L’expérience nassérienne

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« Les solutions réelles aux problèmes d’un peuple ne peuvent être calquées sur les expériences des autres peuples » (Gamal Abdel-Nasser)

Quarante ans après sa mort, Gamal Abdel-Nasser reste une figure incontournable de l’histoire politique du monde arabe contemporain. Durant plus de quinze ans, de 1954 à 1970, alors qu’il était à la tête de l’Egypte, Gamal Abdel-Nasser a été l’une des incarnations les plus marquantes de la volonté de libération et d’union du monde arabe. Au-delà, il fut l’une des grandes figures politiques des Trois continents émergents aux côtés de Jawaharlal Nehru, d’Ahmed Sukarno, de Kwame Nkrumah ou encore d’Ernesto Che Guevara.

Issu de la petite paysannerie, fils de fonctionnaire, Gamal Abdel-Nasser est né le 15 janvier 1918 à Alexandrie dans une famille originaire de la province d’Assiout en Haute-Egypte à une époque où l’Egypte était sous domination britannique. En 1882, les Britanniques avaient imposé leur domination directe sur l’Egypte à la suite de la révolte anticoloniale d’Ahmed Urabi en 1881. Interdite d’industrialisation par les puissances occidentales, soumise à la domination britannique, l’Egypte fut réduite à fournir du coton brut aux industries textiles du Lancashire (1). En 1922, suite au soulèvement de 1919 mené par Saad Zaghloul, les Britanniques mirent fin au protectorat mais gardèrent le contrôle de leurs intérêts stratégiques et économiques. L’indépendance nationale égyptienne restait purement formelle.

C’est dans cette Egypte sous domination britannique mais résistante, faisant parti d’un monde arabe vivant sous le joug de l’Occident, que Gamal Abdel-Nasser grandit et s’éveilla à la politique. Etudiant au Caire, en décembre 1935, il participa aux grandes manifestations contre l’occupation britannique et contre le roi Fouad Iier. Durant cette période, il aiguisa sa conscience politique nationaliste. En 1936, Gamal Abdel-Nasser s’engagea durant deux ans dans les rangs du parti nationaliste Misr el-Fatat (Jeune Egypte), dirigé par Ahmed Hussein, qui se voulait le continuateur de l’action du Parti National de Moustafa Kamel et Mohammed Farid – eux-mêmes héritiers du nationalisme islamique d’Abdallah al-Nadim (2). Parallèlement, il dévorait les livres. Il lut la biographie du nationaliste égyptien Moustafa Kamel, Les défenseurs de l’Islam, préfacé par ce dernier, les livres d’Abd al-Rahman al-Kawakibi, l’ouvrage d’Ahmed Amin sur Jamal ed-Din al-Afghani et Mohammed Abdou, celui d’Ali al-Ghayati sur le nationalisme islamique et les recueils d’articles des journaux du Parti National de Moustafa Kamel et de Mohammed Farid. Il s’intéressait aussi à la poésie d’Ahmed Chawki et d’Hafez Ibrahim et aux romans de Tawfik al-Hakim (3).

En 1936, il interrompit ses études de droit puis il intégra l’Académie Militaire en mars 1937. Gamal Abdel-Nasser fut admis à l’Académie Militaire sur intervention directe du secrétaire d’Etat à la Guerre, Ibrahim Khaïry pacha, après que son admission fut refusée par la commission d’entrée, l’année précédente, en raison de sa participation aux manifestations nationalistes de 1935. Plus largement, cela participait d’une volonté britannique de limiter l’accession au grade d’officier aux fils de « grandes familles » liées aux intérêts coloniaux. Les fils de familles des couches moyennes et modestes étaient suspectés par les britanniques de sympathiser avec les idées nationalistes. Le traité de 1936, puis l’abolition des capitulations en 1937, ouvrirent les portes de l’Académie Militaire aux jeunes issus de ces couches de la population égyptienne. Influencés par les idées nationalistes, ces jeunes issus de milieux populaires étaient portés par la volonté de libérer l’Egypte de la domination britannique.

Après avoir passé dix-huit mois à l’Académie Militaire, il sortit le 1ier juillet 1938 décoré de sa première étoile d’officier. Durant cette période, il lut quatre types d’ouvrages : des biographies d’hommes politiques (Napoléon, Garibaldi, Bismarck…) ; des livres sur l’histoire et la politique égyptienne et arabe ; des traités militaires ; des magazines dont plusieurs de langue anglaise. En 1943, capitaine breveté d’état-major, il devint instructeur à l’Académie Militaire puis professeur au Collège d’Etat-major ce qui lui permit d’être en contact avec les futurs cadres de l’armée égyptienne dont nombre furent membres des Officiers Libres. Politiquement, durant cette période, Gamal Abdel-Nasser se rapprocha des Frères Musulmans comme un certain nombre de ses collègues officiers. Ses fonctions de professeur lui permirent de poursuivre sa formation intellectuelle. Il étudia la situation stratégique de l’Egypte, l’évolution du Japon et de l’Allemagne, les théories militaires (Clausewitz, Fuller, Liddel Hart, Lindsell et les principales publications officielles britanniques). Parallèlement, Gamal Abdel-Nasser commença à s’intéresser aux sciences économiques (4). Après s’être illustré au cours de la guerre de Palestine en 1948, il participa à la fondation de l’organisation sécrète des Officiers Libres qui se donna pour objectif de libérer l’Egypte de la domination impérialiste.

Le 23 juillet 1952, les Officiers Libres lancèrent la Révolution égyptienne en renversant le roi Farouk et en instaurant la République le 18 juin 1953. L’objectif des Officiers Libres ne se limitait pas à la prise du pouvoir mais visait au déracinement en profondeur de l’impérialisme politique, économique et idéologico-culturel qui maintenait l’Egypte dans la servitude. Chef de file des Officiers Libres, Gamal Abdel-Nasser exposa son projet politique dans Philosophie de la révolution qui devint l’acte fondateur du nassérisme en 1953. Pour la première fois, un chef d’Etat arabe exposait par écrit son programme politique. Au-delà de l’Egypte, cette révolution eut une influence déterminante dans l’ensemble du monde arabe où elle ouvrit de nouvelles perspectives aux mouvements de libération existants.

Politiquement le projet nassérien se définit comme un nationalisme arabe anti-impérialiste visant à la récupération du pouvoir de décision du peuple égyptien et arabe. En 1958, Gamal Abdel-Nasser définissait son projet en ces termes : « Le nationalisme arabe que nous avons préconisé en 1952 consiste, pour la Nation Arabe, à se libérer des fers et des garrots de l’occupation, de l’humiliation, de l’impérialisme. […] Par nationalisme arabe, nous voulons dire que nous devons être indépendants, et que cette indépendance émane de nos consciences » (5). Cette politique s’ordonna selon deux axes principaux : en politique intérieure par la lutte pour la libération de l’Egypte et par l’instauration d’une politique sociale ; en politique extérieure par une aide apportée aux mouvements de libération nationaux dans le monde arabe et au-delà dans l’ensemble des pays dominés.

Libération nationale, indépendance économique et justice sociale

Dès 1952, une réforme agraire limitant la propriété à 80 hectares par propriétaire ou 125 par famille fut mise en place afin de couper l’herbe sous les pieds des grands propriétaires ruraux liés aux intérêts impérialistes et à certains anciens partis politiques. La réforme visait aussi à donner une assise populaire réelle à la Révolution du 23 juillet. Toutefois, la réforme agraire resta limitée aux très grandes propriétés foncières (7% de la surface cultivée totale) et ne profita qu’à 750 000 paysans sur un total de 14,6 millions. En 1961, une nouvelle réforme agraire fut mise en place plafonnant la superficie des propriétés à 42 hectares. Les cultures furent règlementées par l’Etat et encadrées par des coopératives agricoles.

S’étant donné une assise sociale conséquente, Gamal Abdel-Nasser et les Officiers Libres pouvaient s’attaquer au problème des forces d’occupation britanniques qui comptaient 80 000 hommes en Egypte au moment de la Révolution du 23 juillet 1952. Des négociations pour l’évacuation de ces troupes furent entreprises dès 1952 alors que la guérilla contre la présence britannique s’intensifiait. Finalement, un nouveau traité anglo-égyptien fut signé le 27 juillet 1954. La Grande-Bretagne s’engageait à retirer ses troupes dans un délai de vingt mois mais il était prévu que certaines parties du canal puissent être réoccupées par les soldats britanniques en cas de « nécessité ».

Cette volonté de libérer l’Egypte de la tutelle occidentale se manifestait par l’instauration d’une politique visant à lui assurer son indépendance économique. Pour cela, l’Egypte entreprit d’achever le contrôle et la régulation du court du Nil en construisant un barrage à Assouan devant pourvoir aux demandes énergétiques du pays. Face au refus des occidentaux d’apporter leur aide à la construction du barrage, Gamal Abdel-Nasser décida de nationaliser la compagnie du canal de Suez dont les revenus devaient être destinés à financer la construction de l’ouvrage. Le 26 juillet 1956 à Alexandrie, dans un discours mémorable, Gamal Abdel-Nasser annonça la nationalisation du canal de Suez devant une foule enthousiaste. Au-delà de la nationalisation, c’était le symbole de la fin de l’humiliation et de la soumission que le peuple égyptien saluait.

Ne pouvant accepter cet acte d’« insoumission », et du fait de l’aide apportée par l’Egypte nassérienne à la Révolution algérienne dans le cas français, l’Angleterre, la France et l’entité sioniste mirent au point une expédition visant à reprendre possession du canal et à renverser le gouvernement égyptien. Le 29 octobre 1956, les sionistes lancèrent leur attaque. Après quelques jours de tergiversation, le 5 novembre, des troupes anglaises et françaises furent parachutées sur l’Egypte et s’emparèrent de Port-Saïd. Face à l’opposition des Etats-Unis et de l’URSS, le 6 novembre, Anthony Eden, chef du gouvernement britannique, ordonna le cessez-le-feu suivi par le gouvernement français de Guy Mollet. Gamal Abdel-Nasser venait de remporter une bataille diplomatique décisive pour la libération de l’Egypte. Cela lui permit, le 1ier janvier 1957, de dénoncer le traité anglo-égyptien de 1954 et de faire de l’Egypte une nation réellement indépendante et souveraine n’ayant plus de troupe d’occupation étrangère sur son sol.

Cette victoire permit d’accélérer le processus de socialisation de l’économie qui avait pour fonction de casser la base économique du soutien à l’impérialisme à l’intérieur de l’Egypte. Le nassérisme se donnait pour tâche d’établir une forme de justice sociale en procédant à un certain nombre de réformes économiques, parmi lesquelles la réforme agraire. Cette politique se manifesta par deux vagues de nationalisation en 1957 puis en 1961 qui transférèrent à l’Etat la propriété des entreprises du capital occidental et ensuite celle de son associée locale, la bourgeoisie compradore. En 1966, le secteur public de l’économie représentait 90% de la valeur économique ajoutée industrielle égyptienne. Dans le même temps, s’appuyant sur la réussite de la construction du barrage d’Assouan qui permit l’électrification du pays, une politique d’industrialisation fut mise en place. Tout cela permit une progression du revenu national d’environ 6% par an entre 1959 et 1965 alors que la redistribution des revenus permit la mise en œuvre d’une politique sociale qui se manifesta notamment par le nombre d’enfants scolarisés qui passa de 1,8 millions en 1950 à 4,6 millions en 1965.

En politique intérieure, Gamal Abdel-Nasser dut faire face à différentes formes d’oppositions. En premier lieu, celle des anciens hommes de partis politiques actifs sous la monarchie, notamment le Wafd, qui avaient été renversés par la Révolution du 23 juillet 1952. Toutefois, ils ne représentaient pas un réel danger pour l’Etat nassérien.

En second lieu, celle des communistes égyptiens qui s’étaient eux aussi opposés à la Révolution du 23 juillet 1952 qu’ils jugeaient « anti-démocratique ». Nationaliste arabe, Gamal Abdel-Nasser refusait la dépendance politique et idéologique des communistes égyptiens vis-à-vis du bloc soviétique. Cependant, les rapports entre nassériens et communistes varièrent en fonction des orientations politiques du pouvoir égyptien et notamment de ses rapports avec l’URSS. Les communistes se rapprochèrent de Gamal Abdel-Nasser au moment de la nationalisation du canal de Suez alors que le Raïs s’alliait à l’URSS puis ils reprirent leur opposition au moment de l’union avec la Syrie qu’ils condamnaient car ne s’accordant pas avec les intérêts soviétiques. Durant cette période d’opposition, ils durent faire face à la répression du pouvoir nassérien. Finalement, en 1964, suite au voyage de Nikita Khrouchtchev, le Parti Communiste égyptien s’est auto-dissous et ses militants incorporèrent le grand parti nassérien, l’Union Socialiste Arabe (USA).

En troisième lieu, Gamal Abdel-Nasser dut faire face à l’opposition des Frères Musulmans qui était sûrement la plus menaçante du fait de la base sociale d’un mouvement regroupant plus d’un million de membres en 1948 (6). Si les Frères Musulmans soutinrent la Révolution du 23 juillet, leur refus de participer au gouvernement révolutionnaire provoqua des tensions de plus en plus importantes avec les Officiers Libres. Certains cadres des Frères Musulmans refusèrent l’orientation de la direction de l’organisation et soutinrent le gouvernement nassérien alors que les affrontements entre les deux partis éclatèrent en 1954. Rompant avec l’islamo-nationalisme de son fondateur (7), Hassan al-Banna, les Frères Musulmans critiquèrent le nationalisme arabe de Gamal Abdel-Nasser et au nom de la lutte contre « l’athéisme communiste » ils justifièrent une alliance avec les puissances capitalistes occidentales. Cette orientation intensifia la répression contre les Frères Musulmans dont les cadres furent emprisonnés ou contraints de s’exiler.

La politique nassérienne mêlant libération nationale, indépendance économique et justice sociale n’était pas spécifique à l’Egypte mais participait d’une aspiration plus large des nations émergentes des Trois continents qui voulaient rompre la relation de domination et de dépendance dans laquelle les avait placés l’Occident impérialiste. Des politiques d’inspirations identiques furent mises en œuvre dans différents pays des Trois Continents sous des dénominations diverses. Incarnation de cette volonté de libération du colonialisme et de l’impérialisme, Gamal Abdel-Nasser devint l’une des figures emblématiques d’un moment historique marqué par les questions tricontinentales.

Nationalisme arabe et émergence des peuples des Trois continents

Au niveau international, Gamal Abdel-Nasser définit dans Philosophie de la révolution les trois cercles dans lesquels l’Egypte devait intervenir prioritairement : le cercle arabe, le cercle africain, et le cercle du monde musulman.

Dans le monde arabe, l’Egypte nassérienne s’employa à soutenir activement les mouvements nationalistes luttant pour la libération de leur pays. Pour Gamal Abdel-Nasser, il s’agissait de tourner définitivement la page d’un nationalisme étroitement égyptien tournant le dos au reste du monde arabe : « Nous est-il encore possible d’ignorer qu’il existe, autour de nous, un cercle arabe, et que ce cercle fait partie de nous et nous de lui, notre histoire mêlée à la sienne, nos intérêts liés aux siens, en fait et en vérité, et non point seulement en paroles ? » (8).

Au fil des années, alors que l’Egypte développait sa politique en direction du monde arabe, Gamal Abdel-Nasser formula une idée du nationalisme arabe dépassant la solidarité entre les différents pays arabes pour promouvoir une véritable politique d’union. En 1958, au moment de la fondation de la République arabe unie (RAU), il affirmait : « La patrie arabe est une unité politique et économique indissoluble ; aucun territoire arabe ne saurait compléter les conditions mêmes de son existence s’il demeure isolé des autres territoires. La nation, umma, arabe constitue une unité spirituelle et culturelle ; toutes les différences existant entre ses membres sont superficielles et fausses et disparaîtront entièrement avec le réveil de la conscience arabe » (9).

Le nationalisme arabe professé par Gamal Abdel-Nasser se traduisit concrètement dans la politique arabe de l’Egypte. Au Maghreb, l’Egypte apporta un soutien direct aux mouvements nationalistes marocain et tunisien, notamment au courant de Salah Benyoussef opposé aux orientations pro-occidentales d’Habib Bourguiba. Dès les premières heures de la Révolution algérienne, l’Egypte nassérienne fournit une aide politique, militaire et financière au Front de Libération Nationale (FLN) dont nombre de cadres étaient réfugiés au Caire. Dans la péninsule arabique, elle soutint les forces luttant contre les forces d’occupation britanniques. Dans l’ensemble du Machreq, le Mouvement des Nationalistes Arabes (MNA), qui avait une audience particulière auprès des réfugiés palestiniens, défendait les idées nassériennes en prônant l’unité arabe.

Ainsi, le nassérisme se définit avant tout comme un nationalisme arabe ayant pour but de constituer une nation arabe s’étendant du Golf à l’Atlantique. Afin de réaliser ce projet d’unification du monde arabe, l’Egypte nassérienne entreprit plusieurs tentatives d’union avec différents pays arabes. Le 1ier février 1958, l’Egypte et la Syrie s’unirent et fondèrent la République arabe unie (RAU). En mars 1958, le Yémen s’associa à la RAU. Mais l’union échoua le 28 septembre 1961 après la prise du pouvoir par l’armée syrienne à Damas qui proclama la séparation de la Syrie. En mars 1963, de nouvelles négociations en vue d’une union entre la Syrie, l’Irak et l’Egypte se déroulèrent au Caire. Cependant, ces négociations échouèrent notamment en raison des oppositions entre nassériens et baathistes et des souvenirs de l’échec de la RAU.

Le nationalisme arabe et l’anti-impérialisme de l’Egypte nassérienne suscitèrent la réaction des Etats arabes pro-occidentaux. Cette réaction pro-occidentale se manifesta sous deux visages en apparence opposés : la Tunisie dite « laïque » et l’Arabie Saoudite dite « islamique ». Opposé au nationalisme arabe de Gamal Abdel-Nasser, Habib Bourguiba critiquait notamment la position de l’Egypte vis-à-vis de l’entité sioniste mais la Tunisie n’avait pas réellement les moyens de remettre en cause l’influence nassérienne. En revanche, l’Arabie Saoudite, grâce à l’argent du pétrole et à l’appui états-uniens, constituait une sérieuse menace pour l’Egypte nassérienne. Sous couvert de légitimité « islamique », l’Arabie Saoudite remettait en cause le nationalisme arabe promu par Gamal Abdel-Nasser qu’elle qualifiait d’irréligieux. Répondant aux dirigeants saoudiens, Gamal Abdel-Nasser affirmait que « le valet de l’impérialisme ne peut être musulman » (10) et que « l’islam est de par sa nature opposé à l’impérialisme, au féodalisme et à l’exploitation capitaliste » (11). En 1958, l’Arabie Saoudite s’efforça d’empêcher la formation de la RAU mais ce fut au Yémen que l’affrontement entre l’Arabie Saoudite pro-occidentale et l’Egypte nationaliste se manifesta directement.

Influencé par le nassérisme, le 26 septembre 1962, un groupe d’officiers du Yémen du Nord renversa la monarchie et proclama la République. Parvenant à s’enfuir, le souverain déchu organisa une insurrection armée contre le nouveau régime. Gamal Abdel-Nasser décida d’envoyer un contingent militaire qui atteignit les 50 000 hommes, pour lutter contre la guérilla monarchiste. En réponse, l’Arabie Saoudite décida de soutenir les insurgés monarchistes en association avec la Jordanie et la Grande-Bretagne qui fournissait une aide technique. L’enlisement militaire et le coût financier de la guerre devinrent un poids de plus en plus important pour l’Egypte. Cela eut une importance non négligeable dans la défaite de juin 1967 car certaines unités d’élite étaient engagées sur le front yéménite au moment de l’offensive sioniste. Après cette défaite, au cours du sommet de Khartoum, fin août – début septembre 1967, un accord fut conclu entre Gamal Abdel-Nasser et le roi Fayçal d’Arabie Saoudite permettant à l’Egypte de sortir du conflit yéménite. Le Yémen du Nord demeurait une République mais adoptait des positions « acceptables » par les saoudiens et leurs alliés. Le sommet de Khartoum scella la réconciliation entre régimes arabes progressistes et conservateurs.

Au niveau africain, dès 1955, l’Egypte mit en place le bureau de « liaison africaine » et, à partir de 1959, elle ouvrit des bureaux pour les représentants des mouvements de libération africains : les combattants de la liberté du Rwanda et du Burundi 1959 à 1961, le Partit National Démocratique de Rhodésie du Sud à partir de 1960, le Congrès de la Ligue Africaine (ALC) et l’ANC d’Afrique du Sud, le MPLA et l’UNITA d’Angola de 1961 à 1972, le PAIGC de Guinée-Bissau de 1961 à 1974, le Frelimo du Mozambique de 1963 à 1975, la ZANU en 1964 et la ZAPU du Zimbabwe en 1965. L’Egypte nassérienne apporta un soutien politique, militaire et financier à ces mouvements nationalistes africains.

Au niveau islamique, en septembre 1954, l’Egypte créa le Congrès Islamique, dirigé par Anouar al-Sadate puis par Kamel ed-Din Hussein à partir de janvier 1961. Le Congrès Islamique avait pour but de créer un lien permanant entre l’Egypte et l’ensemble du monde musulman d’Asie, d’Afrique et d’autres continents. Ce Congrès souhaitait œuvrer à la diffusion de l’islam, au rapprochement économique et à l’organisation de programmes de coopération entre les différents pays musulmans.

La politique de soutien aux luttes de libération nationale des peuples colonisés s’inscrivait dans une dimension plus large d’affirmation des Trois continents (Asie, Afrique et Amérique du Sud) sur la scène internationale. En avril 1955, Gamal Abdel-Nasser s’affirma comme l’un des principaux acteurs de la conférence de Bandung en Indonésie qui fut le point de départ du processus devant aboutir à la création du mouvement des non-alignés. L’objectif des fondateurs du mouvement était de créer un troisième pôle, en dehors du clivage est-ouest, pouvant permettre aux nations du sud de s’affirmer de manière autonome tant au niveau politique qu’économique. A partir de là, Gamal Abdel-Nasser devint l’une des figures emblématiques des luttes anti-impérialistes et de l’affirmation politique des peuples des Trois continents sur la scène internationale.

Cet engagement pour la libération des peuples victimes du colonialisme et de l’impérialisme, Gamal Abdel-Nasser le mit aussi en œuvre dans sa politique de lutte contre l’entité sioniste et pour la libération de la Palestine. Dans Philosophie de la révolution, celui qui avait combattu durant la guerre de 1948, écrivait : « Israël n’est que le dernier-né de l’impérialisme » (12). Résumée en quelques mots, cette analyse fut à la base de sa politique tout au long de son exercice du pouvoir.

Résistance anti-sioniste

La colonisation de la Palestine par les sionistes marqua profondément le monde arabe qui ressentit la nakba (la catastrophe) comme une humiliation collective. En Egypte, le roi et les partis qui le soutenaient, furent totalement déconsidérés par la défaite. Le sentiment d’humiliation était partiellement fort au sein du corps des officiers de l’armée qui avait directement affronté les sionistes. Pour les officiers, la défaite était en premier lieu le résultat des défaillances structurelles de l’Egypte auxquelles le pouvoir politique devait remédier. La politique mise en œuvre par Gamal Abdel-Nasser et les Officiers Libres était en partie la résultante de l’humiliation de 1948.

Dans Philosophie de la révolution, décrivant l’état d’esprit des Officiers Libres au moment de la guerre de 1948, Gamal Abdel-Nasser écrivait : « Non seulement nos épreuves en Palestine et nos discussions sur l’avenir de l’Egypte ramenaient nos pensées à la patrie mais la présence de l’ennemi sur notre sol était un appel ininterrompu à la lutte nationale » (13).

La politique de libération nationale, d’indépendance et de développement économique menée par Gamal Abdel-Nasser était la réponse apportée à l’impuissance avilissante dans laquelle se trouvait l’Egypte de Farouk. L’indépendance politique et le développement économique devaient permettre à l’Egypte de faire face aux défis auxquels elle était confrontée, parmi lesquels le sionisme était l’un des plus prégnants. Les puissances coloniales françaises et britanniques répondirent à cette politique par l’attaque de Suez en 1956. Craignant la politique d’indépendance nationale égyptienne, l’entité sioniste participa à l’attaque dans le but d’annihiler la politique nassérienne qui pouvait inspirer l’ensemble du monde arabe.

L’hostilité de l’entité sioniste fut encore renforcée à partir de décembre 1963 lorsqu’au cours d’un sommet des chefs d’Etats arabes au Caire, Gamal Abdel-Nasser soutint la création de l’Organisation de Libération de la Palestine (OLP) qui fut officiellement fondée le 28 mai 1964 au cours du premier Congrès national palestinien tenu dans la ville d’al-Quds. Parallèlement, le Mouvement des Nationalistes Arabes (MNA) et le Fatah lancèrent leurs premières opérations armées contre l’entité sioniste.

L’affirmation de l’Egypte en tant que puissance régionale, l’entrée en action de la résistance palestinienne et la progression des idées nassériennes dans l’opinion publique arabe, poussèrent les sionistes à lancer une attaque contre les Etats arabes. Depuis 1962, l’entité sioniste était armée par les Etats-Unis qui en firent le principal relai de leur politique au Machreq. A partir de mai 1967, la tension ne cessa de monter entre l’entité sioniste et l’Egypte qui ne souhaitait pas l’affrontement car son armée était affaiblie par son engagement au Yémen. Contre la politique belliciste de l’entité sioniste, l’Egypte et la Jordanie signèrent un accord de défense le 1ier juin 1967. Le 4 juin, l’Irak se joignit au pacte de défense. Face à cet accord de défense, un gouvernement d’union nationale fut formé au sein de l’entité sioniste qui obtint le soutien des Etats-Unis pour passer à l’attaque.

Le 5 juin 1967, l’attaque fut lancée par l’entité sioniste et son ministre de la défense Moshé Dayan. L’attaque sioniste était prioritairement centrée sur l’Egypte qui vit ses aéroports et son aviation se faire détruire. Suite à l’attaque, l’armée sioniste envahit le Sinaï. Dès le deuxième jour, le front égyptien fut percé et les troupes égyptiennes furent contraintes de se replier sur le canal de Suez avant de s’effondrer le 7 juin. L’armée sioniste atteignit le canal le 8 juin. La défaite militaire se transformait en véritable humiliation. L’attaque sioniste causa la mort d’environ 10 000 égyptiens et la destruction d’une grande partie du matériel militaire et des infrastructures. Malgré les ambitions de Gamal Abdel-Nasser, l’armée égyptienne n’était pas prête à affronter l’armée sioniste. Pour les idées nassériennes, la défaite de 1967 sonnait l’heure du déclin.

Face au désastre, le 9 juin, Gamal Abdel-Nasser annonça publiquement sa démission. En réponse, d’immenses manifestations populaires furent organisées à travers toute l’Egypte pour que le Raïs revienne sur sa décision. Gamal Abdel-Nasser accepta de revenir au pouvoir mais le chef d’Etat-major, Abdel-Hakim Amer, et les principaux généraux furent démis de leurs fonctions. Contre cette décision, Abdel-Hakim Amer tenta de renverser Gamal Abdel-Nasser mais il fut arrêté en août 1967 avant d’avoir pu mettre son plan à exécution.

Restant à la tête de l’Egypte, dès les premiers jours du mois de juillet 1967, Gamal Abdel-Nasser ordonna de lancer des attaques dans la zone du canal de Suez afin de tester les capacités de résistance de son armée et de montrer aux sionistes que le Caire n’avait pas abdiqué malgré la défaite. Car, pour Gamal Abdel-Nasser, l’abdication des arabes était l’objectif premier de la guerre menée par les dirigeants sionistes : « le principal objectif de l’agression sioniste n’a pas été l’occupation des terres. Celle-ci n’était qu’un objectif partiel tendant à réaliser le principal qui est la liquidation de la Révolution arabe en général » (14).

Suite à la défaite de juin 1967, l’Egypte assura son réarmement avec du matériel soviétique et se lança dans des attaques contre les troupes sionistes à partir de l’été 1968. Les tirs d’artillerie devinrent fréquents. En réponse, l’armée sioniste multipliait les attaques aéroportées dirigées principalement contre les infrastructures économiques égyptiennes. A partir de mars 1969, Gamal Abdel-Nasser lança une « guerre d’usure », appelée plan « granit », dans la région du canal qui consistait à bombarder les positions sionistes ou à mener des actions commandos derrière les lignes ennemies. Le 23 juin 1969, Gamal Abdel-Nasser déclara : « Je ne peux envahir le Sinaï, mais je peux casser le moral d’Israël par l’usure ».

Selon le plan « granit » mis au point par l’état-major égyptien, la « guerre d’usure » devait déboucher sur une guerre totale et sur la neutralisation de l’aviation sioniste ce qui devait permettre de reconquérir militairement le Sinaï. Les sionistes répondirent par des raids aéroportés puis par des bombardements massifs sur le canal et la région du golf de Suez. A partir du 7 janvier 1970, l’entité déclencha une campagne de bombardements à l’intérieur du territoire égyptien visant les infrastructures civiles afin d’atteindre psychologiquement la population égyptienne. Pour l’Egypte, les pertes humaines furent à peu près aussi importantes que durant la guerre de juin 1967. Au niveau psychologique, les attaques sionistes ne produisirent pas l’effet escompté puisque la population égyptienne continuait de soutenir la politique nassérienne de résistance anti-sioniste. Avec la fourniture d’armes soviétiques, à partir de mars 1970, l’efficacité des batteries anti-aériennes entraînèrent l’arrêt des raids sionistes. Fin juin 1970, l’Egypte acheva de mettre en place son dispositif anti-aérien sur le canal ce qui assura partiellement sa protection.

L’acceptation partielle du second plan Rogers entraîna l’établissement d’un cessez-le-feu le 8 août 1970 avec la création d’une zone de 50 km neutralisée de part et d’autre du canal. Pour Gamal Abdel-Nasser, il s’agissait d’un répit momentané avant la reprise de la stratégie de la « guerre d’usure » du plan « granit », prévue pour le 7 novembre 1970. Le cessez-le-feu devait permettre notamment de renforcer son dispositif aérien égyptien. Dans les plans de Gamal Abdel-Nasser, la « guerre d’usure » égyptienne devait s’accompagner d’une offensive simultanée sur le front de l’est menée par les Syriens, les Jordaniens et les Palestiniens. Cela aurait sûrement nécessité la constitution d’un commandement militaire arabe unifié.

Le projet nassérien en héritage

A partir de 1968, Gamal Abdel-Nasser qui était atteint de diabète, commença à voir son état de santé décliner. Alors qu’il se consacrait presque entièrement à la « guerre d’usure », ses médecins lui conseillèrent de réduire son activité. Finalement, il mourut d’une crise cardiaque le 28 septembre 1970 au Caire à la sortie d’un sommet de crise des chefs d’Etats arabes en relation avec l’éradication de la résistance palestinienne de Jordanie – « Septembre noir » – entreprise par le roi Hussein et son premier ministre Wasfi Tall.

Ses funérailles se déroulèrent le 1er octobre 1970 au Caire, devant près de cinq millions de personnes venues rendre un dernier hommage à celui qui avait été la voix des arabes pendant plus de quinze ans. Avec l’enterrement de Gamal Abdel-Nasser c’était une partie de l’histoire de l’Egypte et du monde arabe contemporain que les participants enterraient.

En Egypte, son successeur à la tête du pays, Anouar al-Sadate, mit en œuvre une politique de liquidation de l’expérience nassérienne à différents niveaux : réorientation de la politique extérieure de l’Egypte dans un sens pro-occidental, imposition du libéralisme économique par la politique dite d’infitah (ouverture) jusqu’à la capitulation devant l’entité sioniste à Camp David.

L’expérience nassérienne, avec ses limites, ses erreurs et ses défaites, reste un moment déterminant dans l’histoire des luttes de libération et de renaissance nationale des peuples arabes et des peuples des Trois continents. Les orientations fondamentales de la politique nassérienne, libération nationale anti-impérialiste, indépendance économique et justice sociale, demeurent des aspirations profondes dans nombre de pays arabes et plus généralement dans nombre de nations d’Afrique, d’Asie ou d’Amérique du Sud. Evidemment, quarante ans après la mort de Gamal Abdel-Nasser les données du monde ne sont plus les mêmes mais l’expérience nassérienne peut nous permettre de penser un projet de libération nationale et sociale.

Youssef Girard
28 septembre 2010

Notes et références :

1) En 1962, dix ans après la Révolution, revenant sur cette période de l’histoire égyptienne, Gamal Abdel-Nasser affirmait : « Les expériences capitalistes sont allées de pair avec l’impérialisme. L’élan économique des pays capitalistes a sa source dans les investissements amassés dans les colonies. […] Si le développement économique de l’Angleterre est parti de l’industrie textile du Lancashire, la conversion de l’Egypte en vaste champ de coton a joué le rôle d’une artère alimentant l’économie britannique, au détriment du paysan égyptien affamé ». Abdel-Nasser Gamal, « Les lendemains de l’indépendance ». in. Abdel-Malek Anouar, Anthologie de la littérature arabe contemporaine, Paris, Ed. du Seuil, 1965, page 167.
2) Abdel-Malek Anouar, Egypte, société militaire, Paris, Ed. du Seuil, 1962, page 52.
3) Ibid., page 205.
4) Ibid., page 206.
5) Ibid., page 253.
6) Cf. Carré Olivier, Seurat Michel, Les Frères Musulmans, (1928-1982), Paris, L’Harmattan, 2001, page 21.
7) Dans ses écris, Hassan al-Banna affirmait : « L’arabisme ou l’union arabe occupe également dans notre discours une place importante et connait une grande part de bonne fortune. Les Arabes sont en effet le peuple de l’islam originel, son peuple élu et, conformément à ce qu’a dit le Prophète – paix et bénédiction sur lui : « Quand les Arabes sont humiliés, l’Islam l’est aussi ». L’Islam ne connaîtra pas de réveil sans l’unanimité et sans la renaissance des peuples arabes. […] Nous sommes convaincus qu’en œuvrant pour l’arabité, nous œuvrons pour l’Islam et pour le bien du monde entier ». cf. Hassan El Banna, Textes originaux, Lyon, Ed. Tawhid, 2010, page 223.
8) Extrait de Philosophie de la révolution in. Abdel-Malek Anouar, Egypte, société militaire, op. cit., page 244.
9) Abdel-Malek Anouar, Egypte, société militaire, op. cit., page 248.
10) Discours de Port-Saïd, 23 décembre 1964 – in.Balta Paul, Rulleau Claudine, La vision nassérienne, Paris, Ed. Sindbad, 1982, page 217.
11) Déclaration faite au cours d’un banquet donné en l’honneur du président mauritanien, 27 mars 1967 – in. Balta Paul, Rulleau Claudine, La vision nassérienne, op. cit., page 136.
12) Ibid., page 195.
13) Ibid., page 59.
14) Ibid., page 203.

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