Sur l’affaire Charlie hebdo, par Yvan Najiels

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J’ai cessé d’acheter et de lire le journal – relancé par Val il y a environ 20 ans – autour de 1999, c’est à dire au moment où Charlie Hebdo prenait fait et cause pour les bombardements de l’OTAN sur la Serbie au nom du droit impérialiste d’ingérence dans l’affaire du Kosovo. Bien sûr, tous les plumitifs et caricaturistes du journal n’étaient pas d’accord mais enfin, ils n’ont pas beaucoup haussé le ton ; la bonne place et la bonne paye expliquant sans doute cela.

Il est parfois arrivé que la couverture me fasse sourire mais sans plus, tant l’humour de cet hebdomadaire est en fait compassé et peu surprenant. Ces gens-là ont des cases toutes faites dans la tête et sont incapables de réfléchir aux situations et à leurs contradictions. Les voilà désormais soutenus par Marine le Pen ; ils pourront bientôt embaucher Robert Ménard.

Bien sûr qu’on a le droit de caricaturer mais dire cela, dans cette situation, revient à effacer tout le reste qui justifie que l’on condamne ou qu’on exprime à tout le moins des réserves sur les derniers dessins de Charlie Hebdo représentant le Prophète de l’Islam.

Lorsque Charlie hebdo avait repris les caricatures d’un journal danois, chacun sait – ou peut savoir – qu’il s’agissait objectivement d’une alliance avec un journal d’extrême droite islamophobe puisque celui-ci avait refusé des caricatures de Jésus. Volontairement ou non, le journal de Val, de Bernard Marris et de Charb n’était donc pas seulement caricatural mais très précisément politique et donc réactionnaire. Dès lors, que cela soit perçu comme une attaque par de nombreux musulmans, hommes et femmes, n’a non seulement rien d’étonnant mais est assez normal. Qui rirait des Roms avec Manuel Valls ou des Juifs en reprenant un “sketch” co-écrit par Dieudonné et Soral sinon les ennemis racistes de ces communautés-là ?

Pour l’affaire présente qui nous occupe, force est de reconnaître que le climat est le même. L’hebdomadaire dit satirique surfe sur une vague islamophobe d’autant plus dangereuse qu’elle impliquerait un copte (un individu ne représente jamais une communauté mais dans le réductionnisme actuel, méfiance) qui serait l’auteur d’un “film” gratuitement injurieux – et peut-être caricatural mais au service de son venin – et donc encore une fois politiquement ultra-réactionnaire voire fascisant puisque traitant en gros les fidèles d’une religion de débiles, de barbares, etc.

Le problème posé par les saillies malvenues de Charlie Hebdo ne concerne donc pas la question du droit à caricaturer mais la question de savoir si quand on se pense progressiste, ami du genre humain, libertaire, “de gauche” (pourquoi pas…), on est fondé à se joindre au consensus occidentaliste en général et hexagonal postcolonial en particulier qui attaque une religion de plus en plus traitée comme allogène par l’Etat et l’opinion qui lui est homogène.

Dans l’absolu, on peut railler le Prophète comme on pourrait rire de Moïse, d’Aaron ou de Jésus et de Paul. Le problème est que les religions dont ces figures-là relèvent ne sont pas, en Occident du moins, dénigrées et maltraitées. Si l’on peut rire de tout mais pas avec n’importe qui, alors publier des caricatures de Mahomet dans un pays où l’extrême droite qui n’a jamais digéré l’indépendance de l’Algérie flirte avec les 20 % des voix est à tout le moins une faute politique grave. Les numéros survendus de Charlie hebdo n’ont pas été vendus qu’à des libertaires dénués de finesse, ils auront aussi été achetés par des racistes démocrates.

Tout cela fait que le journal de Charb ne peut se réfugier derrière la sacro-sainte liberté d’expression. La liberté d’expression contre l’Islam est tout sauf menacée en France et on peut d’ailleurs comparer ces dessins à l’article de Siné sur le mariage du fils Sarkozy pour mesurer le courage de Charlie Hebdo, courage extrêmement consensuel. Taper sur la religion musulmane est hélas la mode.

Enfin, sans penser – comme le soutient bêtement une frange du gauchisme – que l’islam est un nouveau ferment révolutionnaire qui assurerait la relève d’un communisme matérialiste fatigué, on ne peut que constater par probité que dans son but avoué, Charlie Hebdo se comporte comme un Jules Ferry qui serait devenu anarchiste pour adopter un ton anarcho-colonial. Que l’on se désole du retour du religieux épais, soit (encore qu’après tout, il faudrait enquêter sur la diversité des causes de ce phénomène). Il faut quand même voir que cela concerne toutes les religions comme le montrent la dérive évangéliste du protestantisme et/ou la tentative de Benoît XVI de faire revenir dans l’Eglise les réfractaires à Vatican II. Personne pourtant n’aurait l’idée de faire la leçon aux catholiques romains, par exemple. Alors pourquoi cette volonté de “faire réagir” sur l’Islam ? Pourquoi pointer les musulmans comme obscurs et superstitieux quand ils ressemblent aux autres croyants ?

Il y a dans la démarche de Charb et consorts un revival de l’instituteur de la France impériale de la IIIème République qui rappellerait aux béotiens fraîchement conquis ou intégrés ce qui se fait ou ne se fait pas. Il est interdit de cracher par terre et de parler breton disait l’Instruction publique aux enfants d’Armorique au début du siècle dernier. Soyez moderne comme nous, déconnezcomme nous et cessez de vous prosterner pour adorer un Dieu, intime aujourd’hui Charb.

Ce n’est pas caricatural, c’est politiquement violent et travaillant à des tensions dans la société civile. Que l’on sache – mais peut-être Charb nous dira-t-il le contraire -, la société n’est pas menacée par la religion et les musulmans ne sont pas des enfants que la République aurait à (ré)éduquer.

Yvan Najiels
20 septembre 2012

http://blogs.mediapart.fr/blog/yvan-najiels/200912/sur-laffaire-charlie-hebdo

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