Réponse à l’article de Robert Fisk

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Ah, Monsieur Fisk….

Vous savez, Monsieur Fisk, que vous avez raison en long, en large, en profondeur et de part en part. Et même en dessous, puisqu’il n’y a aucun doute là-dessus !

C’est tellement agréable de lire un texte où tout est clair. Ca vous incite à la paresse intellectuelle. Rien de tel pour faire de la brasse, en surface, en respirant par les yeux.
 
Un petit bémol, cependant.

Ce que vous ne nous dites pas, sur cet état lamentable de la nation arabe, ou musulmane, puisque nous devons nous habituer maintenant à plus de prudence dans l’usage de certains vocables.

Ce n’est pas à vous que j’apprendrais que dans les pays arabes, il est des populations qui nient, ou renient, cette appartenance, serait-elle culturelle, serait-elle civilisationnelle, serait-elle de pure forme. C’est le cas d’une partie de nos compatriotes perses, kurdes, berbères, coptes, et tant d’autres communautés qui considèrent l’« arabité » comme une assimilation, dans le sens de phagocytage.

Nous devons désormais faire attention à ne pas les mélanger à ce qui est devenu inutile pour eux, voire encombrant, voire insultant, au point où certains parmi eux ne disent plus je suis Irakien, mais Kurde, non pas Algérien, mais Kabyle, non pas Égyptien, mais Copte. Tout ce qui peut exorciser la moindre relation à l’arabe est de mise désormais. Nous ne sommes plus fréquentables, et notre présence n’est plus souhaitable.

Allons-nous leur tenir rigueur pour cela, ces frères qui nous ont fait faux bond ? Non bien sûr. Par les temps qui courent, quand l’arabisme est devenu signe de déchéance, quand on dit, pour décrire quelqu’un, « il a le type arabe », comme on dirait « il avait un couteau entre les dents, au moment où il violait une petite fille, et qu’il piquait le portefeuille de la vieille dame », il n’est pas conseillé, en effet, de se réclamer de cette désormais douteuse identité. Les gens, comme moi, qui s’en revendiquent, et qui la clament, et la font claquer au vent, comme un étendard de soie, sont loin d’être des idéaux pour gens sensés. D’ailleurs, le compliment à la mode est de vous dire que vous ne ressemblez pas aux arabes. « C’est pas vraiiiii! Vous un arabe ? On ne dirait vraiment pas ! » Et la personne qui reçoit ce compliment se contorsionne d’aise. Et même qu’elle en rajoute : « Attendez, vous n’avez pas vu mon père, lui il a les yeux bleus ! On dirait un vrai français ».

Franchement, et personnellement, je ne leur en veux pas trop, juste un peu, par brûlure, parce que c’est leur droit. C’est leur droit de revendiquer leur identité première, de s’y enfermer, de s’y cantonner, ou de la planter dans un terreau plus fertile.

Plus fertile. Ou pour parler comme un manager, c’est dans le créneau porteur.

Ainsi, il n’est plus extraordinaire de lire dans certains forums, sous la signature d’universitaires, que les Kabyles sont des Européens.

Le fait qu’ils se trouvent en Afrique est juste une question de dérive d’incontinents. Libre à eux. Chacun a le droit de fuir un navire qui prend eau de toute part.

Mais là n’est pas le sujet !

Nous sentons, Monsieur Fisk, au travers de votre ton, qui se veut ironique, et qui se veut badin, et pourtant tragique, combien vous avez happé la vérité crue de cette communauté informe, difforme, sans contours et sans consistance. Ces Arabes qui croupissent dans les caniveaux de l’humanité, qui sont toisés, scrutés, crachés, vomis, vilipendés. Cette engeance qui est vouée à l’égout, même par ceux dont les ancêtres se réclamaient, hier seulement, dont les aïeux prospéraient sous son ombre et qui la chient aujourd’hui, avec une hargne sans égale, et qui même, lui inventent des tares qu’elle n’a pas eu, elle qui n’en manque pas pourtant.

Mais vous avez dit, Monsieur Fisk, des choses qui nous ont titillé la partie sensible de notre être profond, la chose et le porte monnaie mis à part.

Vous avez tout dit, et nous savons la grosse tumeur que votre scalpel a révélée.

La monstrueuse excroissance, grumeleuse, zébrée de veines éclatées, répugnante et nauséabonde, qui palpite et qui rougeoie. Et qui suinte d’humeurs épaisses et verdâtres.

C’est d’elle que viennent tous les malheurs de ces peuples misérables, qui continuent à vouloir être une communauté, et qui ne sont plus qu’un ramassis de cohortes lépreuses, d’où surgissent, de temps à autre, des prophètes tardifs, en haillons, qui lancent de vaines imprécations, puis qui s’enflamment dans l’évocation d’un passé aussi lumineux qu’il est définitivement éteint. Un peu comme ces ivrognes qui pissent sur des cendres, et qui crient au feu. Qui confondent la mort du feu avec le brasier ardent. Mon Dieu…

Oui, c’est cette tumeur qui nous mange et qui nous ronge. Où nous sommes dressés les uns contre les autres, Chiites contre Sunnites, Arabes contre les autres, ethnies contres d’autres, tribus contre des ennemis ataviques, sans raison qui se tienne, et parfois même, au nom de ridicules prétextes, frères contre frères, pour un profit qui ne vaut pas les dépenses qu’on engage pour le gagner. Non pas contre des ennemis, mais contre l’autre soi.

C’est sur ces tessons de bouteilles que nous marchons vers demain, en rampant sur nos ventres, il faut bien le comprendre.

Nos combats sont des défaites annoncées. Consacrées par notre existence même. Existence ? Quelle prétention, en vérité…

C’est par notre mort que ceux qui nous tuent parviennent à être, à paraître. Nous sommes la bougie qui se consomme pour les illuminer.  Notre indignité est le reflet somptueux de leur orient, la seule raison de leur existence.

Kadhafi serait-il visible au sein d’un peuple digne ?

Et il faut refuser de les voir, pour ne pas les voir. Ils sont la noire lumière de nos existences.

L’exemple du Liban en est la meilleure illustration.

Hors du Liban, tous les Libanais sont des frères jumeaux. Le Libanais populaire, quel qu’il soit, chrétien, chiite, sunnite, druze ou agnostique, lorsqu’il n’est plus au Liban, ne se différencie plus que par ses caractéristiques de fichier de police. Sinon, il respire la libanité, il la transpire, il la crie, par son être même, par sa nature même, par les douces intonations de sa vieille langue. Où se sont déposées des couches d’autres vielles langues, les unes sur les autres, où elles ont été assimilées par une musique de l’âme, qui rend compréhensibles même le chant des oisieaux. Et c’est sans doute pour cela que les Libanais sont les meilleurs polyglottes du monde.

Mais qu’importe, pour ces despotes qui nous ont pris en otage. On ne devrait pas dire de ces gens qu’ils nous gouvernent, parce que cela évoque l’image du capitaine qui tient le gouvernail d’un navire, et qui le mène à bon port.

Ces gens là, ces personnalités, dont les destins ont été conçus dans des circonstances malsaines, ont volé nos vies, et même notre avenir. Si nous devions les associer à un monde de marins, alors nous devrions dire d’eux qu’ils sont des naufrageurs, et non des gouvernants.

Non seulement ils sont aveugles, sourds, attentifs à leurs seuls appétits grossiers, ils ont de leurs propres personnes, des jugements exorbitants, jusqu’à la criminelle complaisance.

Ils finissent, à force de mensonges, à croire en les leurs propres.

Et ils croient, en toute bonne foi, qu’ils sont des dirigeants providentiels, et que leurs peuples sont des foules imbéciles qui leur ont été confiées, malgré eux, comme autant de lourds fardeaux.

Et, l’un dans l’autre, ce qu’ils croient et l’action de ceux qui les actionnent, ces personnes deviennent des monstres dont les effets  sur leurs peuples sont d’une inimaginable nocivité.

Beaucoup d’entre-eux ne sont même pas conscients du mal qu’ils font. Comme ces enfants innocents et cruels qui arrachent les pattes des insectes, et qui jettent des chats du haut de vertigineuses falaises.

Je suis sûr que l’épouse du désormais ex-président tunisien, ne croyait pas mal faire.

N’a-telle pas exposé la carrière de son propre époux, et donc celle de tout le clan, et son propre avenir, en ouvrant toutes les portes de la gabegie à sa proche famille, qu’elle aimait. C’est donc qu’elle était capable d’amour.

Si elle n’était que calculatrice, elle n’aurait jamais compromis un destin aussi prometteur en laissant des voyous inconscients tuer par leur excès, l’image même du régime.

Et c’est sur ces vagabonds attardés, et d’autres qui leur ressemblent ou ne leur ressemblent pas, mais qui ont les mêmes représentations du monde, que grouille la vermine qui se repaît de ce sang vicié que sont devenues nos sociétés.

Un Kadhafi aurait-il été possible dans un monde relativement normal ?

Aurait-il pu se faire passer pour le leader de toutes les révolutions contre l’impérialisme, puis, du jour au lendemain, avec le même aplomb, devenir l’un des meilleurs agents de ce même impérialisme ?

Les familles royales Saoudiennes, jordaniennes, auraient-elles pu prospérer dans une telle ambiance de ferveur, alors qu’il n’est plus un secret pour n’importe quel quidam qu’ils sont les meilleurs alliés d’Israël après les USA ? Et même qu’elles figurent dans les nomenclatures des espions israéliens.

Les généraux algériens, et le président qu’ils ont ramené, et imposé au peuple algérien, auraient-ils, avec autant de facilité, pu massacrer toute une population, à huis clos, et piller autant d’argent ?

Tous les autres régimes arabes, hormis quelques rares exceptions comme le Qatar, qui a eu, au moins, le mérite d’avoir créé Aljazeera, figurent tous dans les records de la brutalité et de l’ignominie, dans la plus moyenâgeuse des « gouvernances », pour reprendre ce mot à la mode, qui ne veut rien dire, en fait, lorsqu’il est appliqué au monde arabe ou musulman.

Savez pourquoi, Monsieur Fisk toutes ces horreurs ont été possibles ? Ha, haaaa. Là, je vous tiens. Je vous tiens parce que votre pudeur a été plus forte que votre boulot de dire.

Parce que vous ne l’avez pas dit, ni même suggéré. Mais pour tout le respect que je vous témoigne, je vous crédite de l’intention de ne pas l’avoir dit pour ne pas heurter nos sensibilités, par trop écorchées, au demeurant. Mais je sais que vous savez.

Car, Monsieur Fisk, toute cette honteuse situation des peuples musulmans et arabes n’est due qu’à une seule cause, la perte de notre dignité !

Oui, Monsieur Fisk, c’est parce que n’avons plus de dignité que des nains en verve, ou des moustachus ventripotents, ou des sagouins chafouins et mielleux à la fois, parviennent, sans difficulté, à s’imposer à nous, à décider de notre sort, à nous dévorer tout crus, et plus que tout cela, à nous pousser à nous entre-tuer, pendant que eux, apprécient le spectacle, en le commentant, et même en pariant sur les vainqueurs, en égrenant leurs chapelets, comme ils le font lorsqu’ils font courir leurs chevaux sur les plus prestigieux hippodromes du monde.

Parce quel que soit le vainqueur, c’est eux qui ramassent la mise. Parce qu’ils jouent à un jeu misérable dont la règle est «  pile, je gagne, face, tu perds ! »

Et c’est pourquoi, Monsieur Fisk, avant même de penser à nous révolter, sans même penser à suivre l’admirable exemple de nos admirables frères tunisiens, frères en humanité, avant de l’être en arabité ou en islam, nous devons commencer par reconquérir le trésor inestimable qui nous a été ravi : Notre dignité!

Parce que la dignité, ou plutôt l’absence de dignité, a été le sésame qui permis de nous subjuguer.

Tous les impérialismes l’ont compris. Depuis que l’homme a appris à dominer l’homme.

Tous les impérialismes, les colonialismes, les mafias, et tous les systèmes de domination l’ont mis en œuvre.

L’homme dont vous vous volez la dignité, que vous dominez, vous le subjuguez !

Les sociétés qui ont éventé ce grossier stratagème se sont libérées.

Les démocraties occidentales sont le fruit de la réaction des êtres qui aspiraient à la dignité, contre ceux qui usaient de ces stratagèmes quasi primitifs de domination et de manipulation.

Et, au cœur de cette vaste supercherie, érigée en mode de « gouvernance », ou de tout ce qu’on voudra, souvent de la religion, se trouve le seul antidote qui puisse la combattre, et la réduire ! La dignité !

La dignité !

Et lorsque chacun de nous l’aura enfin reconquise,  des mains de ceux qui la lui ont extirpée, de son propre cœur, à ce moment là, le monde entier va entendre parler de nous, puisque nous serons ceux qui auront chassé le plus grand nombre de salauds en un temps record. Puisqu’il n’y a jamais eu autant d’êtres humains à avoir accepté, non seulement de vivre sans dignité, mais de léguer leur pitoyable statut à leur propre progéniture.

Nous allons, Monsieur Fisk, reconquérir notre dignité. Et nous allons faire une révolutioon humaine qui aura pour seul objectif, le recouvrement de la dignité perdue.

Et à ce moment là, nous rejoindrons l’humanité entière, qui piaffe et qui n’en peut plus de nous attendre, pour aller tous ensemble, chasser tous les salauds de la terre.

Et comme les gens dignes sont des gens généreux, Nous donnerons à tous les salauds du monde, une île, où ils pourront vivre ensemble, ou s’y entre-dévorer. Nous leur ferons confiance pour éradiquer par eux-mêmes, le côté le plus sombre de l’Homme.

Vous voyez une île, où nous allons les assigner, Monsieur Fisk ?

Djamaledine Benchenouf
19 janvier 2011

La vérité brutale sur la Tunisie
Robert Fisk, correspondant au Moyen-Orient
The Independent
Lundi 17 janvier 2011
Traduit par Hoggar Institute

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