défaut de gaz et l’écran tombera inévitablement en panne. Qu’à cela ne tienne, les histrions sont justement là pour préparer la parade : ce sera la transition énergétique et politique.

Ouas Ziani
11 juin 2014