Hoggar Institute

L’été 2013 : radiographie générale d’une saison initiatique

Tribune Libre - Hammoudi Moussaab

Socialement et politiquement l’été de l’année 2013 était marqué par des évènements aussi inattendus que bouleversants. Surtout que ces évènements seront décisifs pour le futur de cette région qu’est le monde arabo-musulman.

Le phénomène le plus marquant est, à ce niveau, certainement la « contre-révolution », qui a tout bonnement scindée les sociétés en deux partis (pro- et anti-) que désormais rien ne rassemble. Au point où pour connaitre les orientations des individus (ou des Etats), il n y a qu’une seule et  simple question à poser : « dans les pays du soulèvement arabe, tu es avec qui : les militaires ou les civils ? »

L’essentiel de ses évènements peut être illustré à travers les cas de la Tunisie, la Syrie, l’Egypte, et à un degré moindre (mais non moins révélateur) celui de l’Algérie.

La Tunisie, parce qu’on a observé que, dans son cas, l’opposition est prête à pactiser avec l’ancienne dictature si elle n’accède pas au pouvoir par la voix de la légitimité. La Syrie, pour voir de près le rôle de l’Occident et vérifier sa conformité avec son propre discours souvent moralisateur. L’Egypte, pour comprendre qu’un coup d’Etat n’ai possible que parce qu’il y a un terrain qui le favorise. L’Algérie, pour saisir comment la médiocrité peut devenir un moyen de légitimation de l’exercice politique illégitime, et ce à travers ce qui peut être considéré comme un immense corps gastronome libertophage.

Bien sûr, les médias ont fait long feu avec ces évènements. Chacun selon son orientation et sa ligne éditoriale. Mais la question qui se pose, pour voir clairement et de manière générale, est la suivante : que comprendre de ces évènements lorsqu’on les étales, tels un jeu de carte sur une table ?

Je pense que nous aurons quatre niveaux devant nous qui s’imbriquent et par la même occasion se complètent :

1er niveau : celui des régimes dictatoriaux, qui se sont révélés, au bout du compte, plus solides et mieux armés que ce qu’ils ont donnés à voir à prime abord. Pourquoi sont-ils mieux armés ? Parce que leur force ne relève pas seulement du domaine de la répression armée, qui disparait avec la disparition des leaders. Mais parce qu’ils s’appuient aussi (et surtout) sur l’ « Etat profond ». L’« Etat profond », c’est ce qui maintient et prolonge une dictature à travers un régime dont les mécanismes de fonctionnement tiennent essentiellement de la corruption, la bureaucratie et le manque de transparence à tous les niveaux de la gouvernance.

Un 2ème niveau : celui de la Communauté Internationale. On pourrait le diviser en deux parties, l’une interne et l’autre externe, c’est-à-dire Interne au référent culturel et ses facteurs : linguistiques, historiques, religieux (ce sont donc les pays arabo-musulmans) ; et de l’autre part, les pays externes à ce référent (ce sont alors les pays Occidentaux). Concernant la première partie - celle des pays arabo-musulmans -, on a découvert qu’une dictature (qu’elle ait la forme d’un Etat militaire ou d’une monarchie despotique) ne supporte jamais qu’une démocratie lui soit voisine. Au niveau externe, soyons clair : l’ombre de la Communauté Internationale plane sur les putschs, et sur les renversements des volontés populaires, dans les pays qui se sont affranchis des geôles de la dictature. Au passé, la Communauté Internationale a de tout temps applaudis les gouvernements militaires au Proche-Orient. Elle continue de le faire. La Communauté Internationale (l’Occident, au final) ne se réfère, quand il s’agit du monde arabe, qu’à ses intérêts. « C’est normal » peut-on me dire. Bien sûr et nul doute, d’ailleurs au Proche-Orient, l’Occident pourrait accepter un Etat « islamiste » autoritaire et refuser un Etat séculier démocratique pourvu que la première probabilité lui soit auxiliaire. Mais ce qui est moins normal, c’est de soutenir, et de faire passer pour ordinaire, le massacre général et planifié de populations civiles, tout en éructant des codes internationaux (bafoués aussitôt propulsés) pour « faire semblant » d’agir pour propager le droit et la justice. Ce qui est anormal aussi, c’est de brandir des slogans tantôt universalistes tantôt moralistes, tout en soutenant une immense machine à fabriquer l’horreur.

De toute les façons, tant que l’Occident continue de voir sa relation avec le monde arabe à travers le prisme du politique versus religieux (et non pas du politique versus militaire), il n’aurait pas entrepris une volonté et une démarche sérieuses pour avoir un rôle positif et honnête dans la région. Surtout que les cas qui nous préoccupent ici, ont révélé que l’Occident à un sérieux problème avec l’Islam en tant que religion, et que « l’islamisme » n’est qu’un prétexte pour éviter de formuler les problèmes concrètement.

Le 3eme niveau, concerne les idéologies dans le monde arabe. Certes les « islamistes » n’ont pas eu beaucoup de temps pour mettre en place leurs projets. D’une part, à cause d’une incessante ingérence étrangère et de l’autre part, à cause d’une opposition tellement malhonnête qu’elle s’était rattachée aux dictateurs déchus. Mais les « islamistes » n’ont cependant pas accompli leurs tâches à cause de quelques autres raisons. Principalement, parce que leurs projets n’étaient pas formulés concrètement. Aussi parce que souvent ils ont adopté les mauvaises postures vis-à-vis de l’opposition : d’un coté une posture trop molle (Tunisie), de l’autre côté, trop draconienne (Egypte). Or, la question n’est pas de calculer quelles sont les concessions à faire. C’est plutôt de mesurer le poids d’une décision à prendre pendant une situation donnée, qu’il est question.

Enfin, un 4eme niveau qui concerne les citoyens, ceux qui payent le prix chère pendant les crises. C’est à ce niveau que le terme « initiation », évoqué dans le titre, prend sens. Il semble que les populations sont concernées (plus que jamais) par une activité longtemps abandonnée : le militantisme citoyen. Se maintenir et persister dans cette voix est désormais décisif, pour pouvoir établir un changement radical non-violent. Néanmoins, il reste que ceci est difficilement envisageable si cette initiation ne soit pas complète, c’est-à-dire si elle ne touche pas les comportements, les idées et les expressions du citoyen arabo-musulman (amazigho-musulman, persano-musulman, etc.).

Parce que, en conclusion, il faut comprendre que la violence est le jeu favori des pouvoirs militaires. Il faut comprendre aussi qu’une révolution n’est pas une fin en soit, mais un outil qui s’inscrit dans le long terme, pour proposer des projets alternatifs, visant une bonne gouvernance.     

Moussaab Hammoudi
11 novembre 2013