La naissance du GPRA sur fond de dissensions

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Quatre ans après le déclenchement de la lutte armée, les dirigeants de la révolution algérienne créent enfin le gouvernement provisoire de la République algérienne (GPRA). Quoi qu’on puisse épiloguer sur les conditions de sa proclamation, son avènement s’est inscrit indubitablement « dans le cadre moral de l’action et de la poursuite de la guerre menée par le FLN », écrivent les rédacteurs de la commission de réflexion ayant travaillé sur la création du dit gouvernement. Quoi qu’il en soit, bien qu’il soit provisoire, cet événement représente incontestablement l’acte fondateur de l’État algérien.

Cela dit, il ne faut pas comprendre que la tâche des responsables fut aisée. Bien que les dirigeants veuillent donner une image, notamment à l’extérieur, d’un mouvement cohérent, les difficultés du terrain ne sont pas minces. Dans le rapport du colonel Ouamrane à la commission de réflexion, ce dernier n’hésite pas à pointer du doigt les périls minant la révolution. En effet, les quatre longues années de lutte effrénée contre le régime colonial –et c’est le moins que l’on puisse dire –ont  généré, dans une certaine mesure, un climat vicié. Confronté à la réalité du terrain, après sa désignation par le CCE (un organisme exécutif issu de la Soummam) en 1956 en vue de rétablir l’ordre aux frontières,  le colonel Ouamrane retient de cette mission que « la fraternité algérienne a cédé la place à la course aux honneurs, aux rivalités, à l’esprit de clan et de région ».

Cependant, bien que le GPRA ne survienne pas ex nihilo, force est de reconnaitre que les organismes existants jusque-là ont connu des moments d’instabilité. En effet, hormis la déclaration de 1er novembre 1954 qui a fait un large consensus, mais n’énonçant pas hélas des grandes orientations, les deux CCE ont donné lieu à des bisbilles inextricables. Et en dépit des orientations claires du congrès de la Soummam sur l’avenir de la révolution algérienne, certains dirigeants les ont rejetées pour avoir omis de mettre en exergue le rôle de l’Égypte. À ce titre, le rapt aérien du 22 octobre 1956, pourrait-on dire, a sauvé la révolution d’une possible implosion. En tout cas, malgré les éventuelles lacunes, les résolutions ne sont pas remises en cause par tout le monde. « Le congrès de la Soummam malgré ses erreurs, ses fautes et les malentendus qui en sont nés a constitué un plafond. Il a su donner à la révolution un embryon de doctrine, un programme et surtout une organisation à l’échelle nationale, il nous a fait sortir du stade de fellaguisme », peut-on lire dans le rapport d’Ouamrane, rédigé avec le concours de Mabrouk Belhocine, à l’attention de la commission de réflexion.

De toute évidence, après l’assassinat d’Abane Ramdane, la méfiance gagne peu à peu les dirigeants. D’ailleurs, c’est ce que tente de soulever probablement Ouamrane afin que le débat soit suscité. En plus, son élimination des organismes dirigeants étant acquise, le colonel se livre, sans fard ni acrimonie, à une analyse sans concession. « Au lieu de corriger les erreurs du congrès en le dépassant, en allant de l’avant nous avons tourné en rond et perdu notre temps à nous disputer sur le congrès lui-même », écrit-il. En tout état de cause, c’est dans le souci de dépasser la crise entre les dirigeants que Hocine Ait Ahmed a proposé, une année plus tôt, vers avril 1957, la création d’un gouvernement de la révolution. D’ailleurs, le rapport d’Ouamrane, en ce qui concerne la formation du gouvernement, « renvoie à méditer l’étude remarquable et les suggestions du frère Ait Ahmed ».

D’une façon générale, constate Ouamrane, l’urgence est de rattraper le temps perdu et de se préparer convenablement en vue de mener le bateau Algérie à bon port. Cependant, dans le rapport du colonel Ouamrane, la stratégie de l’ennemi est également décortiquée. Bien que la politique française n’évolue pas, pour l’heure, d’un iota, il n’en reste pas moins que l’arrivée du général de Gaulle au pouvoir nécessite immanquablement le redoublement de l’effort. « L’avènement du général de Gaulle renforce considérablement la puissance de l’ennemi », analyse-t-il l’action du dernier président du conseil français.

Tout compte fait, bien que le général de Gaulle soit porté au pouvoir grâce au coup de force perpétré par la frange la plus réactionnaire de la colonisation, il n’en demeure pas moins que son prestige pourrait porter un coup fatal à la révolution algérienne. Cela dit, il ne faut pas qu’on se trompe sur son compte. Dirigeant militaire, le général de Gaulle va accorder, dès sa prise de fonction, tous les moyens nécessaires à l’armée française afin qu’elle anéantisse le maquis algérien. Résultat des courses : les pertes algériennes en vie humaine, pendant les deux premières années du retour du général de Gaulle au pouvoir, sont supérieures aux six autres années réunies. Quoi qu’il en soit, à l’approche du référendum sur la constitution de la cinquième République, les dirigeants de la révolution doivent rassurer le peuple algérien en lui proposant un projet plus intéressant que celui prôné par le général de Gaulle : l’indépendance contre l’intégration à la nation française.  

En tout cas, pour qu’il n’y ait pas de perte de temps supplémentaire, Ouamrane recommande à chaque dirigeant de placer l’intérêt du peuple algérien au dessus de toute considération. « La situation est trop grave pour perdre notre temps à faire le procès des personnes, à chercher des culpabilités individuelles. La responsabilité est collégiale et c’est une autocritique collective qu’il convient de faire », avertit-il. Pour lui, en attendant que l’État français accepte notre souveraineté, il faut que ce statut juridique soit affirmé d’abord par les dirigeants de la révolution. Ainsi, pour reprendre l’initiative, le colonel Ouamrane avance trois propositions. D’abord, il suggère la création d’un gouvernement. Ensuite, le rejet de toute exclusive sur les pays de l’Est. Enfin, il propose d’étendre  l’action armée à la France.

Cependant, après l’étude de tous les rapports, dont ceux de Ferhat Abbas, Krim Belkacem et Lakhdar Bentobbal, la commission de réflexion donne son accord en faveur de la constitution d’un « gouvernement provisoire ». En tout cas, comme le dira plus tard Ait Ahmed, « la constitution du GPRA a été –dans le cadre de la révolution –la réalisation du rêve de plusieurs générations d’Algériens : le rétablissement de la Dawla, de l’État ».

Toutefois, à la veille de la proclamation du GPRA, soit le 18 septembre 1958, les dirigeants algériens se sont éparpillés sur de nombreuses capitales afin qu’ils sollicitent la reconnaissance de leur gouvernement. Le lendemain, concomitamment à son annonce à Tunis et au Caire, quatre pays  le reconnaissent immédiatement. Il s’agit de la Tunisie, du Maroc, de la Syrie et du Liban. Quant au dernier pays à reconnaitre le GPRA, ça sera, comme le dit si bien André Mandouze, la France. « Mais le jour où le gouvernement français accepte la discussion avec le GPRA, il reconnaitra, par la même, l’existence de l’État algérien », écrit-il.

En somme, cette commémoration, bien qu’elle puisse mettre tous les Algériens d’accord, ne doit pas détournerer les Algériens sur ce qui est la réalité du pouvoir en ce moment. En effet, bien que nos ainés se soient battus pour avoir un gouvernement, un État juste et des institutions fonctionnant normalement, force est de reconnaitre que la situation actuelle de l’Algérie est plus que déplorable. S’interrogeant sur cet état de fait, Ait Ahmed se pose la question suivante à l’occasion du cinquantième anniversaire de la création du GPRA : « Est-ce que l’État voulu par les générations d’Algériens par ce peuple qui a tant payé  pour atteindre cet objectif est aujourd’hui incarné par le régime en place ? » La réponse est évidemment non.

Et le moins que l’on puisse dire c’est que le régime actuel est l’antithèse de ce qui a animé les valeureux révolutionnaires. En tout cas, il n’y a qu’à voir les gaspillages, les détournements et les abus de pouvoir tous azimuts, pour se rendre compte que les promesses d’une Algérie juste sont bafouées. Sinon comment expliquer  qu’un président, soi-disant élu par les Algériens, ne rend nullement compte de son action. Méprisant les institutions, certes préfabriquées, il peut rester des mois sans réunir le conseil des ministres. Récemment encore, après les élections législatives, le nouveau gouvernement n’est remanié que quatre mois plus tard. Est-ce cela la reconnaissance aux martyrs qui ont donné leurs vies pour que l’Algérie vive indépendante ?

Enfin, quand on voit les autres présidents, que ce soit américain ou français, se présenter devant les médias de leurs pays afin d’expliquer leurs actions gouvernementales, on se dit que notre pays, vu ses sacrifices, mérite mieux que ça. Il mérite notamment des dirigeants qui rendent compte de leur gouvernance devant le peuple afin que le sang de nos valeureux maquisards ne soit pas vain.  

Boubekeur Ait Benali
18 septembre 2012

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