De Bab El Oued à Sidi Bouzid

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Comme en Octobre 88 en Algérie, il y a actuellement en Tunisie un large consensus social autour de l’évolution vers un régime démocratique. C’est le cas y compris pour des forces sociales et politiques proches du régime et de ses privilèges, mais qui considèrent cette évolution comme une nécessité pour la survie du système.

La similitude est encore plus frappante : l’annonce faite d’abord par le Président Ben Ali d’ouverture démocratique, ressemble à celle faite à l’époque par l’ex Président Chadli. Son départ du pays et du pouvoir avec le coup de pouce de l’armée ont aussi un air de déjà vu, malgré bien sûr les différences d’époque et de situation.

Reste à savoir si ce consensus actuel en Tunisie ne va pas se briser, comme cela a été le cas en Algérie, sur la peur de l’islamisme.

Il y a ceux qui sont de façon conséquente pour la souveraineté populaire et il y a ceux qui sont prêts à la remettre en question si elle ne répond pas à leurs attentes et leurs intérêts, et qui pourraient, pris de panique, « accepter n’importe quel régime pourvu qu’il ne soit pas islamiste ».

Le régime tunisien, encore en place, le sait bien qui, déjà, brandit l’épouvantail de « la menace islamiste » et rappelle, à qui veut l’entendre, qu’il en a été jusqu’à présent le rempart par une répression féroce. L’antiislamisme a bien des ressemblances avec l’anticommunisme du siècle dernier. Pour paraphraser un manifeste célèbre : « Un spectre hante l’Europe, celui de l’islamisme ». Mais ce n’est pas seulement le cas de l’Occident, c’est celui aussi de sensibilités politiques de la société tunisienne.

En résumé, « oui à la souveraineté populaire, mais pas quand elle peut amener Hamas au pouvoir en Palestine, ou le Hizbollah au Liban ». Telle est la réalité, on le sait, de la position des Etats-Unis, d’Israël et des principaux Etats occidentaux. Mais peut-elle être concevable pour des démocrates maghrébins qui eux ont la tâche de marcher avec leur peuple vers la démocratie dans les conditions culturelles et historiques de leur propre société, et avec leur propre identité ?

Pour chaque force sociale et politique, la démocratie est fondamentalement un risque dont l’acceptation définit la qualité même du démocrate : celui d’accepter la possibilité de voir la position ou les intérêts des forces dans lesquelles il se reconnaît être remis en cause ou ne plus prédominer. Accepter cette règle, c’est se hisser au niveau de l’intérêt général, c’est la garantie d’une meilleure cohésion donc d’une plus grande force de la société.

Pour tous ou pour personne

Il est un peu rapide d’affirmer, comme le font certains analystes, que la situation en Tunisie est bien différente qu’en Algérie de 88. La Tunisie serait selon eux un pays « avec une société civile plus organisée, une population instruite et éduquée, des acquis profonds concernant les droits de la femme, et surtout pas la même influence de l’islamisme ».

En Octobre 88 en Algérie, comme actuellement en Tunisie, dans l’atmosphère consensuelle de soutien à la révolte de la jeunesse, la société civile aussi semblait exister, et même s’imposer, avec ses partis politiques, la soif de parler et de libertés, les grandes manifestations de rue de toutes les sensibilités politiques. Ce n’est qu’après, avec la violence extrême, qu’elle a semblé se disloquer.

Pour ce qui est de l’influence de l’islamisme en Tunisie, il est très discutable qu’on puisse se réclamer de la démocratie et dire en même temps, ici et là, qu’« il est possible, désormais, de passer à la démocratie en Tunisie puisque la menace islamiste y a été éliminée » grâce à… Ben Ali. En effet ce serait reconnaître des vertus, « un aspect positif » comme n’hésitent pas à le dire certains, aux méthodes policières et répressives du régime de Ben Ali. La démocratie ne peut être que pour tous ou pour personne. Ceux qui refusent la démocratie au peuple, ou à une partie du peuple, doivent s’attendre à ce qu’elle leur soit à leur tour refusée, comme l’a démontré amplement, depuis 88, le parcours pathétique des démocrates craintifs. Ceux-là, dès que le peuple entre en scène, et déferle en manifestants aux yeux noirs et brûlants de souffrances et de frustrations, reculent effarés « devant ces hordes » et crient que la démocratie, la leur, est en danger ou n’est pas encore possible.

On a entendu aussi, quelques intellectuels maghrébins, à partir de la France où ils résident, réclamer l’ingérence de l’Europe « pour introduire la démocratie en Tunisie et au Maghreb comme elle l’a fait dans les pays de l’Est » (émission Ce soir ou jamais sur la chaîne française FR 3, mercredi 12 janvier). L’un d’eux est allé jusqu’à dire qu’« il a fallu deux siècles à la démocratie pour exister en Europe », ce qui est, au fond, un argument qui suggère que les Arabes ne seraient pas prêts pour la démocratie. Ce sont eux et non pas le peuple qui ne sont pas prêts pour la démocratie. Le peuple y est prêt immédiatement.

Il faut, d’autre part, une sacrée dose de naïveté ou d’aliénation à l’européocentrisme pour croire que les principaux Etats occidentaux ont intérêt à la démocratie dans nos pays. L’histoire de la « Françafrique » et des dictatures d’Amérique latine est là pour le prouver. Saddam Hussein a été éliminé par les Américains non pas parce qu’il était un dictateur mais parce qu’il était un dictateur antioccidental. Par contre les régimes antidémocratiques mais pro-occidentaux d’Egypte, d’Arabie saoudite ont toutes leurs faveurs. Si les principaux Etats occidentaux étaient pour les droits de l’homme et la démocratie, cela se saurait et les peuples de la terre leur voueraient une infinie reconnaissance. Mais ce n’est pas le cas, y compris pour leurs propres peuples.

Que va-t-il se passer ?

Le régime est, en réalité toujours en place et veut survivre à Ben Ali. On connaît la phrase fameuse : Tout changer pour que rien ne change. Des artifices sont utilisés : remplacement de Ben Ali par son Premier ministre puis par le Président de l’Assemblée nationale pour l’organisation très rapide d’élections présidentielles. On parle déjà de terreur et d’anarchie, organisées, encouragées, pour faire peur aux gens, créer la lassitude et justifier une opération de « rétablissement de l’ordre » avec quelques replâtrages.

Que va-t-il se passer ? Deux choses sont sures en tout cas.

Premièrement, la profondeur et la force de l’élan national et démocratique du peuple tunisien. Il sera très difficile de s’y opposer.

Deuxièmement, c’est la question de l’attitude par rapport à l’islamisme qui, ici comme ailleurs, va faire la différence entre les démocrates. Elle est inévitable dans les conditions spécifiques de la transition démocratique dans le monde arabo-musulman. Comme c’est la question de l’attitude des islamistes par rapport aux exigences de la démocratie qui fera la différence entre les courants démocratiques islamistes et les autres.

C’est ici qu’apparaît probablement, et espérons le, la différence fondamentale entre la situation actuelle en Tunisie et l’Algérie de l’époque : le temps. Plus de 20 ans sont passés. Ce qui s’est passé depuis aura certainement appris aux vrais patriotes et démocrates du Maghreb, que la violence, d’où qu’elle vienne, mène à l’impasse et aura certainement aussi contribué à la maturation de toutes les forces politiques de bonne volonté, dans le sens de la recherche toujours d’un compromis pacifique dans les questions de la construction démocratique.

Il ne fait pas de doute que ce qui se passe en Tunisie aura des conséquences profondes à terme sur tout le monde arabe. Tous les peuples arabes ont les yeux fixés sur le peuple tunisien et reconnaissent leurs propres aspirations dans sa lutte.

La lutte du peuple tunisien pour la démocratie et la dignité nationale est la nôtre.

La France coloniale a toujours essayé de diviser les pays du Maghreb. Elle s’est notamment évertuée à dresser les unes contre les autres les élites qu’elle y a formée, soufflant sur les particularités et les différences, flattant ici et là, développant un chauvinisme local qui a souvent été repris, hélas, par les Etats . Cela a été le principal obstacle à l’unité du Maghreb.

Par un chemin inattendu de l’Histoire, le combat pour la démocratie vient redonner une force et une dimension nouvelles au sentiment d’appartenance au Maghreb. De Bab El Oued à Sidi Bouzid, il y a un seul peuple.

Djamel Labidi
15 janvier 2011

Paru aussi dans Le Quotidien d’Oran

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Un commentaire

  1. Avatar

    TUNISIE A L4AVANT GARDE
    D’accord avec l’analyse sauf qu’il faudrait peut être la resituer dans le contexte plus global de la mondialisation. La comparaison avec les événements d’Octobre 88 en Algérie fait ressortir des ressemblance frappantes à la différence qu’en Tunisie la révolte a duré pour écarter l’hypothèse de la manipulation, durée à laquelle il faut ajouter que la contestation continue pour exiger la dissolution du RCD et celle du gouvernement. Déjà deux ministres déclarent leur démission du parti au pouvoir ce qui n’a pas suffi et la résistance demeure. Les quelques islamistes qui sont sortis pour avoir leur part de cette véritable révolution démontrent leur incapacité à rester en veille depuis près de deux mois. En écoutant les débats sur les chaines de télévision qui ont fait leurs mies rapidement, on devine et on constate que la société civile tunisienne est très eveillée, ce qui fait plaisir.