Hoggar Institute

L’apport politique de Hocine Ait Ahmed durant la période de pluralisme

Tribune Libre - Ait Benali Boubekeur

Première partie : de l'ouverture politique à juin 1991

« L'État algérien trouvait sa légitimité dans le droit à l'autodétermination. On n'était pas une dynastie, une monarchie. L'État algérien était né du droit du peuple algérien, arraché de haute lutte, pour créer son État », déclare Hocine Ait Ahmed lors du procès opposant Khaled Nezzar à Habib Souadia.

Pour avoir participé activement à la libération du pays, celui qui prononce ces mots maitrise mieux que quiconque les objectifs que s'est fixé le mouvement national. Hélas, en dépit de la mobilisation du peuple algérien, le 1er juillet 1962, pour la naissance de la République,  le coup de force de l'armée des frontières brise ce rêve. Et le moins que l'on puisse dire, c'est que la coalition Ben Bella-Boumediene, en instaurant une dictature,  plonge le pays dans une crise politique abyssale. Et en recourant systématiquement à la violence, toutes les tentatives pour la restauration de la démocratie entre 1962 et 1989 se sont soldées par des échecs.

Cependant, bien que l'opposition ait résisté –autant que faire se peut bien sûr –, il n'en reste pas moins que le régime s'est maintenu cahin-caha. Mais, si le régime parvient à contrôler l'opposition, qu'en est-il lorsqu'il est confronté à une crise économique ? Dans la seconde moitié des années 1980, la crise pétrolière bouleverse le régime. À mesure que la crise s'accentue,  la crise du sérail commence à se faire sentir à tous les niveaux. Incapable d'apporter la moindre solution [le régime s'appuie exclusivement sur la rente pétrolière], le régime titube. Deux ans plus tard, les effets de la crise vacilleront les bases du régime. Et en octobre 1988, la conjugaison des crises débouche alors sur l'ouverture politique du système. Or, dès le départ, le jeu est biaisé. D'après Hocine Ait Ahmed, les apparatchiks ne sont pas d'accord. « J'espérais donc que ce congrès du FLN de novembre 1988 allait « ouvrir ». Or, cela a été la fermeture totale. Les militaires ont même obligé Chadli à reconnaitre que c'était lui qui était responsable des carnages d'octobre 1988 », décrit-il la naissance au forceps de la démocratie en Algérie.

Quoi qu'il en soit, le pluralisme étant toléré, Hocine Ait Ahmed décide de rentrer en Algérie en vue de mener la bataille politique sur place. Les autres chefs historiques ont des avis différents. Si Ben Bella propose ses offres [S'ils ont besoin d'un président, je suis là, a-t-il dit], il n'en est pas de même du plus radical des chefs historiques, Mohamed Boudiaf. « Avant de rentrer, j'étais allé au Maroc [en parlant de Mohamed Boudiaf] lui dire : « Mohamed, je crois que c'est le moment de cesser de jouer à la trompette à l'étranger, il y a une possibilité maintenant chez nous. » Il m'a dit : « Tu penses, tout cela c'est faux, c'est un simulacre, d'ailleurs, la formulation qu'ils ont choisie, c'est la reconnaissance des associations à caractère politique. » J'ai dit : « Je sais, c'est un concept franquiste, mais c'est un concept, c'est une enveloppe vide qu'il nous appartient de remplir », évoque-t-il les réticences de Boudiaf.

Néanmoins, bien qu'une frange radicale du régime veuille contrôler cette ouverture, une équipe de réformateurs lance un vaste chantier. Le plus en vue est la réforme politique. Peu à peu, le brouillard politique laisse place à l'éclaircie. Contre toute attente, les mesures du gouvernement Hamrouche suscitent l'adhésion d'une certaine opposition. En tout cas, pour Hocine Ait Ahmed, s'il y a des hommes qui veulent servir l'Algérie, il faudra au moins les encourager. Cela n'est pas étonnant dans la mesure où ce sentiment a toujours guidé son engagement. Mais, au fur et à mesure que la confiance s'installe entre le FFS et les réformateurs du FLN, la panique s'empare des détenteurs du pouvoir occulte. À l'approche des élections législatives de juin 1991, la fièvre atteint son paroxysme. Et pour cause ! D'après Hocine Ait Ahmed, « on parlait déjà d'une coalition entre réformateurs et FFS. Tous les sondages donnaient les islamistes perdants. C'est alors que les champions de la manipulation de la sécurité militaire ont réussi à convaincre les deux chefs du FIS [Abassi Madani et Ali Belhadj] de demander d'arrêter le processus législatif et d'en appeler à des élections présidentielles. »

Sentant le « bruit de bottes », le président du FFS sollicite une rencontre avec le chef du gouvernement, Mouloud Hamrouche. Lors de leur entrevue, les deux hommes arrivent à la conclusion que si le gouvernement n'agissait pas rapidement, les instigateurs de la grève mettraient en péril l'ensemble du processus démocratique. Par ailleurs, pour prouver à l'opinion que le FIS ne détenant pas le monopole de la représentativité à Alger, Hocine Ait Ahmed obtient du gouvernement l'autorisation d'organiser une manifestation nationale pour le début du mois de juin. « Nous avons fixé la date au 6 juin, nous avons tout organisé. Nous avions un service d'ordre de cinq mille militants –je m'excuse de donner des détails de ce genre –. Tout ce qu'on demandait à Hamrouche, c'était de maintenir à sa place le FIS, de le cantonner sur les deux places qu'il occupait », déclare-t-il au juge Stéphan.

En tout cas, en ne laissant pas le terrain au FIS, Hocine Ait Ahmed a l'intention de jouer les premiers rôles. En plus, en l'espace de quelques jours, le mouvement enclenché par le FIS s'essouffle. Les Algérois, habitant les alentours des deux places, ont ras-le-bol du bruit. Dans ce cas, le FIS a deux choix. Ou bien il participe aux élections du 26 juin 1991, et là il risque de les perdre [la loi électorale, élaborée le 1er avril 1991, favorisait le centre et le sud, donnant ainsi un avantage au FFS et au FLN], ou bien il boycotte, et là il reste dans l'opposition. En outre, cette victoire, si elle avait été permise, aurait permis de parachever les réformes. Or, « le 5 juin, l'armée décrète l'état de siège. M. Hamrouche est limogé », regrette Hocine Ait Ahmed.

À partir de là, les manœuvres machiavéliques commencent. Celles-ci déboucheront, si mois plus tard, sur la plus grave crise que l'Algérie ait connue. En fait, après avoir empêché la victoire des républicains en juin 1991, les nouveaux chefs font appel à Ghozali. Le nouveau gouvernement annule l'ancien découpage et propose un autre. Cette fois-ci, le FIS n'a qu'à participer aux élections pour s'assurer une large victoire. Mais, quitte à être moins démocrate, n'était-il pas plus préférable pour l'Algérie de maintenir le découpage électoral de Hamrouche, certes injuste, que de déclencher une guerre civile ? Les partisans du tout sécuritaire choisissent sans encombre la deuxième solution.

Boubekeur Ait Benali
9 janvier 2014