Hoggar Institute

La naissance au forceps de la presse algérienne

Tribune Libre - Ait Benali Boubekeur

Après trois décennies d’une mainmise totale sur l’information, le régime algérien –à la faveur notamment des événements d’octobre 1988 –lâche enfin du lest. Désormais, bien qu’elle soit contrôlée, l’expression plurielle est tolérée. Ainsi, bien que cette ouverture se limite à la presse écrite, cette réforme est accueillie avec allégresse par l’opinion. En dépit d’un quart de siècle qui nous sépare de l’événement, les Algériens qualifient cette période d’âge d’or de la presse.

En fait, la constitution du 23 février 1989 garantit, de façon latente, la liberté d’expression, mais aussi la liberté d’association. Cela dit, intervenant dans un contexte alambiqué, cette ouverture constitue-t-elle une manœuvre des décideurs pour mieux canaliser la grogne sociale ? A posteriori, cette hypothèse n’est pas à exclure. En effet, certains observateurs n’hésitent pas à avancer la thèse selon laquelle la liberté d’expression permettait de transformer la violence dans les quartiers en expression politique.

Cependant, saisissant la balle au bond, les professionnels –quel que soit leur bord –se lancent dans l’aventure en créant une multitude de titres. Bien que la loi du 3 avril 1990 réduise cette ouverture à la presse écrite (le pouvoir central garde le contrôle sur la télévision et la radio), il n’en reste pas moins que l’opinion accompagne avec abnégation cet élan. Peu à peu, le gouvernement réformateur, dirigé par Mouloud Hamrouche, parvient à rassurer l’opinion sur le bien-fondé de son programme de réformiste. Et ce n’est pas par hasard que le chef de file des réformateur sera encouragé dans cette voie par le charismatique chef historique, Hocine Ait Ahmed. Constatant le sérieux dont fait preuve l’équipe réformatrice, le président du FFS va jusqu’à envisager  une coalition gouvernementale FFS et FLN réformateur, à l’issue des élections législatives, prévues initialement le 27 juin 1991.

Hélas, dans cette affaire, le pouvoir ne s’exprime pas d’une seule voix. En d’autres termes, est-ce que tous les segments du pouvoir sont d’accord pour que la liberté soit consacrée en Algérie et plus particulièrement la liberté de la presse ? Le départ du gouvernement Hamrouche, le 4 juin 1991, est la preuve que les réformes engagées en 1989 ne sont pas unanimes au sein du pouvoir. Après une période d’accalmée, la police politique reprend le contrôle. Pour ce faire, elle infiltre uniment toutes les rédactions ou peu d’en faut. Plus grave encore, après le premier tour des élections législatives avortées du 26 décembre 1991, la presse est sommée de rentrer dans les rangs.

Quoi qu’il en soit, il ne s’agit pas ici de mettre tout le monde dans le même sac. En fait, malgré une répression aveugle, plusieurs titres ont essayé de respecter les règles de déontologie. Mais, dans l’Algérie des généraux, le prix à payer est colossal. « C’est le cas, fin 1996, de la Nation, qui fut durant des années le seul hebdomadaire indépendant privé à parler des violations des droits de l’Homme, de la répression contre les militants islamistes, des ratissages, des disparus, etc. Tout ce qui fâche et qui n’est jamais traité dans les autres journaux », écrivent François Geze et Sahra Kettab.

Dans la réalité, la descente aux enfers débute au lendemain du premier tour des élections législatives « propres et honnêtes », de décembre 1991. En mobilisant ses relais, l’offensive du régime aboutit au coup d’Etat du 11 janvier 1992. Et le moins que l’on puisse dire, c’est que celui-ci referme uniment la parenthèse démocratique. Désormais, l’information est du seul ressort des décideurs. Dans son article 5, le décret sur l’Etat de siège énonce vaguement le droit d’interpeller toute personne susceptible de perturber « le bon fonctionnement des services publics ».

Du coup, dans un climat marqué par une répression tous azimuts, il est impossible que la presse puisse en échapper. En tout cas, après le coup d’Etat, l’autonomie de la presse se réduit telle une peau de chagrin. Malgré les services rendus entre les deux tours des élections législatives avortées, les journalistes vont payer un lourd tribut. Le premier journal à payer les frais est le quotidien El Watan. Le 2 janvier 1993, le journal est suspendu. Et pour cause ! Il publie un article faisant état de l’assassinat de 5 gendarmes.

A partir de cette date, les suspensions vont s’enchainer jusqu’à ce que les titres récalcitrants rentrent dans les rangs ou disparaissent du paysage médiatique. En plus, dépendant du pouvoir politique, une certaine presse troque définitivement sa liberté en contrepartie d’une récompense financière. Bien qu’elle puisse critiquer de temps en temps les dirigeants, elle s’accommode facilement des injonctions des autorités. « Pas question de mettre ne cause la légitimité du coup d’Etat -22ans  après, la presse parle d’acte salvateur –de janvier 1992, impossible de sortir du discours officiel à propos de la commission d’enquête internationale ou de la réunion de Rome des partis de l’opposition », écrit Salima Ghezali, dans une tribune intitulée : « De la presse bâillonnée à la une presse schizophrène ».

Enfin, bien que la presse écrite connaisse ces derniers temps un semblant de libéralisation, elle reste tout de même liée à un clan ou autre du pouvoir. Les différents déballages auxquels on peut assister sont le fait de la lutte de clans.  

Pour conclure, il va de soi que la presse, quel que soit le pays, ne peut pas s’épanouir dans un climat hostile. La presse algérienne a toujours été utilisée par le régime comme un instrument pour sa propre propagande. Mis-à-part la période 1989-199, où elle a bénéficié d’une relative autonomie, la presse a été muselée. Cela dit, dans un pays où l’on bafoue tous les droits, peut-on s’attendre à ce que la liberté d’expression soit garantie ? La réponse est évidemment non. Et comme tous les droits, il doit être arraché à ceux qui exercent un chantage permanent sur la société algérienne.   

Boubekeur Ait Benali
31 mai 2014