L’Algérie a besoin de l’éthique pour survivre?

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«L’éthique politique a deux objets principaux: la culture de la nature intelligente et l’institution du peuple» (Denis Diderot, philosophe français, 1713-1784)

Pourquoi aurais-je osé rédiger un pareil article? Tout naturellement, la réponse coule de source: de tout temps, le rôle de celui qui observe est double dans la mesure où d’une part, il doit voir le monde d’un point de vue neutre et là il se sert de «l’objectivité d’analyse» et d’autre part, il est amené à se voir dans le monde qu’il observe et là il aura forcément recours à la «subjectivité du regard». Dans cet article, il est justement question d’objectivité et de subjectivité, de raison et de positionnement, d’analyse et d’émotion. Que l’on soit francs avec nous-mêmes, nous les enfants de la même patrie, l’Algérie se laisse à l’heure actuelle traîner volontiers à contresens de ce qui fait la force et la grandeur des nations modernes qui comptent sur elles-mêmes, leur jeunesse et leurs propres potentialités pour aller de l’avant et progresser. L’épaisseur de «la sinistrose nationale» est telle qu’elle nous laisse face à nous-mêmes, hésitants et très dubitatifs sur la capacité de notre société politique à agir et de notre société civile (opposition, syndicats et tissu associatif) à lui faire le contrepoids, c’est-à-dire à «coagir» avec elle. Il y a là comme une sorte d’inertie dans les perceptions et de paralysie dans les actions entretenues depuis de longues années par nos élites (mépris du peuple, orgueil et narcissisme). A cette aune, force est de dire qu’une grande frange de notre intelligentsia s’est transformée ces dernières années en «abrutigenstia» pour reprendre à mon compte l’excellente expression de S. Sidhoum. Le khobzisme et la course derrière les privilèges ont rendu tout esprit d’engagement quasi impossible en Algérie. En fait, tout régime politique, aussi ambigu soit-il, est le foyer optique de la société dont il est issu. Du coup, le moindre petit dysfonctionnement dont il pâtit est décidément une sécrétion de celle-ci, du moins dans sa «phase germinatrice» et un reflet d’un malaise existentiel de son intelligentsia. Certes, le pouvoir est une émanation du peuple mais il est également une forme d’entreprise qui, sans le suivi sérieux de ce dernier tournerait le dos à l’intérêt public, subvertirait le sens réel du politique et servirait ses propres instincts. C’est pourquoi, l’interaction entre les deux ensembles: régime-société se fait par frictions répétitives parfois violentes et génère une situation d’incompréhension et de non-dialogue. Ce qui claque comme une paire de baffes dans l’esprit du citoyen lambda.

Il est judicieux de rappeler en ce lieu que dans ce processus d’accouchement aux forceps de la citoyenneté et de l’État, émerge le rôle de l’élite. Laquelle est la caisse de résonance au travers de laquelle passent les doléances et les revendications des masses. En Algérie, ce schéma ne tient plus route parce qu’en plus de l’absence de ces éléments, l’éthique qui donne crédit à la gouvernance fait cruellement défaut. La nomenclature fait figure d’épouvantail face aux besoins croissants des citoyens et ceux-ci ne savent plus à quel ciel se vouer. La sclérose masses-élite est tellement rigide qu’il est difficile de se dépêtrer de «l’archipel de l’autoritarisme», de la corruption systémique et de l’anarchie systématique des appareils d’État. Les récentes folles rumeurs sur le décès du chef d’État qui ont affolé les bas-fonds de la société et parcouru le monde entier à une vitesse de météore témoignent amplement de la décadence des moeurs dans la pratique du pouvoir, du manque du savoir-faire en matière de communication publique et du chaos institutionnel dont se débat l’Algérie. Cela est d’autant plus inquiétant que ce genre de «larsen médiatico-politique» y a la vie dure. De temps en temps, on entend un peu partout qu’un complot est en train de se tramer contre le pays, qu’un chef de parti est en agonie, qu’un assassinat politique est manqué de justesse sans qu’un démenti officiel vienne confirmer la présence du symbole de l’État. En Algérie, quand ce n’est pas la démagogie qui submerge le débat public, ce sont la propagande, la vox-populi et les ragots de la rue qui tiennent lieu du discours politique. La spirale de la régression devient une de ces vérités profondes à laquelle il serait dur d’y faire face. C’est un fourvoiement complet, le peuple se déracine de sa citoyenneté et le régime s’enracine dans son autisme. Décidément, c’en est fini de ce qui pourrait leur être un nouveau départ pour la modernité. A dire vrai, pour être efficace, un système de gouvernance devrait se mettre en «convergence parallèle» avec les bas-fonds de sa société, lesquels à leur tour sont sommés d’être interactifs et réactifs à ce qui vient d’en haut. La confiance est une monnaie d’échange et un moyen du troc du pouvoir. Mais force est de constater que l’hermétisme conjoint entre la société algérienne et son régime politique a creusé le fossé de méfiance. Chacun des deux ensembles doute de l’autre et l’attend au tournant pour lui sortir une nouvelle carte soit de répression ou de révolte (les événements d’avril 80, d’octobre 88 ou les années sombres de la guerre civile). Une simple tournée dans les rues des grandes villes pourrait nous renseigner sur ce sempiternel état d’angoisse qui plane au-dessus des têtes de nos citoyens. Personne ou presque d’entre eux ne croit aux mots de «réformes», «relance économique», «lutte contre la corruption» ou bien encore «projet de société» car à leurs yeux ce ne sont qu’un tas de mensonges brodés avec plus ou moins d’emphase et d’éloquence. Ceci est d’autant plus vrai que ces ministres, ces walis, ces hauts commis d’État font leurs malles et s’embarquent sous d’autres cieux sitôt leur mission terminée. En ce sens, ils échappent au contrôle populaire et étatique. Quel dommage! Ce vieux réflexe du fugitif est ancré dans le cerveau de nos responsables au point d’en devenir un tic et fait découvrir au grand public l’absence d’une culture d’État en faveur de celle du pouvoir. Ce qui offre à plus d’un titre l’image d’un État languissant, de rouages institutionnels usés jusqu’à la corde et d’une société gagnée par le désespoir. Les citoyens deviennent râleurs mais peu expressifs et la société plaintive mais peu encline au dialogue. En conséquence, l’on ne comprend ni l’origine du problème ni l’impact des désastres qu’il aurait provoqués, «la pensée de la place publique» comme dirait le philosophe italien Machiavel (1469-1527) serait versatile et inconsciente en regard de la confusion des repères dont souffre l’État. Pour cause, le citoyen peine à voir loin en arrière pour pouvoir voir loin en avant, un vrai problème de «perspectivisme historique» pour paraphraser le philosophe espagnol José Ortega y Gasset (1883-1955) qui installe dans la durée le phénomène de la «routinisation» des syndromes et des maladies dans les rouages du pouvoir (discours apathique, éthique dévitalisée, gouvernance sans art de gestion, pensée désordonnée…).

Le politique comme agent régulateur de la vie sociale s’est muée, phénomène de la rente pétrolière aidant, en son vorace prédateur. La soudure qui joint les deux sphères se brise sous le poids des idées reçues, des stéréotypes et des préjugés. Le citoyen croit que le politique est menteur, pervers et sans scrupules. Or, ce fixisme conceptuel est en théorie et dans la logique des choses faux et nuisible. Ainsi sombre-t-on dans «le délitement anarchique» des solidarités traditionnelles (politique-citoyen) sans qu’un système alternatif viable ne soit mis en place, c’est justement pour cette raison que l’on voit le changement du vocabulaire social aller de mal en pis de «khoya», expression d’une affinité religieuse et patriotique inébranlable (les années 70 et 80 notamment), laquelle fut en substitution d’une solidarité citoyenne authentique (frères et soeurs de la révolution) à «chriki», terme à connotation économique qui, lui, fut la résultante du virage socialiste d’Al-Infitah dans lequel s’est engagé le régime à la veille des années 90. Ce furent en effet les signes avantcoureurs de la dégénérescence, voire de la schizophrénie de la société car imaginons un instant ce qui aurait pu se passer dans un pays évolué si plus de quatre mois sont passés après des élections législatives sans qu’un nouveau gouvernement n’ait pu être formé. Une vraie révolte populaire sans doute. Il est vrai en ce sens que la mollesse des ressorts moteurs de la société algérienne est en partie liée au flottement et au «réflexe d’agonie circonstancielle» que celle-ci éprouve chaque fois qu’elle essaie de s’embarquer dans la locomotive du changement.

L’enracinement d’une nouvelle dynamique citoyenne en son noyau dur qui puisse «dénerver le corps social» et le délester de ses scories semble une impérieuse nécessité en temps actuels d’autant que la société est atone et structurellement fermée à un probable vent du progrès. Autrement dit, les deux couches la haute et la basse (l’élite et la plèbe) pour des raisons différentes s’accrochent au statu quo. La première pour garder par devers elle les avantages qu’elle tire des prébendes des hydrocarbures et la seconde fait un troc négatif (paix contre la loi d’omerta) tandis que la classe moyenne s’est effacé d’elle-même au profit d’une caste d’embourgeoisés et de grosses fortunes. Le décor algérien est simple : le peuple s’est mis en retrait et les gouvernants s’emploient à calfeutrer avec des doses de morphine rentière les brèches qui vont s’élargissant chaque jour davantage. C’est pourquoi, il est urgent de s’atteler à établir «une pathogenèse du marasme algérien» afin d’être à même de s’orienter sur une perspective de redressement national. D’abord, le redressement de l’école, la colonne vertébrale de la société. En y enseignant l’éthique sans moralisme et sans misérabilisme, on immunisera les élèves contre le virus de la corruption et de l’assistanat. C’est une étape importante qu’il ne faut pas négliger. Cela dit, les programmes scolaires doivent aller de pair avec l’actualité et dans le sens d’une réforme globale des structures de l’État. A ce titre, la fonction de l’instituteur ne devrait plus être au bas de l’échelle sociale mais à son sommet. De même le salaire de ce dernier devrait être revalorisé de façon à ce qu’il soit à l’abri du besoin. Une société en pleine forme dépend inéluctablement de ce maillon essentiel qu’est l’enseignant.

En gros, l’éthique est une valeur sûre qu’il est impératif de mettre en circulation dans les cerveaux des élites et des générations montantes. Elle est le sang qui ranime la confiance entre gouvernants et gouvernés. Elle ne se résume pas en un ensemble de règles et de matières que l’on inculque aux élèves et collégiens à l’école mais englobe toute une éducation populaire (comment revendiquer ses droits et assumer ses devoirs, apprendre à ne pas se taire devant des scènes de hogra, combien pléthoriques dans les lieux publics, abus de pouvoir et piétinement des lois…etc). A cet effet, la presse, les médias lourds, les cinémas et les centres culturels seraient le point pivotal autour duquel tourneraient les universités et les écoles. Dans cette optique, la lecture en milieu scolaire serait une injection vitale à l’Algérie de demain. Il faut bien le reconnaître, la culture orale a réfréné le penchant des masses à la lecture, l’on se raconte beaucoup par trop dans les milieux populaires, même au sein de nos universités mais l’on lit moins et les rares qui lisent, le font parfois mal. Pour sauver l’éthique ou ce qu’il en reste dans notre pays, il serait préférable de remplacer «la rente du pétrole» par «la rente viagère de la culture» car si l’on se compare à nos deux voisins tunisien et marocain, l’on se rend rapidement à l’évidence qu’on est en deçà du standard requis pour un bon décollage socio-politico-économique. Il y a en fait un recul très sensible du bilinguisme, les étudiants sont presque aphasiques en langues étrangères et peinent à puiser dans le terreau linguistique local. La réalité est amère à avaler d’autant que les remèdes ne nous tombent pas du ciel sous la main et les responsables politiques à tous les niveaux n’ont pas bien saisi la leçon du «progressisme» et du «modernisme» selon laquelle l’on classifie les pays sur la base du nombre de thèses, de livres scientifiques, d’art ou de fiction, d’invention ou de création réalisés et non sur la base du nombre des barils du pétrole qu’il a tirés des puits du désert. L’éthique est de savoir gérer un pays par la «raison pragmatique» qui sert les intérêts de la collectivité nationale, de rendre les comptes à ceux qui ont donné leurs voix. L’éthique est de ne pas gaspiller les deniers publics dans des projets fantaisistes qui n’apportent pas un plus à la malheureuse vie du petit peuple. L’éthique comme dirait le philosophe allemand Max Weber (1864-1920) est une responsabilité et une conviction, des devoirs et des engagements, un pouvoir et une citoyenneté. Il faut en convenir, le problème du pays n’est pas circonscrit dans le cercle des élites embourgeoisées ou militarisées mais se situe aussi et surtout au niveau de ces nouvelles «élites aliénées», lesquelles y ont perdu leur latin dans un inénarrable labyrinthe de déchirements et d’appartenances préfabriquées (Orient-Occident). Ici, il est une obligation capitale d’insister avec force arguments sur «l’éthique de l’algérianité». Être algérien est une fierté au regard de ce que notre pays avait donné comme exemple de bravoure, de résistance et de lutte contre l’asservissement des peuples. De nos jours, il incombe à nos jeunes et à eux seuls de ne pas perdre le peu d’espoir qui reste, de réviser les pages d’histoire avec attention, de désacraliser l’épopée de leurs aînés et d’oser ouvrir cette boite de Pandore des mythes intouchables avec tout ce qu’elle contient de mauvaises surprises. Certes, cela ne sera guère facile sans «un contrat de générations» basé sur «un pacte de confiance» nationale.

Kamal Guerroua
22 septembre 2011

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