Hoggar Institute

Le dernier forfait de Maurice Papon avant l’indépendance

Tribune Libre - Ait Benali Boubekeur

Il y a 52 ans, des dizaines de milliers d’Algériens étaient descendus dans les rues parisiennes pour protester contre le couvre-feu décrété par le préfet de police, Maurice Papon. La réponse fut immédiate et surtout d’une sévérité inouïe. Depuis cette date beaucoup d’encre a coulé, à propos de la tragédie, pour décrire, d’une part, la responsabilité des personnes ayant mené cette répression, et d’autre part, l’évaluation, autant que faire se peut, du nombre des victimes de la tragédie. Si le second point rapproche les historiens, le premier nécessite tout de même une analyse méticuleuse.

Ainsi, si on se fie aux travaux de l’historien Jean-Luc Einaudi, dans son livre « la bataille de Paris », celui-ci estime que 200 personnes étaient le nombre minimum de ceux qui ont laissé leur vie ce jour-là à Paris. Quant à Jean Geronimi, avocat à la cour de cassation, dans un rapport remis au gouvernement de Jospin en 1999, il estime que ce soir-là 48 personnes furent noyées dans la seine.

Cependant, l’énormité du nombre ne conduit-elle pas à poser la question: Est-ce que les responsables de la fédération ne sont-ils pas tombés dans le traquenard de M. Papon après qu’il a signé un arrêté interdisant aux Algériens de sortir la nuit à compter de 20heures ? Une réponse simpliste n’aiderait sûrement pas à comprendre l’événement sans tenir compte de la complexité de la situation à ce moment-là. En effet, cet événement survint trois mois après la rencontre de Lugrin entre les mandataires de de Gaulle et ceux du FLN afin qu’une solution à la crise algérienne soit trouvée. Bien que les deux délégations aient décidé de suspendre les pourparlers officiels, il n’en demeure pas moins que le contact secret était maintenu, donnant naissance cinq mois plus tard aux accords d’Evian. D’ailleurs, l’inutilité de la répression du 17 octobre a été démontrée par le journaliste Jean ferniot, de France Soir, dans son article du 20 octobre 1961 : « On a dû constater que les musulmans respectaient des consignes très strictes de calme et que leur cri, qui ne peut être considéré comme séditieux depuis qu’il fut lancé par le général de Gaulle, était celui d’Algérie algérienne ».

Pour certains observateurs, la répression de la manifestation organisée par le FLN n’était qu’une manière de contester la représentativité du FLN en essayant de créer pêle-mêle la fameuse troisième force. Selon Ali Haroun, l’un des responsables de la fédération du FLN, les services de Roger Frey, ministre de l’Intérieur, et M. Papon, ont mené une campagne auprès de leurs subalternes leur expliquant que les militants du front n’étaient que des terroristes et des inconscients. D’ailleurs, le préfet de police ne déclarait-il pas que : « plus l’idée que seules des négociations pourront mettre fin à la guerre gagnera les masses, plus vite et plus fort il faudrait frapper le FLN, de façon à lui ôter toute prétention à la représentativité exclusive au moment des discussions à venir ».

Du coup, pour inciter les Algériens à sortir dans la rue afin que la fédération soit neutralisée, et mettre sur orbite des personnes ayant combattu le front depuis le début de la guerre, Papon a touché le point névralgique : empêcher le contact entre les militants qui se réunissaient dans des bistrots appartenant aux Algériens. Pour les militants du front, interdire aux Algériens de sortir le soir était synonyme d’arrêt de toute activité militante. Il faut rappeler que la plupart des militants étaient d’abord des travailleurs ne pouvant militer qu’après la fin de la journée. Le paroxysme, pour le FLN, a été atteint lorsque les autorités avaient voulu que des cafés-restaurants appartenant aux Algériens soient fermés à 19heures. Cela aurait contrarié énormément l’activité de la fédération de France du FLN, selon son animateur, Ali Haroun.

C’est dans cette atmosphère que la fédération du FLN s’était réunie le 10 octobre pour analyser la situation et proposer une batterie d’actions pour pousser les autorités à abroger l’arrêté discriminatoire. Le comité fédéral, histoire d’impliquer tous les émigrés, a entériné les actions suivantes : « Durant deux soirs consécutifs : manifestation de masse de tous les émigrés qui, pour boycotter le couvre-feu, défileront après 20heures, pacifiquement et en ordre, avec femmes et enfants, dans les principales artères de Paris ».

De leur côté, les Algériens ont répondu favorablement et en masse à l’appel du FLN. En effet, à peine 20heure pétante, des milliers de manifestants ont envahi les rues de Paris. Mais la police commandée par Papon avait attendu ce moment propice pour étaler son arsenal répressif. C’était au débouché du métro notamment que celle-ci attendait les groupes de personnes se dirigeant vers le lieu de la manifestation, dont des femmes et des enfants. En quelques minutes, la police arrêta beaucoup d’Algériens sous la menace des mitraillettes. La main sur la tête écrit Ali Haroun, les Algériens ont été alignés le long des fourgons cellulaires. Quand la chasse à l’homme s’était terminée aux environs de 22heures30, le nombre d’arrestations était exorbitant. Le bilan officiel -- en réduisant au maximum les bavures policières-- publié par la préfecture de police faisait état de 11638 arrestations.

Néanmoins, il faut également signaler que malgré la répression à grande échelle, tous les policiers n’étaient pas d’accord avec le traitement réservé aux Algériens. S’ils ne pouvaient pas empêcher ce forfait, ils n’ont pas néanmoins couvert la bévue en signant une déclaration, le 31 octobre 1961 au nom du groupe des policiers républicains, dans laquelle ils expliquaient comment des simples travailleurs algériens furent massacrés. Il est noté à juste titre que : « Parmi les milliers d’Algériens emmenés au parc des Expositions de la porte de Versailles, des dizaines ont été tués à coup de crosse et de manche de pioche par enfoncement du crâne, éclatement de la rate ou du foie, brisures des membres ».

Finalement, à la veille du cessez-le-feu, l’indépendance étant inéluctable, il fallait créer une organisation « la troisième force » qui serait favorable pour une solution à la française. Ainsi, pour que la France maintienne ses privilèges en Algérie, de Gaulle n’avait-il pas fait le mauvais choix de confier la tâche de détruire l’organisation nationaliste au plus réactionnaire des Français, M. Papon?

Boubekeur Ait Benali
16 octobre 2013


Sources:
La 7eme Wilaya, Ali Haroun
Les archives du journal Le Monde