Activisme numérique : Diversion assistée par ordinateur ?

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Condamnée au progrès à perpétuité, et à en fournir sans cesse les mobiles, l’humanité finira par épuiser les nécessités pour se rabattre sur les futilités, et s’offrir les technologies d’industrialisation de la paresse.

D’un support numérique sophistiqué et intimidant, réservé aux seuls programmeurs et développeurs de logiciels, il y a quelques décennies, l’ordinateur s’est énormément popularisé depuis, et a désormais envahi et chamboulé le champ sociopolitique, économique, et culturel. L’activisme citoyen via internet est ainsi devenu très en vogue auprès de toutes les couches sociales, mais de sérieux indices et symptômes augurent d’une contre-productivité et de perspectives peu rassurantes. En cause, l’inquiétante inhibition des formes classiques d’engagement sur le terrain, désormais supplantées par l’embrigadement des claviers et l’engouement pour les réseaux sociaux. En navigant à travers les sites, commentant et partageant à chaud, dénonçant et signant des pétitions, cliquant sur les boutons d’appréciation ou de désapprobation, le nouveau citoyen digital exprime ainsi librement son opinion et son ras de bol, mais risque aussi de caresser l’illusion de secouer des montagnes et transcender toutes les anciennes formes de militantisme. Et l’irritation et les craintes éprouvées par les régimes totalitaires, perdant la bataille du contrôle et de la censure, vont sans doute s’estomper et évoluer vers un satisfecit envers cet engourdissement et cette forme inouïe de diversion, consentie et féconde. Les régimes corrompus et despotes devront juste s’adapter à l’embarras et aux désagréments plutôt limités, d’une transparence désormais impossible à brouiller, et se contenter de surveiller et parasiter certains échanges sur les réseaux sociaux.

L’activisme digital est exploité avec enthousiasme et compétitivité par les politiciens, pouvoir et opposition. Le nouveau président américain élu, Donald Trump, est un fervent adepte de la twittosphère. Les revers, insuffisamment appréciés, sont appelés à profiter aux régimes totalitaires, car si les avantages chez les adversaires politiques tendent à se neutraliser, les inconvénients de l’aphrodisiaque numérique bénéficient au seul statu quo. Ce recul de l’initiative de terrain, ne risque pas, outre mesure, de déplaire aux opposants de façade, pour lesquels la popularité est un écueil et un fantasme à la fois, et qui sont dès lors allergiques aux actions et décisions audacieuses, jugées antipatriotiques, car indociles et donc suicidaires.

L’anonymat : De la protection justifiée au défoulement abusif

L’anonymat est un bouclier protecteur contre les représailles, et c’est parfois le seul garant permettant à des victimes ou témoins de faire des dépositions et révélations importantes. Cela suffit pour le défendre. Mais à condition de ne pas en abuser. Ne dit-on pas que l’anonymat des victimes atténue la culpabilité des criminels ? Pour faire son véritable effet, la pertinence doit être de préférence assumée et son auteur identifié, et il pourrait y avoir plus de mérite et entrain à se contenter de deux vérités en face qu’à balancer les quatre vérités de manière incognito. Tout masque de brouillage procure une liberté illimitée d’insouciance et de changement d’humeur, ainsi qu’une clandestinité sans contrainte ni hardiesse, et pour certains sans retenue, telle l’arrogance subite d’un timide débarrassé de sa timidité. Un camouflage prolongé et sans modération, peut finir par déresponsabiliser.

La tyrannie fait peur, par définition. Et les activistes qui recourent à l’anonymat, ou qui sont exilés, le savent mieux que quiconque. Toutefois, à force de se défouler librement et confortablement, certains donneurs de leçons tendent à oublier de le comprendre, et cèdent alors aux tentations des surenchères ciblant ceux qui ont choisi d’assumer à découvert, en courant des risques mesurés à leur manière, quitte à se contenter d’insinuations timides.

Très nombreux, fort heureusement, sont ceux qui utilisent l’anonymat de manière responsable, mesurée, et respectueuse. Et une infime partie peut sans doute avoir des raisons objectives de continuer à le faire. Mais qu’attendent donc tous les autres pour se débarrasser de leurs masques, et réduire ainsi la marge de manœuvre du parasitage et de la diversion, pouvant provenir de différentes sources, y compris étrangères et ennemies ?

Une connexion en chasse une autre, voire toutes les autres

“Je ne suis pas une accro d’informatique. J’ai constaté que souvent, plus les gens s’y intéressent, plus ils sont déconnectés de la vie. C’est un bel outil mais qui peut conduire à des illusions, celle de savoir, celle d’avoir compris, et celle d’avoir des centaines d’amis. Pour moi, la vie se joue ailleurs que devant un clavier.” (Gilles Legardinier)

Absolument ! Mais à un détail près. L’informatique aussi, ça se joue ailleurs, à l’université précisément. Les ès-qualités et les programmeurs sont de ceux qui fréquentent le moins les réseaux sociaux, si habitués qu’ils sont à effectuer d’autres tâches avec l’ordinateur.

L’engagement numérique démesuré risque de virer paranoïaque et causer des troubles d’ordre psychique. C’est ce qui est arrivé à Cameran Ashraf, un activiste iranien (1) résidant aux Etats Unis, qui, en suivant passionnément des évènements importants dans son pays natal, a fini par se détacher de son entourage ; et le déphasage lui a causé de sérieuses blessures psychologiques. Résumé du récit où il décrit ce qu’il a enduré :

« De 2009 à 2011, j’ai joué un rôle central via Internet dans le mouvement des Verts iraniens. Cela m’a permis d’établir beaucoup de liens, canaliser mes passions et mon désir de faire du bien, et mieux comprendre qui j’étais et comment je voyais le monde. Mais cela a aussi été psychologiquement désastreux, et produit des effets que je continue d’analyser.

Je fournissais un support à des mouvements en Iran. Mon équipe hébergeait des sites et soutenait des reporters et activistes influents. Trois millions de vidéos ont pu être téléchargées. J’ai rarement dormi plus de quatre heures par nuit. Etre partie prenante d’une cause, et géographiquement éloigné, pousse les émotions aux limites, au point où on vit à l’heure de l’autre pays. En raison de l’extrême proximité virtuelle, des sentiments d’impuissance émergent. Vous agissez au détriment de votre santé car ceux que vous soutenez courent des risques réels. Vous avez conscience à la fois de la gravité de la situation et de son absurdité. Se concentrer sur ce qui est “important” là-bas, pousse à négliger ce qui est “important” ici. Votre santé mentale, les relations sociales, et les détails quotidiens, tout se dissout lentement tandis que vous vivez la crise et les réalités des personnes vivant à des milliers de kilomètres. Ces angoisses s’intériorisent et explosent sous forme de crises de colère, d’irritation, de violences verbales. Tout cela m’est arrivé. Après tout, il s’agit de la “cause”, ce mouvement devant mettre de l’ordre dans le monde et corriger les injustices. Vous vivez, respirez, et ressentez, tout ce qui a un rapport. Les moments passés loin de l’ordinateur, c’est pour téléphoner, tenir des réunions, ou organiser des événements liés au sujet. Mon corps était à Los Angeles, et mon cerveau en Iran.

Etre si connecté à quelque chose dont on est physiquement déconnecté, est traumatisant. Tôt ou tard, l’esprit réalise qu’il a suivi une chose et vécu une autre, et sombre alors. Je n’ai rien dit à personne. J’ai arrêté de répondre aux mails et téléphone. Ce fut une dépression totale, dont je me remets encore. Je mets mon portable en mode silencieux, car j’associe traumatismes et mauvaises nouvelles à la sonnerie. Je suis resté déconnecté pendant un an. La consultation d’un thérapeute ne m’a pas aidé, et c’est un ami, activiste lui aussi, qui m’a fourni le bon traitement : “Tu as fait ton devoir”. J’ai fait mon devoir. Cela ne m’a pas guéri, mais me soulage. Je pourrais continuer à être impliqué dans l’activisme numérique, mais d’une manière plus gérable qui ferait honneur aux causes que je soutiens, et à moi-même.

Chaque activiste en relation avec une cause à distance éprouvera ce traumatisme à sa façon. J’ai partagé mon histoire pour ouvrir un dialogue sur l’activisme numérique et la santé mentale, et pour l’intégrer dans la boite à outils de tout activiste. » Fin du récit.

L’extrême proximité virtuelle, que décrit ci-bien Ashraf, peut aussi entrainer une perte graduelle du sens de la mesure et de l’appréciation du danger, causant des prises de risque démesurées et même fatales. Et ce surpassement irraisonné est d’autant plus affligeant qu’il est souvent associé aux causes justes.

Le dilemme de l’imprudence héroïque, a de tout temps fait le supplice de la sagesse. Faut-il blâmer et paraître lâche, ou se taire et se sentir plus lâche ? La noblesse d’un sacrifice n’est pas seulement tributaire de la noblesse de la cause, mais aussi de la noblesse de la manière, des propos et écrits. Héroïque ou pas, l’inconscience ne doit jamais être prescrite.

Abdelhamid Charif
19 janvier 2017

Référence :
(1) https://fr.globalvoices.org/2013/04/21/144240/

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